Chapitre 780
La vue d’ensemble
Le grand mage interrompit aussitôt son sort. Même un sort instantané exigeait qu’on puise dans son mana, mais Richard avait profité de ce bref intervalle pour s’emparer de lui. Suspendu dans les airs, tandis que sa peau continuait de se consumer, il comprit que sa vie était entre les mains de Richard.
En quelques instants, Richard avait capturé un grand mage sous les yeux de deux saints et d’une légende. Tous trois ne purent que regarder, les yeux écarquillés, cette humiliation sans précédent tandis que Richard élevait le mage toujours plus haut dans les airs. Sa voix se teinta de menace : « Tu croyais que je n’oserais pas agir ? Maître Hasting, qu’as-tu l’intention de faire de Blacklight ? »
Contre toute attente, Hasting se contenta de rire. Son visage ridé semblait lui aussi irradier le danger, mais le mage légendaire réputé pour son tempérament ne paraissait pas offensé. Ses sourcils violets tombants se haussèrent avec intérêt. « Qu’en penses-tu ? »
Richard garda le silence. Il savait parfaitement comment fonctionnaient les expériences biologiques. Il en avait étudié quelques rudiments à Deepblue, et le laboratoire Schumpeter du Plan forestier lui avait donné un aperçu suffisant du traitement réservé aux sujets d’expérience.
Hasting ayant révélé ses intentions, Richard se tourna de nouveau vers le grand mage, desserra sa prise et le laissa tomber au sol. « Et si je refusais la réquisition ? »
Le grand mage bafouilla et toussa en se frottant la gorge, douloureuse, puis lança un regard furieux à Richard. « Même si vous… »
Mais il s’interrompit là. Sentant la soif de sang qui émanait de Richard et voyant ses deux compagnons presque trembler de peur, il se força à céder. « Si vous n’êtes pas d’accord, nous pouvons trancher par un vote lors d’une réunion du conseil. Si les deux tiers du conseil sont favorables à la réquisition, elle sera imposée. »
Richard acquiesça. « Alors, convoquez une réunion. »
Le grand mage se tourna droit vers Rundstedt. « Votre Excellence, êtes-vous d’accord ? »
Richard jeta un regard à Hasting. « Maître Hasting, je vous conseille de ne pas toucher à Blacklight avant la tenue de la réunion. »
Hasting regarda de nouveau Richard, un sourire glaçant aux lèvres. « Bien sûr, je peux attendre. Hé hé, j’aurai tout le temps qu’il me faudra pour mener mes expériences sur lui, à mon rythme. »
Richard ne répondit pas. Il sortit droit devant lui et prit la direction du Sanctuaire du Couchant, l’humeur assombrie. Au vu de la situation, il connaissait déjà l’issue des délibérations du conseil. Parfois, la sagesse était loin d’être une bénédiction.
Quelques minutes plus tard, une cloche retentit dans toute la cité du Soleil Déclinant. Tous les puissants tournèrent avec stupeur leurs regards vers le quartier de l’église, comprenant qu’une réunion d’urgence était convoquée. Y avait-il encore des ennemis ?
Le maréchal Rundstedt, qui patrouillait alors dans les hauteurs de la forteresse, en resta stupéfait. Les sourcils froncés, comme s’il venait de comprendre quelque chose, il marmonna dans sa barbe avant de sortir. Ailleurs dans la cité, le visage de Lawrence se déforma. Il soupira, termina l’opération à laquelle il travaillait et se hâta vers l’église.
Dix minutes plus tard, les dix personnes les plus puissantes de la cité du Soleil Déclinant étaient réunies autour de la table ronde. Une fois tout le monde présent, le grand mage qui faisait partie de la garde du maréchal expliqua brièvement la situation, puis sortit. Il n’avait pas le droit de rester au Sanctuaire du Couchant.
Une minute s’écoula dans le silence, puis les membres présents se mirent à discuter à voix basse. C’était le premier différend de ce genre. La cité avait déjà connu de nombreuses réquisitions, mais le maréchal Rundstedt avait toujours exercé cette autorité avec une équité scrupuleuse, accordant des compensations supérieures à la valeur des biens expropriés.
