Chapitre 839
Échauffement
Richard était arrivé à Takra, une ville située au pied de la Falaise enneigée, le dernier centre de population important avant le Sanctuaire de la Neige d’Azur. Le sanctuaire lui-même avait été bâti à dix mille mètres d’altitude, là où même les puissants barbares résistaient à peine au froid ; le sommet de Zykrama était encore plus glacial. Seul un être doté de la puissance d’un saint pouvait vivre si haut.
Takra était déjà très animée, pleine de jeunes guerriers barbares venus pour la cérémonie sacrée. Seule une petite partie d’entre eux pouvait concourir, mais les autres étaient simplement là pour assister au spectacle. La plupart des combats qualificatifs de la première étape se dérouleraient en public, sur une estrade à mi-hauteur de la montagne. Pour ces jeunes guerriers, voir s’affronter de tels experts constituait sans aucun doute une expérience précieuse. De nombreuses petites tribus avaient amené tous leurs jeunes talents.
Takra ne pouvait accueillir les dizaines de milliers de personnes rassemblées dans ses environs ; la plupart s’étaient donc installées pour la nuit dans un espace dégagé à l’extérieur de la ville, où elles avaient planté leurs tentes. Après des mois à bronzer, Richard n’avait plus rien à envier à un barbare. Il se fondit dans la foule et acheta lui aussi une tente.
Tôt le lendemain matin, il gravit la montagne avec les autres spectateurs et concurrents. Le chemin était si long et si complexe qu’il fallait une journée pour le parcourir à pied. Il aurait bien sûr pu s’y rendre en volant, mais cela aurait attiré trop l’attention ; il renonça donc à cette idée. Quoi qu’il en soit, cette marche était aussi un moyen de s’endurcir.
Le sanctuaire s’était préparé à cet afflux et avait dressé plusieurs tentes sur un replat de la montagne pour accueillir les participants. Les spectateurs n’avaient pas droit à ce luxe, mais ils pouvaient établir leur camp un peu plus loin.
Dans un coin, près de l’estrade, se dressait une haute plateforme où flottait une bannière sanglante. C’était là que les gens s’inscrivaient à la cérémonie sacrée, et une longue file s’étirait en contrebas. Richard dut attendre plus d’une heure avant que son tour ne vienne. Les guerriers du sanctuaire chargés des inscriptions dévisagèrent avec dédain son corps frêle. « Quel est ton nom ? Qui t’a recommandé ? »
Richard tendit un médaillon de fer noir. Un tyrannosaure était gravé au dos, tandis que le nom et le statut de Krangma figuraient sur le devant.
Le visage du guerrier prit aussitôt un air plus grave. « Tu es donc recommandé par Krangma. Quel est ton nom ? »
« Richard. »
« Hmm ? Drôle de nom, on dirait celui d’un Norlandais. Enfin, peu importe… » Le guerrier grava le nom de Richard sur une plaque de fer et la lui tendit. « C’est à toi. N’oublie pas le numéro au dos. On t’appellera demain, alors repose-toi bien ce soir, d’accord ? Ne va pas traîner avec les filles, héhé ! »
……
La nuit, plusieurs feux de joie brûlaient sur la plateforme, tandis que les sons des tambours, des cors et des instruments à cordes résonnaient dans l’air. Richard fut assez impressionné par l’unisson des voix barbares : jeunes et vieux dansaient autour des feux, racontant leurs luttes contre l’environnement hostile de Klandor. De nombreux héros avaient sacrifié leur vie pour éliminer de puissantes bêtes et ouvrir de nouveaux territoires habitables. On se souvenait d’eux avec affection comme des pionniers qui avaient mené Klandor à sa gloire actuelle.
Pourtant, assis près de son propre feu, occupé en silence à faire griller de la viande séchée, Richard entendait tout autre chose. Le principal problème du continent de Klandor était le manque d’eau et de nourriture. Norland avait autrefois connu la même situation, mais les guerres planaires avaient permis de la résoudre. Il semblait plutôt s’agir d’un conflit entre deux idéologies opposées : le Dieu des Bêtes s’attachait davantage à accroître la puissance de ses fidèles, tandis que le Dragon Éternel encourageait l’exploration et l’exploitation des ressources. Cette dernière approche portait assurément mieux ses fruits.
Norland et Klandor reposaient sur des systèmes de puissance radicalement différents. Les Norlandais formaient une civilisation entièrement fondée sur la magie, tandis que Klandor admirait la force du corps. Même les seigneurs les moins importants de Norland avaient l’habitude de recourir à la magie pour transformer leur environnement, changeant des terres autrefois stériles en contrées magnifiques où des mines alchimiques côtoyaient des prairies verdoyantes. Klandor, en revanche, ne possédait que quelques rivières tumultueuses, qui n’irriguaient qu’un kilomètre ou deux de leurs abords. Ici, à des centaines de kilomètres de là, Richard ne voyait que des champs arides dépendant de la pluie. De simples canaux d’irrigation auraient doublé la production alimentaire du continent, mais personne n’avait jamais tenté d’en construire depuis des milliers d’années.
En chemin, il avait aperçu une centaine de tribus de tailles diverses. Il pouvait affirmer sans hésiter que sa propre armée en aurait balayé au moins vingt ou trente avec des pertes minimes. Voilà qui illustrait bien le fossé entre Norland et Klandor. L’expédition initiale de Greyhawk avait été entièrement défaite parce qu’elle opposait l’armée d’un seul prince à l’élite absolue de tout le continent. S’il n’y avait pas eu une vaste étendue d’eau entre les deux continents, Norland aurait sans aucun doute entièrement soumis Klandor.
