Chapitre 836
Le prix
« Alors, pourquoi est-il la clé pour arrêter l’Empire ? demanda le jeune autour. C’est seulement parce qu’il a vaincu ce guerrier du Sanctuaire ? Moi aussi, je peux le faire !
— Absurde ! Les aptitudes qu’on affiche sur le papier n’ont rien à voir avec l’expérience du combat réel. Même dans le meilleur des cas, face à Krangma, tu ne pourrais espérer qu’un match nul.
— Alors il est peut-être un peu meilleur que moi. Tu as toujours raison.
Le autour plus âgé soupira, impuissant. « Je devrais vraiment t’envoyer t’entraîner. Tu commences à te croire bien plus puissant que tu ne l’es. Quand tu seras vaincu par quelqu’un qui n’est même pas encore grand mage, tu finiras par comprendre… »
……
Les deux autours planèrent au-dessus de Richard pendant toute une semaine, tandis que celui-ci ne les quittait presque jamais des yeux au cours de son voyage. Il savait qu’on le suivait, mais, à un kilomètre dans les airs, il n’avait aucune certitude de pouvoir les tuer. Il se contenta donc de poursuivre sa route vers les montagnes.
« Cet arrogant s’enfonce dans les montagnes. On y va ? demanda le plus jeune oiseau, sans cacher son aversion pour Richard.
— Non, attends un peu. Je crois que nous devons l’aider à aller plus loin dans la cérémonie sacrée. » Le plus âgé battit des ailes ; une plume noire tomba du ciel comme une flèche. Puis il prit la direction du nord-ouest.
« Où allons-nous, maintenant ?
— Chercher quelqu’un qui s’appelle Greyhawk, et voir s’il peut encore voler aussi haut qu’autrefois.
— Greyhawk ? Ce n’est pas le prince de l’Empire millénaire ? Il est encore en vie ?
— Il n’est pas seulement le prince de l’Empire millénaire : il est aussi le père de Mountainsea.
— Ah, oui ! Cela ne fait pas presque vingt ans qu’il a été capturé par les barbares ? Qu’est-ce qu’il peut faire après avoir été prisonnier aussi longtemps ? »
« Tu te trompes peut-être. Certains sont capables de s’envoler vers le ciel même après avoir passé des décennies accroupis. Je ne crois pas que cet homme restera les bras croisés pendant que sa fille voit sa vie détruite. Il a peut-être besoin d’une occasion de se rendre utile, et notre aide la lui offrira. » Vous aimez cette histoire ? Lisez la suite sur novelping(.)com.
« Donc… c’est politique ?
— Oui. Ce genre de choses exige de la politique. Il faut au moins quelques forces capables d’équilibrer la puissance de l’Empire de l’Arbre Sacré.
— Mais si c’est de politique qu’on a besoin, pourquoi donner la plume à ce gamin ? Il ose se rendre seul à la cérémonie sacrée, autant dire qu’il défie tout Klandor ! C’est stupide !
— Hélas… La politique, c’est comme la porcelaine. De l’extérieur, elle peut paraître belle et délicate, sans le moindre défaut apparent, mais un enfant muni d’un marteau peut la réduire en morceaux. Richard, lui, tient ce marteau ; dans cette partie, il sera la pièce maîtresse.
— D’accord, tu as toujours raison. S’il tient le marteau, c’est parce qu’il est assez stupide pour le faire.
Le vieux autour gloussa. « Ce n’est pas forcément vrai. Peut-être est-il si intelligent qu’il a choisi cette voie stupide.
— Hein ? Je ne comprends pas…
— Tu comprendras en grandissant.
— Je suis adulte !
— Seulement de corps. Ton esprit doit encore mûrir.
Les deux autours géants continuèrent à discuter en s’éloignant. Resté en contrebas, Richard ramassa au vol la plume que le plus âgé avait fait tomber, puis l’examina minutieusement. Le rachis était sombre et lourd, mais le vexille, lui, était délicat comme celui d’une véritable plume. Pourtant, une fine matrice magique était gravée dans les barbes, et même Richard ne parvint pas à la déchiffrer immédiatement.
Heureusement, sa fonction n’était pas difficile à deviner. Elle pouvait arrêter une attaque unique de n’importe quel ennemi en dessous du royaume légendaire, tandis qu’une attaque légendaire perdrait au moins la moitié de sa puissance. Un tel objet était sans conteste précieux, digne d’intéresser le chef de n’importe quelle famille fortunée. En fait, il pouvait se vendre encore plus cher que le Fléau de la Vie : la difficulté de ce dernier tenait à sa fabrication, tandis que cette plume était manifestement faite d’un matériau si rare que Richard lui-même ne le reconnaissait pas.
