Chapitre 791
Réponse
Tôt le lendemain matin, Richard avait déjà fait ses bagages et s’apprêtait à partir, Waterflower à ses côtés. Beye, qui était restée silencieuse jusque-là, finit par demander : « Tu dois vraiment partir ?
— Je ne serai pas loin. Peu importe le fort où je me trouve. Je pourrais aussi aller dans les montagnes de la Tourmente de neige ou dans la Forêt toujours fleurie.
Beye soupira et hocha la tête. « Reste en vie.
— Haha, j’ai survécu à cet enfer. Qu’est-ce qui pourrait bien me tuer, maintenant ? Toi, fais attention. Je ne serai pas toujours là pour te sauver les fesses quand tu fonceras tête baissée. Réfléchis avant de te jeter dans la mêlée, d’accord ?
— Pfft, comment pourrais-je mourir avant toi ?
Ils rirent ensemble un instant, puis un silence déchirant envahit la pièce. Richard reprit finalement la parole : « Tu ne viens pas ?
Beye secoua la tête. « Le vieux n’en a plus que pour quelques années. Je vais rester auprès de lui. Si je ne suis pas là, ces types vont le mettre en colère.
Lawrence approchait de la mort, mais il possédait encore une grande fortune. Les habitants les plus âgés de la Cité du Soleil Déclinant le respectaient beaucoup, mais cela n’empêchait pas certains individus peu recommandables de convoiter ses offrandes. Richard acquiesça d’un grognement. « Prends soin de toi. Je reviendrai te voir régulièrement.
— Tu as intérêt, sinon je reviendrai te hanter comme un fantôme ! Et va aussi parler à mon frère, une fois là-bas. Ça fait un moment que vous ne vous êtes pas vus. Allez, file. Tu pourrais bien te faire tuer en chemin !
— Hum… C’est possible. Richard hocha solennellement la tête, puis s’avança et ouvrit les bras.
— Hé, qu’est-ce que tu fabriques ? s’exclama Beye, les yeux écarquillés de stupeur, en reculant d’un pas.
Richard n’en continua pas moins d’avancer et la serra dans ses bras. Un doux sourire lui vint aux lèvres. « Autant en profiter un peu avant de mourir.
Aussi réticente à reculer que d’habitude, Beye l’avait laissé la prendre dans ses bras pour voir ce qu’il comptait faire. Mais ses paroles semblèrent aussitôt dissiper la raideur de ses muscles et, malgré un grognement, elle finit par lui rendre son étreinte. « … Autant en profiter.
Ils finirent par se séparer. Richard emmena Waterflower avec lui, bondit par-dessus les murs et quitta la Cité du Soleil Déclinant. De nombreux puissants de la ville le regardèrent en silence disparaître dans les profondeurs des terres sauvages plongées dans l’obscurité.
Quelques minutes plus tard, un autre saint céleste réputé franchit les portes de la ville. Contrairement à une chasse ordinaire, il portait plusieurs sacs bien remplis.
« Avez-vous besoin d’aide, monseigneur ? demanda le gardien. Où allez-vous ?
— Je déménage. Je pars à la Forteresse de la Tourmente de neige, répondit l’homme avec un sourire. Le ton aimable surprit le garde, mais ce n’est qu’après avoir vu sa silhouette s’éloigner qu’il comprit enfin ce qu’il venait d’entendre.
Déménager ? Le garde fut aussitôt pris de panique, mais avant même d’avoir pu assimiler la nouvelle, il vit un autre expert célèbre sauter par-dessus les remparts, un sac à la main. Certains gardes, tout près, commencèrent à chuchoter qu’il se dirigeait vers le Fort de l’Aube.
Il ne fallut pas longtemps avant qu’un troisième saint ne quitte la ville, puis un quatrième…
……
À la tombée du jour, tandis que l’horloge enchantée se mettait à sonner, le maréchal Rundstedt se tenait devant son grand bureau, les yeux rivés sur la pile de rapports posée dessus. Chacun annonçait le départ d’un autre pilier de la ville.
Le bureau, vaste et spacieux, était d’ordinaire éclairé comme en plein jour par six lumières magiques. Mais quelques jours seulement s’étaient écoulés depuis la sanglante bataille, et personne n’avait assez de mana à gaspiller pour recharger les enchantements qui les alimentaient. Deux lampes seulement fonctionnaient encore, plongeant la pièce dans une pénombre pesante.
Rundstedt finit par se rasseoir et se pencha en avant, les mains posées sur le bureau, les sourcils froncés. Ses cheveux avaient presque entièrement grisonné, et il semblait avoir vieilli de dix ans depuis le début de la bataille, un mois plus tôt.
« Entrez ! lança-t-il au moment où l’on frappait à la porte, sachant déjà qui se trouvait derrière. Le garde ouvrit pour laisser entrer Lawrence, referma, puis se retira. Lawrence souffla bruyamment en traversant la pièce jusqu’au canapé, de l’autre côté du bureau, et s’y laissa tomber avant de fixer Rundstedt en silence.
