Chapitre 809
L’Église de la Douleur
La divinité s’épuisa rapidement et la lumière s’évanouit. Bruno sembla vieillir de dix ans en quelques minutes ; ses muscles fondirent à vue d’œil. « Mon livre, on ne peut le lire qu’une seule fois. »
Richard s’assit aussitôt pour méditer et resta immobile un long moment. Deux autres soldats arrivèrent pour tenter de l’emmener de force à l’Église de la Douleur, mais Nyra et Waterflower ne les laissèrent pas approcher. Employée à bon escient, la douleur pouvait forger une âme inébranlable. Pourtant, les méthodes utilisées ici rendaient ces âmes si fragiles que Nyra pouvait en jouer à sa guise.
Il fallut près de trois quarts d’heure à Richard pour sortir de sa méditation. Il s’inclina devant Bruno en signe de gratitude. « Merci, monsieur Bruno. Ces lois sont peut-être incomplètes, mais ce sont bien celles de Neian. »
« Vous les comprenez ? » Bruno ouvrit de grands yeux.
« Peut-être. Je peux en tout cas les reconnaître… Bien, nous allons nous rendre à l’Église de la Douleur. Merci pour votre hospitalité ! » Richard s’inclina une nouvelle fois et quitta la petite cabane, mais, avant de partir, il prit le temps de saisir le stylet d’argile et de griffonner quelques chiffres dans les cases vides de la brique.
Bruno resta bouche bée en voyant les formules sur lesquelles il travaillait depuis des décennies résolues en un clin d’œil. Ce n’était qu’une porte ouvrant sur la véritable compréhension de la loi qu’il étudiait, mais elle éclairait néanmoins la voie à suivre. De telles ambitions n’étaient que chimères pour les gens ordinaires, mais il croyait posséder juste assez de talent pour peut-être réussir un jour.
Malheureusement, le temps lui manquait. Le vieil homme regarda par la fenêtre les silhouettes qui disparaissaient au loin et murmura pour lui-même : « On dirait que ton ambition va bien au-delà de ce que je pensais… »
[…]
L’Église de la Douleur était un édifice colossal ; ses seules portes de fer dépassaient les trente mètres de haut. De loin, elles ressemblaient à de simples plaques de métal, mais en s’approchant, on distinguait les visages suppliciés gravés sur toute leur surface. De près, on avait presque l’impression que des milliers de personnes hurlaient de douleur.
« Un mur de cris, commenta Nyra, tandis qu’une légère brume blanche s’échappait de son corps. Un ornement très prisé dans les enfers. Je suis de plus en plus curieuse de savoir qui se cache à l’intérieur. »
Richard haussa un sourcil. « On dirait que tu en as déjà fait l’expérience. »
Les yeux de Nyra se mirent à tourbillonner, d’un gris chaotique. Elle afficha un sourire terrifiant. « J’ai un talent particulier pour m’occuper de ceux qui font de la douleur une arme. » This chapter is updated first at novelping.com.
« Tu sais, je suis de plus en plus curieux de connaître tes origines. Tu n’es certainement pas une gardienne céleste ordinaire. » Richard avait étudié les gardiens célestes pendant son temps libre.
« Bien sûr que non. Si tu veux vraiment savoir, je peux tout te raconter en détail. »
« Hein ? Tu ne m’as pas dit que tu n’avais pas le droit de parler de l’endroit d’où tu viens ? »
Nyra sourit mystérieusement. « Si, mais toute règle a ses failles. Je peux tout à fait te décrire cet endroit et même t’aider à le comprendre pleinement. Cela pourrait t’être très utile, peut-être même t’aider à découvrir une autre loi. »
« Une autre loi… » Richard eut un sourire impuissant. Il avait déjà six systèmes de lois entiers à analyser ; malgré les bénédictions dont il jouissait, cette tâche lui prendrait plus de cinq millénaires. C’était bien au-delà de ce qu’on pouvait raisonnablement espérer accomplir en une vie. Un système de lois supplémentaire ne lui serait donc presque d’aucune utilité. Pour l’heure, il se concentrait sur ce qu’il avait appris de l’Arbre de Vie : c’était le système le plus simple du lot et celui qui lui serait le plus profitable à court terme.
