Chapitre 872
Création et subsistance
La coupe que Richard tenait à la main avait été déposée sur l’autel depuis de nombreuses années, peut-être dès la fondation de la Cathédrale Saint-Louis. Elle n’avait rien de particulier, mais la divinité qu’elle renfermait était extrêmement dense. Pour analyser les lois qui s’y trouvaient, elle se révélait bien plus utile que le livre sacré, auquel elle n’avait rien à envier.
Richard se mit à canaliser son énergie et en extraya une partie de la divinité sous la forme d’une fumée blanc laiteux. Ses yeux s’illuminèrent tandis qu’il en analysait les propriétés, puis il agrandit peu à peu l’image jusqu’à distinguer des rangées de runes divines, chacune suivant sa propre trajectoire. Tous les dieux d’un même plan partageaient le même langage divin ; il comprit donc la plupart des runes. Mais leur importance ne résidait pas dans leur sens, plutôt dans leur parcours. Ses bénédictions lui permettaient d’analyser d’un seul coup la masse d’informations que transmettaient toutes les runes, et il put ainsi commencer à élaborer un modèle analytique des lois de la lumière.
La lueur de ses yeux se fit de plus en plus chaude, tandis que son corps atteignait une température brûlante et que son visage rougissait comme le feu. La coupe ne tarda pourtant pas à pâlir, puis finit par exploser. Constatant qu’elle avait perdu toute sa divinité, il secoua la tête et prit l’une des épées. Celle-ci contenait toutefois moins de la moitié de l’énergie de la coupe ; il en vint donc rapidement à bout, elle aussi.
Au bout d’un jour et d’une nuit, tous les objets sacrés avaient disparu. D’après ses estimations, il n’avait achevé qu’un dixième du modèle analytique nécessaire pour pouvoir étudier lui-même ces lois. Le processus s’annonçait extrêmement long, mais, à en juger par ce qu’il avait vu, les lois de la lumière comptaient des millions de variations, contre seulement 65 536 qu’il avait apprises grâce à l’Arbre de Vie.
En contemplant les objets divins brisés, il se mit sérieusement à envisager l’accord avec Martin. Celui-ci pouvait extraire une dizaine d’unités de divinité d’un lot de cette taille ; pour que leur partenariat aboutisse, Richard devrait donc en fournir environ quatorze. En déduisant les deux qu’il pourrait garder pour lui, il lui faudrait en produire douze par lot, pour neuf lots. Il lui fallait donc obtenir 96 unités de divinité au total, par des sacrifices ou des échanges. Une offrande de tout premier ordre pouvait lui en rapporter une cinquantaine : il lui en faudrait donc l’équivalent de deux. Ce n’était pas donné, mais il pouvait encore se le permettre.
Il fit appeler un serviteur et lui ordonna d’envoyer une lettre à l’Église de la Gloire, à l’attention personnelle du cardinal Martin. La lettre ne contenait rien d’autre que deux chiffres : 14. Martin comprendrait.
Son regard finit par se poser sur le seul objet qui dégageait encore une aura divine : le livre de Martin. Le tome mesurait plus de vingt centimètres d’épaisseur et un demi-mètre de long. Sa couverture de bronze était gravée de symboles divins. Richard ne parvenait pas à en comprendre le sens, mais il put rapidement confirmer qu’ils n’avaient aucun rapport avec le Seigneur radieux. L’Église avait probablement trouvé ce livre ailleurs, puis l’avait transformé en ouvrage sacré.
En l’ouvrant, il vit que les pages avaient jauni à force d’être consultées. Elles étaient couvertes d’une belle écriture consacrée au Seigneur radieux, mais un rapide coup d’œil lui suffit pour comprendre que le texte était bien plus récent que les pages elles-mêmes. Il eut beau les feuilleter, il ne trouva aucune trace de brûlure ni de déchirure, ce qui était étrange, puisque les pages avaient été brûlées à maintes reprises pendant la bataille de la cathédrale.
