Chapitre 816
Les profondeurs de la douleur
« Il ne dit pas tout », murmura Io avec un haussement d’épaules.
Nyra se pencha vers lui et siffla : « Arrête de faire ton pénible ! »
« Pénible ? » Le prêtre de bataille fronça les sourcils. « En quoi est-ce que je suis pénible ? »
« Tu as déjà vendu ton âme et ta dignité une fois, chuchota-t-elle. Pourquoi ne pas t’en débarrasser complètement ? La honte ne te rapporte rien. »
Io se mit en colère, mais ses paroles le firent visiblement retomber. « Mais… Mais ça n’a aucun sens ! »
Nyra sourit soudain. « Pour toi. Alors tu ne rivaliseras jamais avec moi dans ce domaine. »
Le visage d’Io se déforma de dégoût devant le sourire mystérieux de Nyra. « Tu recommences à être flippante ! »
« Ha, si je peux obtenir des offrandes, je ferai bien pire ! » dit doucement Nyra.
Io fronça les sourcils et marmonna pour lui-même. Richard avait vraiment déformé la position du Dragon Éternel sur ces questions. Le dicton avait été rapporté fidèlement, mais pas dans son intégralité ; la partie qu’il avait omise disait ceci : La foi est la flamme qui réchauffe l’âme. Elle est indispensable à l’existence. La véritable valeur de la foi réside dans le fait de ne pas la pratiquer aveuglément.
Telle était la philosophie qui avait émergé sur Norland après que le Dragon Éternel et les autres dieux extraplanaires s’étaient fait connaître. Elle pouvait se résumer dans une célèbre citation : « Quand ton épée me désigne l’ennemi, tu es mon Seigneur. Quand elle se tourne contre les miens, tu n’es plus un dieu. »
La foi était une chose plutôt fragile. Une fois ébranlée, elle était difficile à reconstruire. En réalité, Richard persuadait tout le monde d’abandonner complètement ses croyances et d’étudier les dieux d’un point de vue neutre. Il ne fallut pas longtemps pour qu’ils acceptent ; après tout, personne ne continuerait à servir un dieu qui le condamnait à d’atroces souffrances. Seulement, Ptolemy et les autres ne parvenaient pas à concevoir que les dieux ne soient pas tout-puissants.
C’était aussi la raison pour laquelle Richard avait hâte de voir ce qu’ils accompliraient. Ptolemy, Bruno et tous les autres prisonniers présents comptaient parmi les personnages les plus éminents de Faelor. Sans cela, ils n’auraient pas eu la force de caractère nécessaire pour préserver leur indépendance dans la Vallée des Ténèbres. Dès lors que de telles personnes, capables d’effleurer la gloire divine, renonçaient à la foi, elles promettaient de grandes choses pour déterminer les forces et les faiblesses du panthéon.
Richard observa les dizaines de prisonniers qui travailleraient bientôt sous ses ordres. « Je vous conseille de vous couvrir davantage. Le voyage sera long, et le temps dehors est loin d’être aussi clément qu’ici. »
« Nous irons à cheval ? » demanda Ptolemy.
« Non, je vous ai préparé… des montures spéciales. Elles ne sont pas confortables, mais elles vous mèneront rapidement à destination. Nous ne pouvons pas nous permettre de vous garder ici longtemps. » À peine Richard eut-il terminé qu’un bourdonnement retentit. Des centaines de drones ouvriers surgirent dans les airs et se posèrent devant les survivants.
« Vraiment pas confortables… » dit Ptolemy avec une certaine hésitation, avant de prendre la tête et de grimper sur le dos de l’un des drones. Les deux antennes qui lui servaient normalement à s’orienter se replièrent et s’enroulèrent autour de son corps pour le maintenir fermement. Puis, accompagné de sept ou huit autres, il s’envola. Les autres suivirent rapidement.
« Il faut vraiment que je sois attaché comme ça ? » demanda l’un des vieillards. Le drone le lâcha et l’attrapa par la taille. Il se débattit un instant, mais avant même d’avoir pu réagir, l’engin s’envola.
« NON, C’ÉTAIT MIEUX AVANT ! REVIENS ! REPOSE-MOI, SALE INSECTE ! » Ses cris furieux s’éloignèrent tandis que l’essaim de drones ouvriers prenait la direction du Duché cramoisi.
Regardant le nuage noir disparaître à l’horizon, Richard se tourna vers Flowsand et les autres. « Bien. Voyons ce qui se cache sous l’Église de la Douleur. Ça a l’air prometteur. »
À ce moment-là, l’Église de la Douleur avait perdu un tiers de son volume. Les drones ouvriers arrachaient sans cesse des briques noires à son sommet, puis s’envolaient jusqu’à proximité de la chrysalide astrale et y déversaient leur chargement, qu’elle récupérait. Malheureusement, il y avait beaucoup trop de briques pour tout transporter en un seul voyage.
Les portes de la douleur s’étaient elles aussi effondrées, mais les visages qui les ornaient continuaient de se tortiller en tentant de fuir. Nyra leur marcha dessus en traversant les lieux. Ses bottes semblaient animées d’un pouvoir étrange, qui les faisait souffrir davantage encore. Certains se mirent même à mordre les visages voisins, leurs traits déformés par l’agonie.
Voyant le regard interrogateur de Richard, elle s’empressa d’expliquer : « Ce ne sont pas de véritables âmes. Elles ne sont qu’une partie du demi-dieu maudit, des jouets dont il s’amusait. »
Les gestes de Nyra le mettaient encore un peu mal à l’aise, mais il se contenta de hocher la tête et poursuivit son chemin.