« Ce n’est qu’un des avantages, ajouta Nyra. La prochaine fois que tu organiseras une cérémonie, je pourrai t’aider à invoquer un bon gardien comme Io et moi. J’ai encore une sœur, là-bas, qui attend de voir le jour. »
Richard remarqua au passage qu’Io commençait à paniquer, mais poursuivit avec intérêt : « Et à quoi bon avoir un gardien qui n’obéit pas aux ordres ? »
« Les gardiens célestes sont absolument loyaux envers les maîtres qui les invoquent. Tu pourras le demander au Dragon Éternel lui-même, pendant la cérémonie. Après tout, la réputation du Dragon en dépend. »
Les paroles de Nyra étaient tentantes, mais Richard sentait toujours que quelque chose clochait. Il poursuivit néanmoins la conversation : « Et qu’est-ce que tu veux, toi ? »
« La grâce divine. Il me faut trois sacrifices de premier ordre pour atteindre le royaume légendaire. Au niveau 19, je pourrai t’aider à entrer en contact avec ma sœur ; au niveau 20, je te raconterai tout ce que j’ai vécu là-bas. »
« Et pour le royaume légendaire ? »
« Cette offrande, je veux la trouver moi-même. »
« Très bien, j’y réfléchirai. » Richard jeta un regard à Flowsand, mais elle haussa simplement les épaules, lui laissant la décision.
Io, lui, en était resté stupéfait et furieux. Il tira sur la robe de Nyra, agacé. « Où est passée ta dignité ?! »
« La dignité ? » Nyra le regarda d’un air innocent. « Qu’est-ce que c’est ? »
À cet instant, le visage flou réapparut dans le ciel. Cette fois, il avait l’air furieux et sa voix tonitruante fit trembler la terre. « Vous vous présentez devant les portes de mon temple, mais refusez toujours d’entrer. Neian punira votre âme pour cet affront ! »
Richard eut un léger sourire. Sans prêter attention au ciel, il fixa l’un des visages gravés sur les portes. « Qu’est-ce que c’est que ce cinéma ? Tais-toi et ouvre la porte, ou je m’en vais. »
Le visage tressaillit aussitôt, prenant une expression stupéfaite, puis éclata de rire. « Tu as réussi à me trouver parmi tant d’autres ! Merveilleux, entrez ! »
Les portes de la douleur s’ouvrirent lentement ; les grincements qui auraient dû retentir furent remplacés par des pleurs de bébé. Richard resta sur place et contempla le couloir obscur qui s’ouvrait devant lui. Ses yeux se mirent à luire tandis qu’il perçait à jour toutes les illusions qui s’y dissimulaient. Leur éclat illumina alors le passage sombre et réduisit en cendres les ombres planaires qui y étaient tapies.
« Vraiment ? Une ombre planaire ? » lança-t-il en pénétrant dans le hall d’un pas assuré.
Les ombres planaires étaient d’étranges créatures, des êtres en partie démoniaques issus de plans mineurs. Elles étaient extrêmement puissantes et capables de dévorer les âmes fortes, mais ne pouvaient vivre hors des ténèbres. Dès qu’elles étaient illuminées, elles étaient détruites sur-le-champ. Si de telles créatures représentaient une menace dans de nombreux plans secondaires, elles n’étaient que des adversaires ordinaires sur Norland, où on les avait déjà étudiées en profondeur. Certains mages en invoquaient même volontairement de grandes meutes pour tenter de les suivre jusqu’à leurs plans d’origine.
Des murmures inquiétants résonnèrent quelques instants dans l’église, puis tout retomba dans le silence. Flowsand entra derrière Richard, tandis qu’Io fermait la marche. La chrysalide astrale, qui se trouvait près de la Vallée des Ténèbres, descendait déjà ; les cinquante chevaliers de la Lance d’Ombre qu’elle abritait étaient prêts à combattre.
Richard fronça rapidement les sourcils en calculant la distance parcourue par la chrysalide. Elle avait déjà descendu plusieurs kilomètres et, d’après ses calculs, elle aurait dû se retrouver profondément sous terre. Pourtant, elle était toujours prisonnière de l’épaisse couche de brume qui recouvrait la Vallée des Ténèbres.
Il s’arrêta soudain, le visage grave pour la première fois. « Nous sommes peut-être en difficulté. »
Flowsand se contenta de désigner l’arrière du doigt. « Nous ne pouvons pas faire demi-tour. »
Richard se retourna et constata que la porte par laquelle ils étaient entrés avait disparu depuis longtemps ; le couloir semblait s’étirer à l’infini. Il regarda de nouveau devant lui, secoua la tête et se remit en marche. « Eh bien… merde. Nous ne pourrons peut-être pas compter sur du renfort. »
Le corps d’Io s’illumina entièrement, le transformant en une torche éclatante. Malgré cela, le groupe ne distinguait presque rien autour de lui. La lumière n’atteignait même pas les parois du passage. « C’est comme un royaume divin… Moins puissant, bien sûr, mais quand même… »
Richard réfléchit un instant. « Continuons. Cet endroit ne peut pas être sans fin. Qui que soit notre adversaire, il lui faudra déployer une énergie considérable pour nous retenir longtemps. »