Chapitre 860
Dix ans (2)
Sachant qu’il lui serait impossible de le convaincre, Ferlyn secoua la tête et s’évanouit. Son image se dispersa en force temporelle et disparut complètement, emportant avec elle l’anormalité violette qui régnait dans le bureau.
Richard soupira et se rassit, le regard tourné vers la fenêtre. L’homme se mit lui aussi en route, mais, juste avant de partir, il se retourna brusquement. « Si tu es vraiment déterminé à te rendre dans les Ténèbres, je te conseille d’élever ton titre auprès du Dragon Éternel au moins jusqu’à celui de Seigneur du Temps. C’est le seul moyen d’en revenir vivant. »
« Mon titre ? » Richard plissa les yeux. « J’en suis encore loin ? »
« Tu es actuellement un Marcheur des plans. Viennent ensuite le Marcheur du Néant, le Seigneur de l’Espace et le Seigneur du Temps, répondit l’homme à voix basse. Ce n’est qu’un conseil personnel. À toi de voir si tu veux le suivre. »
« Merci, répondit Richard en hochant la tête. Je ne crois pas que nous nous soyons déjà rencontrés. »
« Je suis Leo, le serviteur éternel de Son Excellence. » L’homme sauta par la fenêtre et disparut dans les airs. Richard se rappela bientôt où il avait entendu ce nom : c’était le commandant des paladins de l’Église, qu’on voyait rarement.
Après le départ de Leo, Richard passa toute la nuit à méditer en silence. Ce ne fut qu’à l’aube qu’il se leva enfin et s’approcha de la fenêtre, contemplant la Cité des Miracles dans toute sa splendeur.
Tout cela n’était qu’une illusion, ne put-il s’empêcher de penser. Cette ville était censée être l’une des plus prospères du monde, et pourtant personne n’y était vraiment heureux. Il avait l’impression de se tenir dans un autre temps, un autre espace, devant la simple image d’une grandeur passée.
Il ne sut pas à quel moment sa main s’était crispée, mais un grincement assourdissant le tira soudain de sa rêverie : le cadre s’était complètement tordu. Il se retourna aussitôt et sonna une cloche pour appeler quelques mages. Il les rejoignit dans le couloir et leur ordonna d’établir une liaison. Une minute plus tard, il était assis devant le cercle de communication à longue portée, récemment amélioré, dans l’attente d’une réponse d’Alice.
« Qu’est-ce qui est si urgent ? demanda Alice en bâillant, tandis qu’elle apparaissait sur l’écran holographique. Tu ne pouvais pas me laisser dormir encore un peu ? »
« C’est important, répondit Richard. »
Alice secoua aussitôt la tête, ses yeux encore embrumés se mettant à luire. Elle lui fit signe de poursuivre.
« Je veux la guerre ! »
Elle sembla retenir son souffle un instant et le fixa droit dans les yeux, le temps d’assimiler ses paroles. La déesse de la guerre des Archeron jaillit aussitôt de son apparence épuisée ; sa chevelure cramoisie se dressa tandis qu’elle souriait avec résolution. « Dis-moi seulement quand. »
Richard plissa les yeux à son tour. « Très bien. Prépare ton armée, je viens. »
……
Philip en était à vingt minutes de son petit déjeuner lorsque Richard arriva sur l’île royale. On le conduisit directement dans la salle à manger de l’empereur et on lui accorda une place à table. En observant le colosse manger sans élégance, Richard ne vit aucune trace des blessures qu’il aurait pu garder de la bataille dans la Terre du Crépuscule.
Tandis qu’il contemplait cette silhouette, désormais comparable à celle du fondateur de l’Alliance Sacrée, Richard songea à la situation dans la Terre du Crépuscule. Un nouvel équilibre s’était établi ; même après avoir cédé aux deux autres empires le contrôle d’un tiers de la cité du Soleil Déclinant, l’Alliance Sacrée gardait nettement l’avantage. Comme l’avait dit Gaton, les petits trafics n’avaient aucune importance face au plus grand ambitieux de l’Alliance Sacrée : seule comptait la puissance.
« Mange ! lança Philip en engloutissant un énorme bifteck. Ces choses-là ne sont pas bonnes froides. »
Richard ne toucha ni au couteau ni à la fourchette et s’inclina avec sincérité. « Merci de m’avoir aidé à Klandor, Votre Majesté ! »
L’empereur grogna, agacé. « De quoi parles-tu ? Tu es mon maître des runes impérial. Quoi que tu aies fait à Klandor, ces vieillards n’auraient pas osé s’en prendre à toi. Ce n’est pas seulement ton affaire, cela engageait la réputation de toute l’Alliance Sacrée.
