Chapitre 856
Confiance
Richard, étendu sur ses épaules, et les mains chargées de bagages, Mountainsea ne pouvait pas courir très vite. Mais son endurance était presque sans limites ; même lorsque les premiers rayons de l’aube parurent sur Klandor, elle continua de courir vers la côte. Ce fut Richard qui finit par sauter de son dos, ses forces étant revenues avec la lumière du soleil.
À peine eut-il touché terre qu’il trébucha et s’étala au sol. Mountainsea était forte, mais pas très douée pour porter quelqu’un. Les secousses incessantes l’avaient rendu endolori de la tête aux pieds, comme si ses os s’étaient éparpillés.
Lorsqu’il put enfin la regarder comme il faut, il se figea. Ses cheveux retombant sur ses épaules et sa robe ample, il était presque impossible de reconnaître en cette belle femme la fillette espiègle qu’il avait connue. Ses tresses défaites avaient emporté avec elles tous ses ornements et ses totems ; seul son puissant air insouciant rappelait celle qu’il connaissait.
« Tu… as changé », commenta-t-il, surpris.
« Mes totems ont disparu, et mes ornements étaient liés à Klandor. Je ne compte plus rester ici, alors inutile de les emporter », répondit Mountainsea avec un léger sourire.
« Tu veux dire… »
« Je viens avec toi. »
« Hein… quoi ? » Richard n’avait jamais envisagé cette possibilité. Il espérait seulement la retrouver afin de s’assurer qu’elle pourrait au moins vivre librement une fois qu’il serait retourné à ses guerres. Comment les anciens auraient-ils pu la laisser partir ?
« Les anciens n’attendent que notre départ, dit-elle, comme si elle avait lu dans ses pensées. Plus nous irons loin, mieux ce sera. Comme ça, ils n’auront pas à te voir. »
« Ça… Ça… Ah, peu importe. » Il secoua la tête, partagé entre l’agacement et la joie, puis la détailla de haut en bas. « Attends… Tu n’es que… »
« Niveau 10 selon les critères de Norland ? Je sais. En fait, je ne travaille pas mon énergie interne. D’habitude, je me servais simplement de la puissance de mes totems ; je passais le plus clair de mon temps à dormir à Zykrama. Une journée de sommeil là-bas équivaut à un demi-mois d’entraînement pour un guerrier ordinaire. »
« C’est vraiment possible ? » Richard ne savait que dire. Si elle pouvait gagner en force simplement en dormant, elle était presque l’équivalent d’un dragon ancien.
« Tout le monde ne peut pas dormir là-haut. » La jeune fille lui adressa un sourire malicieux. « Chaque année, beaucoup de gens meurent sur le sommet. »
« Bon, partons d’abord. On pourra parler en chemin. » Il prit ses affaires, choisit leur direction et s’élança vers la côte. Il n’avait aucune envie de combattre d’autres barbares : le Carnage de Klandor était déjà devenu la Mort de l’Ange. Mais il était certain que les anciens ne raconteraient pas aux jeunes barbares tout ce qui s’était passé dans les coulisses. Même si Mountainsea disait vrai, ces informations ne se répandraient pas dans la population. Nombreux seraient ceux qui chercheraient à le retrouver et à « récupérer » Mountainsea.
Sa priorité, à présent, était de se préparer à la guerre. Il ignorait jusqu’où Hendrick irait pour donner suite à ses menaces, mais une chose était certaine : il avait contrarié les projets importants de l’Empire de l’Arbre Sacré.
Au coucher du soleil suivant, ils avaient franchi la rivière aux crocodiles ; leur dîner fut du crocodile grillé. En chemin, Mountainsea lui avait révélé l’histoire de Zykrama. Cette montagne enneigée passait pour être le lieu où le Dieu des Bêtes avait tué la Dame de l’Hiver, laissant la puissance divine imprégner la terre. Quiconque parvenait à résister au froid accablant voyait son corps se renforcer très rapidement.
Mais le froid n’était pas seulement physique : la puissance des lieux pouvait geler jusqu’à l’âme. Pire encore, plus on s’y entraînait, plus cette force glaciale se concentrait. Elle engourdissait même l’esprit, empêchant de prendre conscience du danger avant qu’il ne soit trop tard. Seuls ceux qui avaient une volonté puissante pouvaient donc y tenir longtemps.
Princesse de Klandor, Mountainsea était protégée par le Dieu des Bêtes lui-même. La puissance divine qui coulait dans son sang lui permettait de dormir de longues périodes à Zykrama, et les énergies du sommet renforçaient et purifiaient lentement son corps, sans jamais s’interrompre. En théorie, elle finirait par posséder un corps rivalisant avec celui d’un dieu, si elle continuait simplement à y dormir indéfiniment.
