Chapitre 819
Des idéaux inconciliables
Avant de quitter Faelor pour le Champ du Désespoir, Richard avait un jour déclaré : « Même ceux que nous piétinons devraient pouvoir mener une vie meilleure. C’est ainsi que nous gagnerons davantage de guerriers et de croyants. »
Io doutait de cette décision. Le Dragon Éternel n’avait pas besoin de foi, et Richard, avec les drones de la mère de couvée, n’avait pas besoin de guerriers. Cette politique visant à améliorer la vie des barbares lui semblait être une dépense inutile. Pourquoi prendre ces entêtés sous son aile ? Ils pouvaient les expédier dans d’autres royaumes, où les marchands d’esclaves leur inculqueraient l’obéissance.
Quand il lui avait posé la question, Richard s’était contenté de sourire. « Je veux simplement qu’ils vivent mieux. Nous avons les moyens de le leur offrir, et cela ne nous coûtera pas grand-chose. »
Le prêtre de bataille gardait ses réserves quant à cette décision. À ses yeux, la guerre entre les plans consistait à s’emparer de ressources et à servir ses propres intérêts. Par le passé, de nombreux nobles de Norland et d’autres plans avaient prôné le libre-échange, mais cette idée avait échoué à chaque fois. D’où ce dicton : même les orcs de Norland étaient plus séduisants que les plus belles femmes d’un autre plan.
La haine entre les plans était indescriptible, mais on pouvait aussi la considérer comme un conflit entre des systèmes de lois différents.
Richard ne contesta pas le point de vue d’Io, mais resta ferme dans sa décision. Pour reprendre ses mots : « Je suis venu ici pour le profit et la puissance, mais autant en profiter pour améliorer le sort de quelques personnes. »
« C’est de l’hypocrisie pure et simple », avait grommelé Io. En tant que prêtre, il partageait toujours le monde en deux camps : le sien et tous les autres.
Richard avait reconnu qu’il y avait une part de vérité dans ces paroles, mais avait tout de même ordonné qu’on se montre clément envers les barbares. Ainsi, la résistance la plus farouche à l’occupation des plaines barbares par le Duché cramoisi était venue d’autres royaumes humains, et non des barbares eux-mêmes. À leurs yeux, les barbares ne pouvaient être que tués ou réduits en esclavage.
……
À présent, cette décision portait ses fruits. Grâce au bon traitement réservé par le Duché cramoisi à ses prisonniers et à la proclamation que Richard venait de faire, l’armée avait traversé les plaines ancestrales presque sans rencontrer d’opposition. Les rangs de l’armée de Richard accueillaient toujours davantage de membres d’autres races, mais les dissensions entre ces troupes restaient rares.
Les bannières de l’arbre apocalyptique se répandaient sans cesse dans les plaines barbares. À mesure que l’étendard avançait, le nombre de soldats qui se ralliaient à lui ne cessait de croître, jusqu’à former une force terrifiante. Lorsqu’ils atteignirent l’Église du Dieu de la Guerre des Hautes Terres, une puissante armée de près de cent mille hommes s’étendait à perte de vue, flanquée de chauves-souris volantes et de serpents ailés. Une douzaine de cerveaux clonés fermaient la marche et veillaient à ce que cette immense force coordonne ses mouvements aussi efficacement qu’une armée mille fois moins nombreuse.
Richard et ses compagnons se tenaient sur le dos de la chrysalide astrale et contemplaient la lente progression de son armée. Depuis plusieurs jours, il était de bonne humeur ; face à ce spectacle, il afficha un sourire satisfait. « Nous pouvons affronter un million d’ennemis et l’emporter. Voyons ce que les quatre dieux réussiront à rassembler. »
« Tu as dépensé plus d’argent pour cette armée que pour un million de soldats. Pourquoi serait-il étonnant qu’elle l’emporte ? » Flowsand avait l’habitude de lui doucher ses ardeurs.
Richard se contenta de rire. « Je n’ai pas besoin d’autant de gens à mes ordres. Ceux-là sont pour toi. »
« La guerre ne sera peut-être pas aussi facile que tu le crois, le prévint-elle. Sois prudent. »
« Je sais. »
……
Quelques jours plus tard, le torrent d’acier n’était plus qu’à trente kilomètres du territoire du Dieu de la Guerre des Hautes Terres. C’est là qu’ils rencontrèrent l’ennemi pour la première fois : près de dix mille fanatiques, armés de façon disparate et issus d’un curieux mélange de races. Au centre de leur armée se dressait même une haute tour de siège, où quatre barbares torse nu martelaient désespérément leurs tambours de guerre en priant pour la victoire. Une faible lueur de pouvoir baignait cette horde, mais, face à l’Armée cramoisie, elle ne pesait rien.
La bataille n’eut rien de glorieux. Les ennemis avaient pris l’initiative de charger, mais furent mis en déroute avant même que l’armée de Richard ne poursuive sa marche vers l’église. Au crépuscule, Richard et Flowsand pénétrèrent dans le bâtiment central de l’église.