« Franchement, si tu étais vraiment mort sur la Montagne de la Neige d’Azur, je serais allé tuer quelques légendes barbares avant le petit déjeuner. Cette fois, je n’y suis pour rien ; va plutôt remercier ta petite amie à l’Église. »
Richard frissonna légèrement et son visage s’assombrit. « Flowsand… Elle est partie dans les Ténèbres. »
« Ce n’était qu’une question de temps, répondit Philip en hochant la tête. C’est le destin de tous les Élus. »
Richard perçut le profond chagrin dans la voix de l’empereur, mais ne souhaita pas s’attarder sur le sujet. Il en changea donc, pour aborder la véritable raison de sa visite. « Je suis aussi venu vous dire que je prépare une guerre. »
« Tu t’en prends à l’Empire de l’Arbre Sacré ? Dans quel but ? »
« La Cathédrale Saint-Louis. »
« Oh ? » Philip s’interrompit. « C’est la plus grande église de la frontière nord-est de l’Empire de l’Arbre Sacré. Cela touche à la foi… Jusqu’où comptes-tu aller ? »
Richard avait déjà préparé sa réponse. « Toute résistance sera écrasée, et ceux qui se rendront seront épargnés. S’ils font preuve d’assez de bonne volonté, j’envisagerai même de leur rendre la cathédrale. »
« J’ai entendu dire que tu avais vu l’Empire de l’Arbre Sacré pendant ton voyage. »
« J’ai tué le Sixième Prince. »
Philip haussa les sourcils, surpris. « Uriel, l’un des Anges ? »
« Le combat était loyal. Le Conseil des anciens et le Sanctuaire de la Neige d’Azur en ont été témoins. »
« Hé, ce n’est pas ce que je voulais dire. Ce n’est qu’un prince, ils n’ont guère d’importance. J’ai seulement entendu dire qu’il ne maîtrisait pas très bien ses pouvoirs, mais quand même… Tuer l’un des sept — enfin, des cinq maintenant — Anges. Tu deviens fort ! »
Richard sourit à ce compliment. « J’étais désespéré, et lui a décidé de m’affronter. Forcément, il a perdu. » Vous aimez cette histoire ? Poursuivez votre lecture sur nоvelping.com.
Philip soupira et secoua la tête. « Tu es très ambitieux avec cette guerre. Fais attention. Deux choses : ne détruis pas la cathédrale et ne l’endommage pas d’une autre manière ; ne tue pas les gens haut placés. Garde bien cette limite à l’esprit, et je m’occuperai de l’Empire s’il cherche à étendre le conflit. »
« Je vous remercie infiniment ! » Richard s’inclina de nouveau. Sa plus grande inquiétude venait de s’envoler.
L’empereur éclata de rire. « Peu m’importe pourquoi tu es si pressé de faire la guerre. Mais puisque tu veux te battre, fais suffisamment mal à l’ennemi pour qu’il n’ose plus jamais nous provoquer ! »
« Je suis bien de cet avis », répondit Richard, une lueur dans les yeux.
« Très bien, cette guerre attendra demain. Mange. »
……
Bien loin de là, dans un monde inconnu, trois voyageurs vêtus de lourdes capes avançaient sur une route déserte. Celui qui marchait en tête ralentit légèrement et leva les yeux vers le ciel. « Cet endroit est vraiment sinistre, mais il vaut mieux que celui d’où nous venons. Est-ce donc ça, les Ténèbres ? J’ai hâte de découvrir ce que le destin nous réserve. »
« Tu es toujours aussi impatient », lança une voix à côté de lui.
Le premier homme renifla avec dédain. « Je ne suis qu’un homme ordinaire. Qui voudrait être un monstre comme toi ? »
Tandis que les deux autres se disputaient, la personne du milieu ôta sa capuche et observa le monde où ils venaient d’arriver. C’était une terre absurde, couverte de rochers et de gravats, dont le seul paysage se réduisait à quelques hautes colonnes de pierre, au loin. Le sol était fait de roche noire et l’unique source de lumière consistait en une lueur grise, omniprésente et blafarde, qui éclairait à peine quoi que ce soit. C’était un monde de désespoir et de mort, où l’on ne voyait ni vie ni eau.
« Allons, en route », dit Flowsand en reprenant sa marche et en faisant signe à une autre silhouette, très loin devant eux. Ils ne savaient même pas où ils se trouvaient, et cela n’allait pas.
Io ralentit pour la laisser passer, puis se mit à marcher près de Nyra et lui chuchota : « Elle n’a pas l’air si triste. »
Nyra acquiesça. « Oui, c’est un peu étrange. »
« Étrange ? »
« Oui, elle s’est ressaisie si vite. Nous, les femmes, ne nous débarrassons pas de nos émotions aussi facilement. »
« Hé ! » grommela Io. « Tu es vraiment une femme ? »
Nyra lui adressa un sourire enjôleur. « Pour l’instant. Tu veux que ça change ? »
Le prêtre de bataille détourna aussitôt le regard. Quoi qu’il en soit, Flowsand était plus calme, et semblait même capable de se remonter un peu le moral. Ce qu’ils ignoraient, c’était qu’elle s’était enfermée toute une journée dans le Temple des Sables.
Cette journée passée à Norland avait duré une décennie là-bas.