Richard avait poussé un profond soupir en apprenant cela, rongé par une jalousie intense. La nuit précédente lui avait suffi pour mesurer l’endurance sans limites de Mountainsea. Avec un tel corps, elle n’avait absolument pas à s’inquiéter de ses réserves d’énergie.
Près du feu de joie, l’énorme crocodile fut bientôt réduit à un tas d’os. L’homme et la femme avaient tous deux un appétit démesuré, et même après avoir mangé la viande, ils ne se sentaient qu’à moitié rassasiés. Richard se leva toutefois, s’étira un peu et éteignit les flammes. « Il est temps de repartir. »
Mountainsea bâilla comme une petite lionne, trop paresseuse pour bouger. Richard dut déployer des efforts considérables pour la convaincre de le laisser l’aider à se relever. Mais, au moment où ils s’apprêtaient à partir, la brise légère se transforma soudain en bourrasque. Des oiseaux et de petits animaux furent emportés par le vent qui sifflait dans la forêt, tandis que la terre se mettait à trembler.
Mountainsea huma l’air à pleins poumons et fronça les sourcils. « Une bête ! »
À peine eut-elle parlé que Richard leva les yeux au ciel et aperçut une dizaine de points lumineux qui scintillaient là-haut. Il plissa les yeux pour percer l’épais brouillard et découvrit qu’il s’agissait d’yeux !
« UNE HYDRE ! » cria-t-il en entraînant Mountainsea dans sa fuite. « QU’EST-CE QU’ELLE FAIT LÀ ? »
Mountainsea blêmit elle aussi. « Elle en a après toi ! Cours ! »
« Moi ?! Pourquoi moi ?! » Richard était affolé. Les bêtes magiques les plus puissantes étaient aussi intelligentes que les humains. Si l’hydre l’avait pris pour cible, elle le poursuivrait chaque fois qu’il reviendrait à Klandor.
« Pourquoi pas ? Tu as mangé son petit ! »
Ce ne fut qu’alors que Richard comprit la raison de la présence de l’hydre, et il renonça à espérer qu’il ne s’agissait que d’une coïncidence. Mountainsea et lui coururent à toute allure, le gigantesque serpent volant à leur poursuite, traversant la forêt pour rejoindre les plaines. La course dura tout le jour et toute la nuit. L’hydre ne renonça, en poussant un rugissement réticent, que lorsqu’elle sentit l’odeur de la mer. Les deux compagnons continuèrent pourtant à courir pendant des heures avant de ralentir enfin. Ils étaient trempés de sueur, de la tête aux pieds, mais échangèrent un rire et reprirent la route.
……
De retour sur le territoire des Salsons, à Norland, Richard prit aussitôt quelques wyvernes et se rendit au Château de la Rose Noire. Rien ne semblait avoir changé pendant son mois d’absence. Les Archeron se réjouirent de son retour et se montrèrent curieux au sujet de la jeune fille qu’il avait ramenée, mais il ne resta que quelques heures au château. Il écrivit rapidement une lettre à Alice pour l’avertir de se méfier de l’Empire de l’Arbre Sacré, puis prit un portail pour l’Île Archeron, à Faust.
En entrant dans son cabinet de travail, il trouva une lettre sur son bureau. Le vieux majordome l’informa qu’elle attendait là depuis déjà un mois et, à la vue des mots inscrits sur l’enveloppe, Richard comprit aussitôt qu’elle venait de Flowsand.
Pour une raison qu’il ignorait, son cœur se mit à battre la chamade avant même qu’il eût ouvert la lettre :
« Tu sais, je me souviens encore de ce petit mage maigrelet que j’ai rencontré il y a tant d’années, juste à la sortie de Faust, alors qu’il se dirigeait vers le nord, sur la côte, pour choisir ses partisans. Peut-être est-ce parce que je vais vivre si longtemps, mais ces jours où nous courions partout dans Faelor sont encore si vivaces dans mon esprit. D’une manière ou d’une autre, l’assiduité et la concentration de ce rat de bibliothèque ont fini par me gagner, et je suis tombée amoureuse… Étrange, n’est-ce pas ?
— Mais… »
Richard posa aussitôt la lettre. Ses mains tremblaient et les battements de son cœur résonnaient comme des coups de marteau. Il avait beau vouloir l’ignorer, le contenu était étrange, et la belle écriture commençait à trembler vers la fin.
« Flowsand… » murmura-t-il, tentant vainement de se ressaisir. Des scénarios terrifiants défilèrent dans son esprit, et bientôt, tout son corps se mit à trembler. Bien des fois, par le passé, il avait maudit les dons que lui avaient apportés ses bénédictions, mais jamais autant qu’à cet instant : il aurait voulu n’avoir jamais participé à cette cérémonie, toutes ces années auparavant.
Richard s’affaissa au sol, puis reprit la lettre. Ses yeux étaient déjà rouges et embués de larmes.