Chapitre 793
Chercher querelle
Richard sortit de la salle de méditation. Waterflower ouvrit les yeux et sauta de son « lit ». Celui-ci n’était autre que trois épées plantées par la poignée dans le sol, leurs pointes lui servant de couche. Elle y passait le temps chaque fois que Richard méditait toute la nuit. Elle avait inventé cette méthode pour maintenir en permanence un équilibre parfait entre repos et vigilance. L’idée était d’entraîner son contrôle sur la moindre partie de son corps.
L’idée de départ remontait aux camps de la mort des Archeron, mais là-bas, elle ne dormait que sur une branche. C’était loin d’être aussi difficile que de dormir sur la pointe d’une épée.
En apercevant Richard, la jeune fille fit un bond en arrière, son aura flamboyant en réaction à la menace pure qu’elle sentait émaner de lui, malgré le réconfort de leur lien d’âme. Il lui fallut un instant pour reprendre ses esprits. Puis ses yeux s’illuminèrent de joie et elle s’exclama : « Grand mage ?
— Oui, inutile d’attendre plus longtemps. » Richard sourit.
« Oh… » Le visage de Waterflower s’assombrit.
« Hé, ne te tracasse pas pour ça ! » Richard lui ébouriffa les cheveux, comprenant parfaitement ce qu’elle avait en tête. « Va faire tes bagages, nous partons. »
« D’accord », ronronna la jeune fille.
Ils n’avaient pas grand-chose à emporter. Richard n’avait finalement que deux boîtes : l’une contenait toutes ses offrandes, tandis que la plus petite renfermait les runes qu’il avait dessinées pendant son temps libre. Waterflower et lui marchèrent côte à côte vers le centre de la ville. Ils croisèrent en chemin plusieurs saints, qui les saluèrent avec enthousiasme. Certains s’inclinèrent même avec respect.
Un homme massif à la barbe drue montait la garde devant le portail. C’était l’un des saints célestes les plus puissants de toute la forteresse. « Richard ! Tu retournes à Norland ?
— Mm », répondit Richard avec un sourire. « Je suis resté ici assez longtemps. »
« Très bien, attends un instant, je vais activer le portail. Pas besoin de formalités, tout le monde sait qui tu es. » L’homme inséra les cristaux magiques avec des gestes exercés, envoya rapidement un message de l’autre côté du portail, puis fit signe aux deux voyageurs de passer.
De retour à son poste, il fronça les sourcils, perplexe. « Étrange… Pourquoi avait-il l’air différent d’avant ? Cette fois, même moi, j’ai eu un peu peur… Attends, ce n’est pas possible !
Le saint céleste se retourna aussitôt vers le portail. Les yeux écarquillés, il murmura : « Il vient de… Mon Dieu.
L’homme poussa un hoquet de stupeur, se rappelant soudain combien de temps Richard avait passé au Pays du Crépuscule. Pour quelqu’un de son rang, il n’était pas difficile de trouver cette information, mais Richard était resté si longtemps au Fort de l’Aube qu’il l’avait presque oubliée. Une sueur froide se mit à lui couler sur tout le corps quand il comprit que Richard avait freiné sa progression pendant trois années entières. Il eut beau chercher, il ne parvint pas à se rappeler une seule autre personne de l’histoire récente à avoir fait de même. À tout le moins, le Pays du Crépuscule n’avait connu personne de tel.
Réprimer sa propre puissance aussi longtemps sans mourir au Pays du Crépuscule tenait déjà du miracle. Là-bas, même la plupart des saints n’osaient pas s’aventurer à leur guise hors du périmètre défensif des forteresses. Pourtant, il était aussi extrêmement difficile de s’astreindre à une telle retenue pendant si longtemps sans que la nature reprenne ses droits. Rares étaient ceux qui pouvaient contenir la croissance fulgurante de leur propre corps sans en subir de conséquences néfastes.
Le saint céleste se rappela aussitôt la peur que lui avait inspirée l’aura de Richard, et rougit. On disait qu’il avait une petite chance d’atteindre le royaume légendaire, et pourtant, il avait eu peur de quelqu’un qui venait à peine de devenir grand mage ? Il avait beau avoir secrètement inscrit Richard depuis longtemps sur la liste des personnes à ne pas provoquer, cela lui semblait tout de même être un affront terrible.
« Bah, je ne le respecte que parce que c’est un maître des runes. Je n’ai pas vraiment peur de lui ! » se persuada l’homme massif avec conviction. Retrouvez le chapitre original sur novelping . com.
« Maître des runes ? Peur ? Qu’est-ce qui ne va pas ? » Une voix retentit soudain près du portail. Le garde sortit de sa rêverie et s’aperçut que trois personnes se tenaient devant lui.
Il faillit devenir écarlate en comprenant qu’une connaissance l’avait entendu marmonner, mais le saint céleste parvint à garder son calme et demanda : « Qu’est-ce que vous faites ici ?
Le saint qui lui avait posé la question parut perplexe. « Pour retourner à Norland ? Nous sommes coincés ici depuis plus de deux mois, il faut que nous rentrions nous reposer.