« Il est parti ? demanda le maréchal.
— Oui. Tu aurais dû savoir que ça arriverait. Il n’attendait qu’une occasion. Le vieil obsédé avait cédé la place à l’aura d’un saint maître des runes. Lawrence jeta un regard sur la pile de documents du bureau. « On dirait qu’il y en a eu d’autres ?
— Trente et un en tout, répondit Rundstedt dans un soupir.
— Un dixième des survivants, et ce n’est que le début.
— Qu’est-ce que je fais de travers ? grommela Rundstedt, exaspéré.
— Tu ne m’écoutes pas quand je te le dis. Je le répète depuis des décennies : si tu crois que Hasting et toi pouvez vous occuper seuls de la Cité du Soleil, tu finiras par subir les conséquences de tes actes.
— Mais… Rundstedt serra et desserra les poings à plusieurs reprises, sans parvenir à trouver quoi répondre.
Lawrence se leva et parla à voix basse. « Je ne suis pas un bon commandant, alors je ne suis pas qualifié pour te conseiller. Mais si les subordonnés d’un seigneur s’en vont après une victoire, cela en dit long sur ses capacités. Je te le dis en vieil ami ; quand l’enquête arrivera jusqu’à moi, je tâcherai d’être aussi juste envers toi que possible. Mais je ne peux pas faire grand-chose. À vrai dire, tu devrais connaître toi-même la réponse à cette question…
Quand Lawrence quitta les lieux, le bureau du maréchal retomba dans un silence morne. Il fallut une demi-heure entière à Rundstedt pour pousser un profond soupir. « La réponse…
……
Un draconien aux écailles noires rugissait au milieu des terres sauvages plongées dans l’obscurité, les yeux fixés sur les deux Norlandais devant lui. Ses quatre yeux rouges luisaient à la perspective du festin, mais il ne comprenait pas pourquoi ses proies continuaient à parler calmement après l’avoir aperçu. Ne savaient-elles pas que tous leurs plans seraient inutiles, ici ? Incapable de comprendre la langue de Norland, le draconien s’avança simplement pour attaquer.
L’homme du duo tira une épée à la lame dentelée et la pointa vers l’ennemi qui approchait. « L’Assaut instantané est essentiellement une fusion du Sceau de l’Ombre et de deux Fléaux de la Vie. Le mieux, c’est de frapper vite et juste. Celui-ci devrait tenir le temps d’une démonstration. Tu pourras essayer après.
Quelques instants plus tard, des cris de douleur retentirent dans les terres sauvages, entrecoupés de remontrances incessantes. « Non, pas assez précis. Ne frappe pas si haut ! Hé, commence par trois couches, qu’est-ce que tu essaies de faire ? Même moi, je n’arrive pas encore à en faire vingt. Il faut concentrer les dégâts en un seul point !
Les rugissements s’éteignirent rapidement, et le calme revint dans les terres sauvages. Une demi-heure s’écoula avant que Richard ne reprenne la parole. « Des poissons-démons ? Bof, occupe-t’en !
Les poissons-démons étaient la bête noire des mages, mais Waterflower allait leur régler leur compte. Après eux vint un capitaine centaure de l’enclave, puis un reptilien à la peau rugueuse.
Quelques jours plus tard, le Fort de l’Aube se dessinait déjà à l’horizon. En chemin, Waterflower ne put finalement plus réprimer sa progression et franchit le seuil du niveau 18, devenant une véritable sainte. Son pouvoir de sainte accélérait considérablement la collecte de son énergie, lui permettant de libérer toute sa puissance en un instant. Associé au Souffle des Ténèbres, au Guide des secrets et à l’Assaut instantané, son potentiel de frappe unique terrifiait même certains êtres légendaires.
La forteresse n’avait guère changé, hormis quelques transformations mineures de certains bâtiments. Mais une porte de téléportation rudimentaire vers Faust brillait près du sommet de la ville, et l’on distinguait la lueur tamisée d’un nouveau réseau défensif qui la protégeait.
Toute la ville empestait les Daxdians, à tel point qu’un nouvel arrivant n’aurait pas supporté l’odeur. Heureusement, Richard et Waterflower y étaient habitués.
Richard parcourut la ville un moment, mais ne trouva Agamemnon nulle part. Après s’être renseigné, il apprit qu’il était retourné à Norland en escortant les corps de ses frères et sœurs morts. Le duc Sang-de-Fer avait laissé onze garçons et sept filles dans la Terre du Crépuscule, la plupart au Fort de l’Aube. Pourtant, malgré ce groupe imposant, trois d’entre eux étaient morts. La nouvelle avait de quoi surprendre, mais telle était la réalité du Champ du Désespoir. Les ennemis venus d’un autre plan se moquaient du prestige de votre famille.
Il trouva une maison convenable dans la forteresse et la remit en état pour en faire son chez-lui. Il reprit alors sa vie, entre création de runes, méditation et chasse. Mais, cette fois, il n’était plus seul. Waterflower était toujours à ses côtés.