Chapitre 804
Voyage dans le Nord
Un éléphant colossal traversait les plaines ancestrales à perte de vue. Sur son dos se trouvait un howdah où avaient pris place deux personnes vêtues à la manière traditionnelle des barbares. L’une contemplait les nuages, tandis que l’autre fixait l’horizon lointain.
Personne ici n’aurait pu le deviner, mais il s’agissait de deux gardiens célestes partis en quête d’offrandes. Si Richard avait été là, il aurait immédiatement reconnu Nyra et Io.
« Richard est de retour, déclara nonchalamment le prêtre de bataille. On va le voir ?
— Bien sûr, répondit Nyra de son habituelle voix monocorde. Je ne suis pas aussi stupide que toi au point de l’offenser.
— On peut trouver des offrandes par nous-mêmes, maintenant, non ? Pourquoi faudrait-il que j’écoute ce salaud ? J’ai envie de vivre avec un peu de dignité.
— On peut ? Deux ans de combats, et nous n’avons accompli qu’un seul grand sacrifice. Il nous faudra beaucoup de temps avant de progresser.
— C’est parce que nous sommes tous les deux prêtres ! Ce serait tellement plus facile si un saint nous aidait, et ça n’arrange rien que cette région soit si désolée. Des milliers de barbares, et pas un seul enfoiré ne vaut même un sacrifice mineur !
— Et à ton avis, combien en a-t-il obtenu pendant ce temps ? Tu n’étais pas fier de notre grand sacrifice ?
— Comment veux-tu que je rivalise avec lui ? C’est…
— Il est bon avec nous. Même si nous ne l’aidons pas délibérément, inutile de le contrarier. Hé hé, et si tu crois que nous pouvons seulement nous approcher du nombre d’offrandes qu’il aura rapportées… Eh bien, n’oublie pas ta dignité.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Je suis prête à ramper à ses pieds si ça peut aider. Comme je te l’ai dit, tu ferais mieux de rester à l’écart. Richard ne sera disposé à distribuer qu’un nombre limité d’offrandes, et il n’y en aura certainement pas assez pour deux.
Io entendit soudain sonner l’alarme dans son esprit. Même s’il avait encore quelques années d’avance, il devait admettre que Nyra le surpassait dans bien des domaines.
……
Il ne fallut qu’un jour et une nuit au gigantesque éléphant pour atteindre Bluewater. Les deux prêtres l’avaient renforcé, soigné et revigoré ; il avait ainsi galopé sans relâche à travers les plaines. La bête attira aussitôt les regards, mais les deux voyageurs la laissèrent simplement au camp militaire avant d’aller voir Flowsand.
À la vue du gigantesque coffre d’offrandes qui trônait au beau milieu de la chambre de Flowsand, Io et Nyra en eurent presque le souffle coupé. On y avait déposé toutes sortes d’offrandes, chacune d’une qualité exceptionnelle. Trois, cinq… À mesure qu’ils en comptaient davantage, les deux gardiens célestes laissèrent échapper des halètements. Ils ne voyaient là que le chemin vers le niveau dix-neuf, le niveau vingt, voire le royaume légendaire.
« Tout ça… » demanda Io d’une voix rauque.
Occupée à examiner les offrandes, Flowsand ne leva même pas les yeux. « Richard est de retour.
— Oh, s’exclama Io en riant. Alors, mon seigneur est… Aïe !
Nyra retira discrètement sa main de l’entrejambe d’Io et toussota. « Hum… La dignité.
……
L’empereur du Triangle de fer convoqua une réunion d’urgence le soir même où arriva le messager de Richard, tirant de leur lit tous les hauts dignitaires. Quand la demi-douzaine de ministres ensommeillés se rassembla dans la salle du palais, chacun découvrit une lettre posée sur son siège. L’encre était encore fraîche : on venait tout juste d’en recopier le contenu.
L’empereur lui-même était assis, voûté sur son trône, le visage plus sombre que le ciel nocturne dehors. Les torches tamisées qui éclairaient traditionnellement la salle projetaient son ombre sur tout le mur derrière lui, et leurs flammes vacillantes semblaient donner vie aux portraits des empereurs qui l’avaient précédé, toujours accrochés aux murs.
« Lisez », fut le seul mot qu’il prononça lorsque tout le monde fut réuni, et les ministres se mirent à parcourir la lettre, mot après mot.
La lettre était assez simple : elle contenait deux exigences et une annonce. La première exigeait que le Duché cramoisi puisse acheter les réserves d’acier-froid de l’Empire à un prix équitable ; la seconde était une « invitation » adressée au prince Salwyn. Enfin, Richard annonçait qu’il venait passer des vacances dans l’Empire avec une suite et espérait que personne ne lui barrerait la route. Recevez plus vite les dernières mises à jour sur novеlping.com.