Tandis qu’il poursuivait son examen, le livre s’arrêta soudain sur une page blanche. Il la scruta sans rien y trouver de particulièrement remarquable, hormis une légère différence de couleur avec les autres pages. Il referma le livre, puis le feuilleta de nouveau. Il s’ouvrit encore à la même page.
Intrigué, il se mit à l’examiner de plus près. Elle paraissait tout à fait ordinaire, mais, lorsqu’il la toucha, il sentit une énergie vaguement familière circuler en elle. Elle ressemblait à celle de son Livre de Stockage ou du Livre du Temps de Flowsand. Devant cette découverte, il devina aussitôt à quoi elle pouvait servir et tenta d’y insuffler différents types d’énergie, sans succès.
Ce ne fut qu’en faisant appel à l’énergie de sa lignée que le livre réagit soudain. La page prit la teinte rouge sombre de la lave, et une image démoniaque se dessina dessus. Elle représentait un démon ordinaire, au corps rouge, aux cornes recourbées et à la lourde hache. Même floue, l’image lui inspirait un faible sentiment de connexion avec l’être représenté. Il avait l’impression qu’en y insufflant assez d’énergie, la créature jaillirait de la page.
Il dissipa son énergie. Le démon poussa un rugissement mécontent, puis disparut lentement. Pourtant, la page semblait avoir absorbé la moitié de l’énergie que Richard lui avait envoyée.
Il comprit vite que l’invocation dépendait probablement de la lignée qu’on insufflait dans la page. Il puisa donc de la force lunaire dans son arbre-monde et la lui transmit. Une faible lueur verte apparut, comme si quelque chose allait prendre forme, mais l’invocation échoua. Il en alla de même avec ses affinités élémentaires et naturelles. Son affinité de restauration fit apparaître la silhouette indistincte d’un elfe, mais sans parvenir non plus à mener l’invocation à son terme.
Seul tronc de grade 5 dans son arbre-monde, le tronc astral fut le premier à produire un résultat. Il fit apparaître sur la page l’image d’un chaman elfe, qui se précisa à mesure que Richard lui insufflait de l’énergie. Cette fois, il ne s’arrêta pas là et activa même le pouvoir du puits des étoiles. Dès que son vrai nom entra en jeu, l’elfe prit de l’âge et devint plus imposant ; une couronne apparut sur sa tête. Richard sentit confusément que cet elfe serait à peine moins puissant qu’un saint, ce qui représentait un précieux renfort au combat.
Si tel était le pouvoir de Schloan, qu’en était-il de celui de Dizmason ? Richard activa aussitôt la première partie de son vrai nom, curieux de savoir quel être le pouvoir de destruction pourrait appeler. Une tache noire apparut sur la page, s’étalant comme de l’encre. Une aura terrifiante émanait des profondeurs de cette obscurité, mais, après un grondement sourd, elle disparut entièrement.
Richard s’était attendu à voir apparaître un démon supérieur ; il fut d’abord déçu. Mais peut-être le livre ne pouvait-il pas supporter une invocation d’une telle puissance. Ou bien ses précédentes suppositions au sujet de ce vrai nom étaient-elles justes, et il ne le maîtrisait pas encore assez. Quoi qu’il en soit, cela prouvait que Dizmason était bien plus puissant que Schloan, et surpassait de loin sa lignée Archeron.
Il referma le livre et posa la main sur sa couverture de bronze. Une sensation singulière l’envahit : une force invisible semblait vouloir l’unir au livre. Lorsqu’il le rouvrit, il découvrit que les textes de l’Église avaient été remplacés par des symboles anciens. Il n’en reconnut aucun, mais, dès le premier regard, il comprit pourtant ce qu’ils signifiaient :
Création, Subsistance, Destruction, Temps, Éternité.
Ces mots semblaient tirer sur son cœur, mais il chassa cette impression et retourna à son étude. Il prit le Livre de Stockage et le posa sur ce nouvel ouvrage. Une lumière éblouissante inonda la pièce et l’aveugla ; quelques minutes plus tard, le Livre de Stockage avait disparu. De nouveaux symboles occupaient à présent la moitié de la couverture de bronze. Ils luisaient d’une lueur rouge sombre, comme s’ils faisaient fondre le métal.