« Très bien, inscrivez-vous. Je vous préviendrai quand vous aurez reçu l’autorisation. »
« Nous inscrire… ? Quoi ? » Les trois hommes restèrent bouche bée.
« Bien sûr ! » lança sèchement l’homme massif en sortant une pile de formulaires et en les claquant sur un bureau voisin. « Vingt feuilles chacun, et remplissez-les toutes ! »
Les trois hommes échangèrent un regard. Celui qui les menait afficha un sourire. « Mon ami…
— Inutile de m’amadouer, suivez les règles ! Remplissez les formulaires et attendez l’autorisation, ou allez dans une autre forteresse !
En raison des circonstances particulières au Fort de l’Aube, il fallait obtenir une autorisation pour emprunter le portail. Ce système était toutefois destiné aux étrangers venus des autres empires, et non aux citoyens de longue date de l’Alliance sacrée. Philip étant encore en convalescence, cette mesure visait à réduire les risques pour Faust. Personne ne s’y était opposé, mais le noble qui l’avait mise en pratique était l’un des membres du conseil chargé de rédiger les lois. Il avait rendu la procédure longue et laborieuse. Cela ne suscitait pourtant pas trop de mécontentement, car tout le monde savait que les résidents connus seraient autorisés à passer quoi qu’il arrive. La bureaucratie ne montra son hideux visage que lorsque le garde se mit à prendre l’affaire au sérieux.
Les trois hommes comprirent enfin que le garde était contrarié pour une raison ou une autre. Ils ne purent que grogner contre leur malchance et remplir docilement les formulaires.
……
Richard et Waterflower sortirent du portail. Les gardes qui les attendaient dissipèrent les sorts qu’ils avaient préparés dans leurs mains et regagnèrent leurs postes. Le capitaine prit aussitôt un air grave et s’inclina. « Seigneur Richard, bon retour !
Richard n’était pas revenu à Norland depuis longtemps, mais il demeurait le chef de l’une des quatorze familles de Faust. Tout garde compétent devait au minimum connaître son visage.
« Oui, il était temps que je fasse un tour chez moi », répondit Richard avec un sourire.
« Mm », fit le capitaine en hochant la tête. Il plissa légèrement les yeux en regardant Waterflower. « Et qui est-ce ?
« L’une de mes suivantes. »
« Alors, je ne vous retiendrai pas. Puis-je faire quelque chose pour vous ? » demanda l’homme avec respect.
« Non, tout va bien. » Richard et Waterflower se dirigèrent vers le portail habituel de l’île, puis reparurent dans le temple de téléportation de Faust avant de prendre la direction de l’Île Archeron. De retour sur l’île impériale, le capitaine de la garde se rendit enfin compte qu’il avait les paumes moites et les essuya. Ceux qui revenaient du Champ du Désespoir étaient généralement incapables de maîtriser leur soif de sang pendant plusieurs jours, mais en un an de service à ce poste, il n’avait jamais vu personne arriver avec une soif de sang aussi concentrée. Cette intention meurtrière l’avait presque étouffé.
……
« Nous allons à Faelor ? » demanda Waterflower une fois qu’ils furent arrivés au château des Archeron. Après avoir vécu si longtemps auprès de Richard, cette jeune fille à l’allure de louve savait désormais prévoir bien des choses. Flowsand se trouvait actuellement à Faelor.
« Non. Mais je viens de devenir grand mage, et toi, tu es sainte depuis quelque temps déjà. À ton avis, où en sommes-nous, niveau puissance ?
Waterflower fut secrètement soulagée par sa réponse, mais sa question suivante ne fit que la dérouter davantage. « Je ne peux pas battre une légende, ni Beye, mais… les autres n’ont pas l’air très forts. Oh… ça veut dire qu’on est déjà redoutables ?
Richard gloussa. « Oui, c’est ça. Et puisque nous le sommes, pourquoi ne pas accomplir quelques exploits avant de retourner à Faelor ?
« Comme quoi ?
— Hé hé, allons chercher querelle à quelques personnes.
Waterflower n’en fut que plus perplexe, mais c’était une fille simple. Si Richard voulait chercher querelle, alors c’était exactement ce qu’ils feraient.
……
Le retour de Richard fit quelque peu sensation à Faust. Peu après son arrivée au château, Agamemnon se rendit sur l’île et s’entretint avec lui en privé. Ils discutèrent pendant une heure entière, puis Agamemnon partit juste avant l’heure du déjeuner.
……
Une longue caravane avançait à travers les Plaines Éternelles en direction du Pic du Miracle. Elle ne comptait que dix carrosses, mais vingt chariots chargés de gardes la suivaient. L’escorte se composait de cavaliers et de fantassins, signe évident de la grande valeur des provisions transportées.
Au beau milieu de la caravane se trouvaient deux carrosses luxueux mais légers, manifestement destinés à des personnes de haut rang. L’emblème de la Famille Mensa était gravé sur chacun d’eux, mais ils arboraient aussi chacun un cercle de motifs supplémentaires. Quiconque savait reconnaître les armoiries aurait compris que l’un appartenait à un grand mage et l’autre à un saint.