Chapitre 859
Dix ans
Richard regagna son cabinet et examina en silence une carte de Norland, méditant sur son prochain coup. L’Empire de l’Arbre Sacré le haïssait sans aucun doute pour avoir fait échouer ses plans à Klandor, mais à présent qu’il savait ce qui s’était tramé dans l’ombre, il ne souhaitait rien tant que sa destruction.
C’était l’une des trois plus grandes puissances de Norland auxquelles il devait faire face. Même réunies, la Famille Schumpeter, la Famille Mensa, la Famille Joseph et la Famille Wellinburg ne pèseraient pas une fraction du poids de l’Empire de l’Arbre Sacré et de l’Église de la Gloire. Et pourtant, cette guerre imminente ne lui inspirait aucune crainte. Non, son sang bouillonnait de rage et d’excitation tandis qu’il contemplait ce creuset de petits et grands nobles que formait la frontière entre l’Empire de l’Arbre Sacré et l’Alliance Sacrée.
Les cartes politiques de la région changeaient sans cesse : trahisons et complots se mêlaient aux guerres ouvertes, faisant régulièrement passer ces terres sous de nouveaux maîtres. Ces dernières années, les bouleversements les plus importants avaient concerné le duc Solam et la comtesse Alice. Richard avait presque doublé les forces militaires de cette dernière en lui fournissant deux mille cavaliers lourds, cinq mille fantassins et une centaine de chevaliers runiques, mais son avancée continuait de stagner. Sa puissance grandissant, tous les petits aristocrates de la région avaient mis leurs différends de côté pour lui barrer la route. En même temps, une offensive trop ambitieuse risquait d’attirer les foudres de l’Empire lui-même, qu’elle ne souhaitait pas encore affronter.
Avec sa puissance actuelle, vaincre le pape de l’Empire de l’Arbre Sacré était impossible. Quels que fussent ses raisonnements, Richard ne trouvait aucun moyen de porter un coup à l’Église de la Gloire sans prendre de grands risques. Son emprise sur la famille demeurait assez fragile, et battre en retraite à ce stade nuirait gravement à sa position de roi des Archeron. Finalement, il soupira et renonça à cette idée. Il lui faudrait du temps pour rassembler une armée plus puissante.
Alors qu’il allait se coucher, il haussa brièvement les sourcils et murmura : « Tu peux sortir. »
Une silhouette émergea des ombres de la nuit et se glissa par la fenêtre. L’homme était enveloppé dans une robe noire qui dissimulait entièrement son visage, mais son aura âpre et farouche évoquait celle d’un général, pas d’un assassin.
Dès qu’il entra dans le cabinet, l’homme s’avança en silence pour barrer à Richard l’accès à son râtelier d’armes. Extinction, Carnage, l’épée elfique et le Jumeau du Destin s’y trouvaient : son hostilité était manifeste.
Les yeux de Richard se mirent à luire, mais l’homme se contenta de renifler et déploya autour de lui, à l’aide de sa robe noire, un étrange champ de force qui obstruait une grande partie de sa vision. Il parvenait toutefois à recueillir nombre d’informations, notamment le niveau général de son adversaire. L’homme se situait entre les royaumes du saint et de la légende, et son aura empestait le pouvoir du temps. C’était l’une des caractéristiques les plus évidentes des paladins du Dragon Éternel.
« Si tu n’es pas venu pour une visite agréable, je te conseille de partir sur-le-champ, gronda Richard. Je ne suis pas d’humeur à laisser des gens en vie. »
« Tu ne vas pas me demander qui m’envoie ? » Une voix rauque résonna.
« Tu me l’aurais dit si tu avais voulu. Et puis, un ennemi qui envoie des assassins n’a pas confiance en sa capacité à me vaincre en face. »
« Tu as confiance en toi, dit l’homme avec un sourire. Voyons ça… »
Il lança son attaque en parlant ; une épée courte apparut comme par magie dans ses mains. La lame, d’abord grise, fut rapidement enveloppée d’une lumière dorée. D’un seul regard, Richard comprit qu’il était plus fort que la plupart des saints célestes de la Terre du Crépuscule.