Bien sûr, cela aurait aussi entraîné son lot de pertes. Klandor abritait encore plusieurs puissants êtres légendaires, dissimulés dans l’ombre et capables de dissuader toute invasion.
Alors qu’il était perdu dans ses pensées, une voix de femme retentit soudain à côté de lui. « Tu as soif ? »
Il se retourna et aperçut une jeune femme d’une vingtaine d’années, très belle et nimbée de l’aura singulière des barbares. Quand elle le vit se tourner vers elle, elle lui tendit une outre en peau de vache. « C’est le vin que nous brassons dans ma tribu. Il est bon et pas très fort ; parfait pour étancher la soif. »
« Merci. » Richard prit l’outre qu’elle lui tendait et en avala une gorgée. Aussitôt, une brûlure lui descendit dans l’estomac et le fit tousser plusieurs fois. La jeune femme avait beau lui avoir assuré que le vin était léger, il était bien plus fort que tout ce qu’il connaissait.
Un rire sonore retentit soudain derrière lui. « Qu’est-ce que cette brebis fait là ? Elle tousse après avoir bu un peu de vin ! C’est ce gars-là qui t’intéresse ? »
« Bearchild, ça ne te regarde pas ! Si tu as un problème, viens te battre. »
L’homme appelé Bearchild ricana. « Tu ferais mieux d’espérer que ce gamin ne tombe pas sur moi demain, sur l’estrade. Je lui montrerai ce que c’est, la douleur. »
Richard continua simplement à siroter le vin en contemplant le feu de joie, déjà perdu dans ses pensées. La jeune femme se méprit sur son attitude et soupira. « Tu n’as pas à avoir peur de lui, il n’oserait rien faire. Tu… tu as l’air gentil, contrairement à la plupart des brutes d’ici. Je m’appelle Gesang, et ma tente est là-bas. Tu peux venir me voir ce soir. »
À peine avait-elle fini de parler et regagné sa tente que Richard sortit brusquement de ses pensées. « Ton outre ! »
« Elle est à toi ! » lança-t-elle sans se retourner.
Des murmures s’élevèrent tout autour du feu de joie, la plupart exprimant leur mépris pour la faiblesse de Richard. Les barbares accordaient une grande importance à la dignité, et la plupart méprisaient ceux qui ne répondaient pas aux provocations. Même Gesang était assez déçue. Mais Richard s’en moquait éperdument. Il mangeait et buvait presque par réflexe, tandis que ses trois esprits tournaient à plein régime. Sa conscience principale étudiait toutes ses compétences et sa magie afin d’établir des stratégies optimales ; son deuxième esprit restait concentré sur les arts martiaux de l’Église. Le troisième travaillait son maniement de l’épée, simulant les points d’impact de chaque entaille et de chaque estocade. Voilà pourquoi il semblait si absent, au point d’ignorer complètement Gesang avant de regagner le camp et de dormir seul.
……
Les combats qualificatifs de la cérémonie commencèrent le lendemain matin. La grande estrade avait été divisée en des dizaines de petites aires où les affrontements se déroulaient simultanément. Il suffisait d’être éjecté de l’aire de combat pour perdre.
« Numéro 1098, Richard ! » retentit une voix dans la foule. Richard quitta les spectateurs et monta sur l’estrade. Cela provoqua aussitôt un flot de commentaires : il était plus petit et plus mince que le barbare moyen, tandis que son adversaire était gigantesque en comparaison.
« Haha, on dirait que le Dieu des Bêtes m’a béni ! C’est le lâche qui ne sait pas boire du vin ! Bon, je ne vais pas te brutaliser. Si tu gagnes, tu auras le droit de me gifler deux fois ; si tu perds, je vais baiser Gesang toute la nuit, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus marcher ! »
Les paroles de Bearchild déclenchèrent aussitôt les applaudissements des guerriers en contrebas. Selon la tradition barbare, les forts avaient droit à tout ce qu’ils voulaient, femmes comprises.
Richard fronça légèrement les sourcils et libéra l’intention meurtrière qu’il dissimulait depuis des jours. Le salaud qui se tenait devant lui incarnait tout ce qu’il détestait chez les barbares et dans la cérémonie sacrée, et l’image de Mountainsea lui traversa l’esprit. Il ramena discrètement les mains dans ses manches, dissimulant le rouge sang de ses doigts.
« Hé, Bearchild, arrête de bavarder et finis-en ! Il y a encore plein de monde qui attend ! » pressa le guerrier chargé de l’arbitrage.
Bearchild ricana et poussa un hurlement, faisant saillir tous les muscles de son corps. Le fantôme d’un ours se matérialisa derrière lui tandis qu’il chargeait, chaque pas faisant trembler la terre. Quand il arriva devant Richard et leva ses énormes mains pour l’écraser, ses bras capables de broyer la roche se figèrent soudain en plein mouvement.
La jambe droite de Richard était plantée dans le ventre de Bearchild, son mollet presque englouti par les muscles. Personne ne l’avait vu bouger ; Bearchild lui-même ne réagit qu’un instant plus tard. Richard retira alors sa jambe et recula.