Le sanctuaire était manifestement récent et, malgré le manque de matériaux dans les plaines ancestrales, il était tout de même assez imposant. La salle faisait à elle seule cinquante mètres de haut, et la statue du Dieu de la Guerre des Hautes Terres en mesurait trente. La divinité avait l’apparence d’un guerrier barbare à quatre bras, coiffé d’un casque à cornes et tenant une épée, une hache, un marteau et un bouclier.
L’idole du dieu de la Guerre brillait toujours d’une lueur rouge, signe que sa volonté demeurait présente dans le monde. Tous ses prêtres avaient toutefois été capturés et confiés à Kellac et Nyra. Ils avaient naturellement les moyens de couper un homme d’Église de sa divinité ; le dieu de la Guerre n’avait donc même pas eu l’occasion de parler.
Richard, quant à lui, refusa toute tentative de la statue pour entrer en contact avec lui ; il estimait n’avoir rien à lui dire. Il n’était pas venu conquérir, mais détruire.
« On raconte que le Dieu de la Guerre des Hautes Terres n’avait pas cette apparence il y a quelques siècles. À l’époque, il ressemblait davantage à un hybride d’humain et de nain, avec seulement deux bras, une épée et un bouclier », fit-il remarquer.
« C’est normal, répondit Flowsand. Les divinités les plus faibles de ce plan ont la réputation de changer d’apparence pour répandre leur culte. Il est plus facile de gagner la foi de quelqu’un qui se reconnaît dans votre apparence. »
« Mais cela ne les affaiblit-il pas aux yeux de leurs fidèles ? »
« Si, mais elles n’étaient déjà pas très puissantes. Tu crois que tes trois déesses s’en soucient tant que ça ? »
Richard se tut aussitôt, sachant que ce sujet était à éviter. À plusieurs reprises au cours de cette expédition, les prêtresses des trois déesses avaient tenté de le séduire ; avant même cela, un grand nombre de belles jeunes filles avaient été réunies à Bluewater dans le même but. On lui avait également fait savoir que les déesses elles-mêmes pouvaient descendre passer une nuit de plaisir avec lui, s’il le demandait.
Si Flowsand ne l’avait pas pressé sur la question, c’était uniquement parce que les trois déesses étaient au cœur de leur couverture de Faeloriens. Elle n’appréciait guère que l’on cherche constamment à le séduire, mais elle n’allait pas pour autant repousser de telles alliées.
Le Dieu de la Guerre des Hautes Terres n’avait pas été dans une meilleure position que les déesses quand celles-ci s’étaient présentées à Richard. Sa meilleure chance aurait été de s’attacher à Richard, comme elles, mais il avait hésité et laissé passer cette occasion à jamais. À présent, il était trop tard : Richard avait décidé de faire de lui un exemple pour tous les dieux de Faelor.
« Voyons ce qu’il y a d’autre ici », reprit-il en changeant de sujet et en balayant le temple du regard. Ses yeux s’illuminèrent tandis que les différentes couches de construction de la salle devenaient transparentes à ses yeux. Il renifla soudain et fixa les sourcils de la statue : une ombre unique s’y trouvait, faisant obstacle à son pouvoir.
Flottant dans les airs pour l’examiner de près, Richard découvrit que cette ombre mesurait moins d’un demi-mètre de large et moins d’un mètre de profondeur. Il sortit un petit poignard et tailla la pierre pour en extraire une sphère métallique de la taille d’un poing.
La boule était d’un noir profond, polie au point de luire, mais son poids dépassait de loin ce que sa taille laissait supposer. Il parvint sans peine à la dégager de la pierre, mais, lorsqu’il sentit une tonne de métal s’abattre dans ses mains, il faillit la lâcher aussitôt. S’il réussit à la retenir, ce ne fut que grâce à l’activation rapide de son Armement de mana et à quelques sorts d’allègement.
Une fois la sphère en main, Richard remarqua que sa surface n’était pas aussi lisse que son éclat le laissait croire. Elle était composée d’innombrables minuscules triangles, eux-mêmes subdivisés en d’autres encore plus petits. Quand sa vue naturelle ne lui permit plus de distinguer ces divisions, il activa Perspicacité, mais ne fit que constater qu’elles continuaient de se multiplier. Lorsqu’il atteignit sa limite personnelle, il n’en avait toujours pas trouvé la fin.
Il redescendit et tendit la boule à Flowsand. « Qu’est-ce que c’est ? »
Malgré le sort d’allègement, la main de Flowsand s’abaissa visiblement quand elle la reçut. Ses yeux s’écarquillèrent légèrement de surprise tandis qu’elle l’examinait attentivement, et son expression devenait de plus en plus grave à chaque instant.
En silence, elle ouvrit le Livre du Temps et posa la sphère sur l’une des pages. La force temporelle enveloppa l’objet et s’y engouffra sans bruit, mais, quelle que fût la puissance qu’elle y insufflait, la boule l’absorbait tout entière.