En entendant les murmures, Richard leva la main et attendit à peine l’approbation du maréchal avant de prendre la parole à voix basse. « Depuis quand les êtres vivants sont-ils considérés comme des biens ? Au point que cet enfoiré qui vient de sortir prétende qu’on peut réquisitionner mes femmes à sa guise ? Je risque ma vie à massacrer toute une caserne de Daxdians, et à mon retour, je découvre que le démon que j’ai capturé est considéré comme un bien et qu’on l’a emmené. Pourquoi diable devrais-je mener cette guerre pour vous, si c’est pour que vous me la fassiez à l’envers ? »
Bien que Richard jurât, personne ne se leva pour le critiquer. La plupart des personnes présentes entendaient parler de l’affaire pour la première fois et s’efforçaient encore d’en comprendre les tenants et les aboutissants. Beaucoup s’étonnaient de la réaction de Richard pour un simple démon, mais d’autres comprenaient sa colère. Il ne s’agissait pas tant du démon que de dignité, et du fait qu’une telle loi pouvait être gravement détournée. Quel que soit le résultat du vote à venir, le grand mage devrait présenter ses excuses et serait peut-être même sanctionné pour ses propos.
Lawrence, qui avait choisi exprès de s’asseoir à côté de Richard, eut un sourire contrit et lui tira la main en arrière. « Du calme, gamin. Écoute ce que les autres ont à dire. »
Rundstedt acquiesça et se leva. « Je tiens à préciser que les réquisitions sont soumises à des règles strictes qui en interdisent tout abus. Les êtres intelligents peuvent effectivement être classés parmi les biens, mais cela ne concerne que ceux qui portent la marque d’esclave. Et cela ne s’applique qu’aux habitants de Norland. Les Daxdians appartiennent à un plan ennemi ; ils n’ont aucun droit dans notre système. Pour protéger nos familles, nos pays et même notre plan tout entier, nous devons nous battre ! Richard, tes femmes ne pourront jamais être considérées comme des biens ni t’être enlevées. Celui qui t’a dit cela sera puni comme il se doit et chassé de ma garde. »
La voix calme et ferme du maréchal força Richard à réprimer son emportement. Pourtant, son cœur se mit à battre encore plus vite lorsqu’il comprit où cette discussion allait les mener. Il imaginait les horreurs qui attendaient le jeune démon sous la coupe de Hasting et, connaissant la personnalité tordue du mage légendaire, il croyait que Blacklight resterait en vie, tout en endurant des souffrances atroces jusqu’à la fin de son existence. La guerre n’avait jamais fait preuve de clémence, mais il ne pouvait approuver une telle brutalité gratuite.
« Je… »
« Hasting, pourquoi ne pas expliquer la valeur de ce démon ? » intervint Rundstedt avant qu’il puisse l’interrompre.
Hasting se leva et adressa à Richard un regard lourd de sens. « Ce démon est un jeune spécimen parfait. Dans la tribu des Dranicus, il semble même appartenir à la famille royale et se rapprocher des plus hautes sphères de la société daxdi. Avec suffisamment de temps, je pourrai découvrir les faiblesses fatales des démons royaux, ce qui me donnera les moyens d’affronter l’Œil interdit à armes égales. Je promets de révéler mes découvertes à toutes les personnes présentes ; nous aurons ainsi un avantage considérable contre tous les démons. »
Ces paroles provoquèrent aussitôt un tollé parmi les personnes présentes. L’Œil interdit était un nom terrifiant : ce démon absorbait la puissance des plus grands de Norland pour accroître la sienne. Sa force dépassait son rang et, même dix ans plus tôt, lorsqu’il avait disparu sans laisser de trace, il était sur le point d’atteindre le royaume légendaire. Hasting était lui aussi un mage légendaire, mais sa puissance n’avait rien de comparable, d’autant que l’Œil interdit était particulièrement redoutable contre les mages. Si un homme comme lui pouvait affronter à armes égales des démons aussi puissants, cela pourrait bien faire pencher la balance dans la Terre du Crépuscule !
Le visage de Richard s’assombrit lorsqu’il comprit à quel point Blacklight avait de la valeur aux yeux de Hasting. La situation le plaçait dans une position extrêmement délicate : impossible de nier que cette réquisition servirait la cause.
Pourtant, il avait un jour promis à Blacklight qu’il ne risquerait rien tant qu’il ne quitterait pas la maison et ne ferait pas de sottises. Le jeune démon avait parfaitement respecté ces deux règles, et pourtant, on l’avait quand même arrêté.
De plus, il ne pouvait tout simplement accepter quelque réquisition que ce soit. La vue d’ensemble ? Qu’est-ce qu’il en avait à foutre, de la vue d’ensemble ? N’était-ce pas un prétexte pour faire tout ce qu’on voulait ?