Il n’avait pas d’épée, mais Richard n’en exécuta pas moins un geste tranchant de la main droite. Un arc d’énergie couleur sang jaillit de son index tendu, frappa l’épée courte et la réduisit aussitôt en miettes jusqu’à la garde.
L’homme s’immobilisa aussitôt et recula. Son regard allait de Richard à la garde vide, puis il soupira : « Quelle puissance… Est-ce ton nom véritable qui te la confère ? »
Richard glissa lentement sa main couleur sang dans sa poche et haussa un sourcil. « Tu peux maintenant me dire ce que tu me veux ? Je ne crois pas m’être encore fait un ennemi du Dragon Éternel. »
« Tu es perspicace. » L’homme sourit et lui tendit un sablier violet pâle. « J’ai un message de Ferlyn. »
Lorsqu’il prit le sablier et le brisa, Richard sentit aussitôt que quelque chose avait changé. Une énergie violacée et noire envahit tout le cabinet, lui donnant la même étrange sensation que lorsqu’il accomplissait des sacrifices à l’Église. Le cabinet venait d’être arraché à cet espace-temps pour être projeté dans un autre.
La silhouette de Ferlyn apparut et elle le regarda droit dans les yeux. « Richard, c’est le seul moyen pour moi d’évoquer ce que je vais te dire, et je ne peux le dire qu’une fois. Flowsand m’a remis cet objet avant son départ, en disant qu’il t’appartenait. Je l’étudie depuis quelque temps et j’ai suffisamment analysé les lois qu’il renferme pour confirmer qu’il s’agit d’une Empreinte de la Fin des temps. »
« Hein ? » Richard se rappela l’orbe qu’elle tenait, celui de la statue du Dieu de la Guerre des Hautes Terres. Flowsand lui en avait déjà parlé, mais elle avait refusé d’entrer dans les détails et l’avait emporté pour l’étudier. Depuis, elle ne lui en avait plus reparlé.
« Au plus profond du vide vit une race mystérieuse. Certains l’appellent les pillards, d’autres les faucheurs, mais, quels qu’ils soient, ils ont causé la perte d’innombrables plans. Ils envahissent entièrement leur cible et la conquièrent en peu de temps, l’arrachant au royaume divin du Dragon Éternel pour l’entraîner dans les Ténèbres. Ces êtres existent depuis aussi longtemps que nous nous en souvenions, mais nous ne savons presque rien d’eux. Ils coupent le lien du dragon avec le plan : impossible, dès lors, de savoir ce qu’ils font ni comment. Ce chapitre a été repris de novelping dot com sans autorisation.
« Ces Empreintes de la Fin des temps annoncent une telle attaque. Elles ne visent qu’un seul plan à la fois, et chaque plan ciblé finit par porter une ou plusieurs marques de ce genre. Il peut s’agir d’un bijou, d’une arme, d’une œuvre d’art, voire d’une créature. Dès lors que la signature des lois correspond, nous pouvons confirmer qu’ils apparaîtront bientôt pour la récolter. »
« Faelor sera détruit ? » Richard était stupéfait.
« Oui. Ce n’est qu’une question de temps. »
« N’y a-t-il aucun moyen de les arrêter ? »
« Il doit bien y en avoir un, mais nous l’ignorons. Heureusement, nous avons appris à reconnaître les Empreintes de la Fin des temps ; nous pouvons au moins évacuer les plans visés. »
Richard garda le silence un moment, puis posa une question : « Combien de temps ? »
« Pas longtemps, selon mes critères, mais pour toi, cela représente une durée considérable. Dix ans. »
« Dix ans… Ce n’est pas assez ! » Il s’arracha les cheveux avec agacement. « Comment est-ce possible ? Pourquoi Faelor ?! »
« Le destin. Tout comme Flowsand qui a dû partir pour les Ténèbres. »
« Le destin ? » ricana Richard.
Ferlyn soupira à sa réaction. « Richard, nous ne pouvons pas résister au pouvoir du destin. »
Richard ne répondit pas. Il se contenta de murmurer pour lui-même : « Dix ans, donc… »