À la base de la plume, un minuscule symbole attira aussitôt son regard. Tous les mages de Norland ou presque connaissaient ce petit blason : c’était celui des Mages de Solomon. Pour Richard, il signifiait bien plus que le simple effet de la plume qui le portait ; il indiquait que les Mages de Solomon seraient probablement de son côté dans cette affaire. Moins puissante que l’Empire de l’Arbre Sacré, cette organisation n’en exerçait pas moins une influence considérable sur Norland. Les Mages de Solomon se targuaient toujours de leur neutralité politique et prétendaient consacrer leur vie à explorer les secrets du monde, mais croire qu’ils n’avaient aucun lien avec le monde profane était une erreur. De nombreuses figures puissantes des trois empires humains étaient issues de cette école.
Les Mages de Solomon avaient aussi un grand poids dans le domaine de la fabrication des runes. Ils détenaient le plan de l’Ensemble du Mystique et, même s’il était moins puissant que l’Armure céleste, on pouvait encore le fabriquer. Ils en produisaient un environ tous les dix ans, alors que l’Empire de l’Arbre Sacré se contentait de recycler les sept ensembles d’Armure céleste existants. Ce chapitre a été copié sur novelping.com sans autorisation.
Toutes ces considérations restaient cependant lointaines. Richard glissa la plume dans sa poche, rassuré par la protection supplémentaire qu’elle lui procurait, et reprit sa route.
……
Même dans la Terre du Crépuscule, les petits-déjeuners de l’empereur Philippe le Sanguinaire représentaient plusieurs mois de nourriture pour les gens ordinaires. Depuis son arrivée au Fort de l’Aube, son appétit avait même augmenté ; ses repas coûtaient désormais un tiers de plus qu’à Norland. Rien que sa nourriture constituait une dépense colossale pour l’Alliance.
La grande guerre remontait déjà à quelques années, mais la forteresse conservait encore certaines traces de l’héritage daxdians. Les artisans humains ordinaires ne pouvaient tout simplement pas résister au rude environnement du Champ du Désespoir. Même l’empereur vivait donc dans une maison de pierre d’une douzaine de pièces, qu’il avait fait bâtir à moitié avec ses gardes.
Des torches magiques éclairaient faiblement le palais de pierre, dont la seule décoration était une grande tapisserie murale. Il n’y avait là ni servantes ni gardes, seulement l’excentrique intendant d’âge mûr, qui avait regagné sa demeure dès qu’il avait appris la blessure de l’empereur. C’était à lui que Philip devait son appétit accru ; comme il le disait, « il faut mieux manger quand on traverse une période difficile ».
La force de l’intendant était tout juste moyenne, si bien qu’il ne pouvait séjourner longtemps dans la Terre du Crépuscule. Il avait toutefois payé les mages de la cour pour qu’ils lui conçoivent un étrange mélange d’armure et de robe, capable de le protéger des éléments. L’ensemble avait l’air assez comique, mais les matrices magiques et l’armure résistante le protégeaient parfaitement.
Tandis que Philip mangeait, l’intendant lisait les deux lettres envoyées par Richard. L’empereur l’écoutait en silence tout en engloutissant son repas, puis, même lorsque l’homme eut terminé, il acheva de manger en méditant sans un mot.
« Votre Majesté, commença l’intendant, le seigneur Richard n’est plus qu’à un pas de devenir maître des runes saint. Nous ne pouvons pas laisser mourir un tel talent. L’Alliance reste en retard sur les deux autres empires en matière de runes ; cela se voit moins aux rangs inférieurs, mais Lunor ne sait toujours pas fabriquer de runes de grade 4. Si cet Armement de mana peut être produit en série, il augmentera les chances de survie de nos grands mages sur le champ de bataille. Je propose que nous envoyions une lettre au Sanctuaire de la Neige d’Azur pour les avertir de ne pas le mutiler ni le tuer.
Philip secoua lentement la tête. « Les barbares ne feront pas ça. Ne perds pas ton temps à écrire une lettre. Il va falloir que je retourne moi-même à Norland. J’en profiterai au moins pour voir ce que préparent les deux autres empires… Tss, ce gamin est toujours aussi impulsif. Le simple Armement de mana ne suffira peut-être pas à lui sauver la vie.
« Nous ne l’aiderons donc pas ? » demanda l’intendant, qui appréciait beaucoup Richard.
« Si, nous l’aiderons. J’ai seulement le pressentiment que ce sera très compliqué. Richard devra peut-être sacrifier bien plus qu’il ne le pensait pour y arriver.
« Combien ?
« Un prix si élevé qu’il ne voudra même pas y penser. »