Cette fois, aucun enchantement ne dissimulait la salle. Un groupe d’ouvriers passa en volant, chargé de boue et de pierres, tandis que le groupe pénétrait à l’intérieur. Ils en virent d’autres creuser au fond d’un vaste puits, au centre de la salle. On aurait dit qu’il s’y trouvait un bassin sombre, dont le liquide, d’un noir d’encre, dégageait sans cesse une brume ténébreuse. Richard faillit pousser un cri de surprise : ses yeux s’illuminèrent en découvrant, au fond, une immense portion de squelette qui mesurait près de cent mètres de long. Des lignes complexes parcouraient les os, comme de magnifiques motifs décoratifs, mais une énergie indescriptible s’en dégageait. Le bassin noir l’absorbait continuellement et la transformait en cette puissance obscure que Richard avait d’abord sentie bouillonner sous terre.
Ce squelette était clairement la source de puissance de la Vallée des Ténèbres et des demi-dieux qui s’y trouvaient.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Richard à Flowsand. Il connaissait beaucoup de choses, mais ce squelette n’en faisait pas partie.
« Quel gâchis de grâce divine ! » Flowsand fronça les sourcils, s’avança, sortit le Livre du Temps et le pointa vers le squelette immergé dans le bassin noir. Une lumière dorée pâle en jaillit tandis que la force temporelle traversait l’eau. Peu à peu, une silhouette se dessina sur la page. Les yeux de Flowsand s’illuminèrent : plus la grâce divine nécessaire à l’identification d’une chose était grande, plus celle-ci avait de valeur. Cette histoire vous plaît ? Lisez la suite sur novelping.com.
Finalement, le Livre du Temps révéla une petite silhouette schématique. Elle n’était composée que de quelques traits, mais Flowsand aurait reconnu partout l’aura féroce qui s’en dégageait. Elle releva la tête et sourit. « Les restes d’une bête astrale. Ça doit être l’une des trois qui ont envahi Faelor il y a tant d’années. »
« Ce bassin s’appelle une racine de corruption. Il absorbe l’énergie du squelette et la transforme en puissance des ténèbres et de la douleur, qui a engendré les demi-dieux. »
« Une racine de corruption ? Où ai-je déjà entendu ça… » Richard y réfléchit un moment. « Ah oui, ces choses peuvent raffiner l’essence de douleur ! Une seule unité vaut plus qu’un cristal d’araignée ! »
« Sortez d’abord les os, sinon nous devrons tôt ou tard affronter d’autres demi-dieux. »
Richard hocha la tête et transmit un ordre mental. Un grand nombre de drones s’envolèrent vers la racine de corruption. Dès qu’ils entrèrent en contact avec elle, ils se mirent à cracher une fumée blanche et à pépier d’un ton strident, alarmés par le danger. Mais, insensibles à la douleur comme à la mort, ils étaient nombreux et plongèrent dans le bassin.
L’énorme squelette se mit à bouger, d’abord lentement, puis de plus en plus vite. Il finit par être entièrement tiré hors de l’eau, et une autre escouade de drones vint prêter main-forte. La chrysalide astrale, qui avait jusque-là chargé les briques noires, les recracha aussitôt toutes et s’approcha en volant. Ses tentacules se déployèrent et s’enroulèrent lentement autour de l’immense squelette brisé, plusieurs fois plus grand qu’elle. Elle s’éleva lentement dans les airs et, une fois à plusieurs kilomètres du sol, prit la direction de Bluewater.
Il y avait presque aucune chance que la chrysalide soit repérée à une telle altitude, mais Richard envoya tout de même les deux cents serpents ailés l’escorter jusqu’à Bluewater. Capable d’extraire sans relâche l’énergie du vide, ce squelette constituait une source inépuisable de mana. L’ampleur des opérations menées dans la Vallée des Ténèbres suffisait à mesurer sa valeur.
Richard pouvait déjà imaginer des centaines d’usages pour cette chose. On pourrait l’associer au nid de vers pour alléger encore la charge de la mère de la couvée et augmenter sa production quotidienne ; elle pourrait même en analyser les propriétés, ce qui la rapprocherait d’autant de la création de créatures légendaires. Mais ce n’était pas là son principal avantage, loin de là. Richard pourrait étudier les lois qui régissaient l’existence de la bête astrale et ainsi avancer sur la voie de sa propre évolution. Cela prendrait sans doute des siècles, voire des millénaires, compte tenu de sa puissance actuelle, mais sa force ne cessait de croître.
Il pourrait même concevoir de nouvelles runes à partir de la structure complexe des os. Si une telle rune parvenait réellement à reproduire les lois de la bête astrale, elle n’aurait rien à envier à une rune de grade 5 ! Et si on l’associait à la puissance des lois… Jamais Norland n’avait connu pareille chose. À sa connaissance, seule l’Aria de Deepblue, inachevée, pouvait s’en approcher.
Alors qu’il commençait à se perdre dans ses rêveries, Richard vit la surface du bassin noir éclater : plusieurs drones ouvriers en surgirent. La plupart tombèrent morts dès qu’ils eurent quitté l’eau. Seuls trois, au centre, avaient échappé à l’énergie ténébreuse. Chacun tenait entre ses antennes un cristal noir de la taille d’une paume.
De l’essence de douleur !