La lettre ne précisait pas ce qui arriverait en cas de refus, mais tous les présents comprenaient la menace implicite. Le Triangle de fer avait été acculé même en l’absence de Richard ; à présent qu’il était de retour, personne ne pourrait lui résister. Salwyn était le seul à avoir osé s’opposer à lui, et ses propres camarades l’avaient trop durement malmené pour qu’il recommence.
Les ministres relurent la lettre encore et encore, mais gardèrent longtemps leurs opinions pour eux. On aurait presque dit que ce mince bout de papier n’avait pas de fin. La réunion dura un jour et une nuit entiers, sans qu’aucune décision ne soit rendue publique. Salwyn reçut l’ordre de se rendre immédiatement à la capitale, sans qu’on lui en explique la raison.
Tandis que l’Empire prenait ses propres décisions, Richard était parti explorer le territoire de l’Empire du Triangle de fer avec Waterflower et les trois membres du groupe de Flowsand. Ils se dirigeaient vers la Vallée des Ténèbres, prison réservée à ceux qui avaient tant offensé le Dieu de la Vaillance que la mort ne suffisait pas à les punir. Richard cherchait en partie Essien, mais il voulait aussi simplement voir à quoi ressemblait une terre vouée au châtiment divin.
Cinq cavaliers franchirent la frontière sur leurs montures magiques et pénétrèrent tranquillement dans l’Empire, sans la moindre précaution. Même sans sa licorne, Richard en imposait ; ses montures étaient si voyantes qu’elles annonçaient sa présence à des kilomètres à la ronde.
Il n’avait pas besoin de prévenir l’Empire de son arrivée — de toute façon, personne n’aurait pu remarquer son groupe —, mais il brûlait d’envie de se battre et espérait que ses ennemis mordraient à l’hameçon. Il n’avait attendu ni Tiramisu ni même emmené Gangdor, et sa suite ne comptait aucun chevalier d’élite ni chevalier runique. Il ne manquait plus qu’un assassin pour que le tableau soit complet.
On était au cœur de l’hiver, mais même un demi-mètre de neige ne posait aucun problème aux montures magiques. Richard et ses compagnons croisèrent pourtant pas mal de gens en chemin, et peu d’entre eux étaient pauvres ou malades. L’Empire était peu peuplé, mais au cœur de l’hiver, ses habitants n’avaient rien d’autre à faire que boire, jouer et se battre. Chaque ville qu’ils traversaient débordait de monde ; héritiers d’un vieil empire, les habitants semblaient tous jouir d’une certaine aisance.
Urbanisme, isolement dû au froid, organisation agricole… tout dépassait largement le simple niveau acceptable, même selon les critères de Norland. Peut-être était-ce à cause du climat et de la nourriture, mais les habitants étaient généralement grands et robustes.
Le groupe ne passait certes pas inaperçu : Io et Richard comptaient parmi les hommes les plus séduisants, et les trois femmes n’avaient rien à leur envier en beauté. Cela leur valut quelques ennuis, mais il s’agissait surtout de désagréments. Le pire fut qu’un cavalier, un chevalier, un baron, puis même un comte s’éprirent successivement des femmes. Il fallut mettre hors de combat des centaines de soldats pour que le comte finisse par céder, et Richard en profita pour lui dérober plusieurs dizaines de milliers de pièces d’or.
Les cinq compagnons passèrent un voyage plutôt joyeux, sans incident notable jusqu’à leur arrivée aux abords de la Vallée des Ténèbres. Richard décida de se reposer dans une petite ville voisine avant de s’y rendre. La région appartenait au comte Panzev, qui, disait-on, descendait d’un être légendaire.
Richard choisit de loger dans l’unique auberge de la ville, un établissement modeste, mais assez propre. Le soir venu, l’âtre diffusait une chaleur réconfortante et une marmite de bouillon frémissait sur le feu, répandant un arôme riche dans toute la salle. Le repas n’avait rien de particulièrement raffiné, mais après avoir passé si longtemps dans le froid, le groupe de Richard le dévora avec le pain et tous les accompagnements. Le vin coulait dans leurs gosiers comme de l’eau, mais aucun d’eux ne semblait même éméché. Les vins du Nord étaient particulièrement forts, mais, après tout, tout le monde ici buvait trop ou moins.
Un barde se trouvait dans la salle. À sa voix forte et rauque, Richard faillit instinctivement s’arracher les oreilles, mais après quelques vers, cette chanson singulière devint vite supportable. Elle évoquait une époque lointaine, où les premiers colons luttaient pour survivre dans cette contrée ; étrangement, la voix rauque du barde lui allait à merveille.
Les cinq compagnons mangèrent et burent, songeant un instant qu’une vie aussi simple serait bien agréable.