Chapitre 776
Réquisition
« Hé, espèce d’idiot ! » Lawrence s’approcha et tenta d’arracher la bouteille des lèvres de Richard. « Arrête ! »
Richard se déroba simplement. « Je me détends un peu, sinon je vais être complètement à plat. La dépression est le véritable ennemi de toute vie. »
Ces mots étaient une célèbre formule de l’Empereur Charles, que beaucoup aimaient détourner à leur avantage. Lawrence contempla les quelques gouttes qui restaient au fond de la bouteille et secoua la tête. « Tu devrais manger, maintenant. »
« Le repas n’est pas encore arrivé », dit Richard en haussant les épaules. Après chaque grande bataille, il aimait vider quelques bouteilles d’alcool pour se détendre.
« Grr… Bon, qu’est-ce que tu comptes faire de ce démon ? »
« Blacklight ? Rien, je vais le laisser tranquille. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’avais pas envie de le tuer. »
Lawrence fronça les sourcils. « Nous ne sommes pas en Norland, Richard. Ce démon n’est pas un simple enfant ; il pourrait très bien trouver une occasion de te tuer si tu baisses ta garde. »
« Alors peut-être est-ce une épreuve », songea Richard. « S’il peut vraiment me tuer, ça me va. »
« Espèce de petit arrogant… Dis-moi la vérité, qu’est-ce que c’est que cette histoire d’animal de compagnie ? »
Richard se gratta simplement la tête. « Rien, en fait. C’était une impulsion. Je ne l’ai pas tué au début et, maintenant qu’il est si docile, je n’en ai plus le cœur. »
« Tu sais qu’il s’agit probablement d’un membre de la famille royale des démons, pas vrai ? Il semble aussi de sang plutôt pur. Si on le voit… »
« Si on le voit ? »
« La ville va probablement le réquisitionner. Un démon royal vaut bien plus que tu ne peux l’imaginer, et nous avons besoin d’un spécimen pour nos recherches. Il est extrêmement difficile d’en capturer un vivant, et il pourrait nous aider à découvrir leurs faiblesses pour les batailles à venir. Tu sais que les démons comptent parmi les Daxdians les plus redoutables, à cause de leur intelligence. »
Richard fronça les sourcils, comprenant où Lawrence voulait en venir. Au cours de ses propres batailles, il avait recueilli et analysé les cadavres de nombreux Daxdians afin de mieux les affronter. Mais il avait promis au démon de ne pas lui faire de mal, et le jeune garçon avait pris soin de respecter les deux règles sans jamais dépasser les limites. Celui qui aurait dû être un ennemi dangereux lui faisait plutôt l’effet d’un animal de compagnie.
Même s’il ne pouvait pas contester les paroles de Lawrence, Richard se sentit mal à l’aise. Il ne voulait pas accepter un sort qui l’obligerait à revenir sur sa parole, mais il ne pouvait pas non plus libérer Blacklight. Qui savait combien de Norlandais mourraient si on laissait partir le démon ?
« Le réquisitionner ? » demanda-t-il en fronçant les sourcils.
« Oui. S’il dispose de raisons suffisantes, le maréchal Rundstedt a le pouvoir de réquisitionner n’importe quel bien dans la ville du Soleil Déclinant, à condition d’avoir un motif valable. »
« C’est moi qui ai capturé le démon, il m’appartient », fit remarquer Richard.
« Ce serait pareil dans n’importe quelle autre forteresse. Cela dit, tu serais largement dédommagé… Hum… Vu l’ensemble de la guerre, je serais plutôt du côté de la ville, moi-même. »
Toujours les sourcils froncés, Richard décida d’y réfléchir davantage. Il n’avait aucun projet pour le démon ; en fait, il n’avait même pas beaucoup pensé à ce gamin. Seulement, l’idée qu’on lui arrache de force quelqu’un qu’il avait capturé le mettait mal à l’aise.
« Quoi ?! » Richard se leva soudain d’un bond, si vite que l’air ondula autour de lui. Lawrence sursauta et faillit laisser tomber son scalpel. « Espèce de vaurien, qu’est-ce qui se passe ? »
« Quelque chose ne va pas, l’un de mes fidèles est dans la ville ! » Sur ces mots, Richard s’éloignait déjà en courant. Il se précipita dans les quartiers intérieurs de la ville et tenta de localiser Waterflower, mais, malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à entrer en contact avec elle. Leur lien était très faible, au point qu’il peinait à en discerner la direction générale.
« Waterflower ! » lança-t-il à plusieurs reprises, mais n’obtint aucune réponse.
……
Dans le sanctuaire intérieur de la ville, au sommet d’un grand sanctuaire près de la place centrale, l’air était saturé d’une puanteur de sang. Quelques torches faiblardes éclairaient la salle. Leurs flammes, d’un étrange bleu-vert, étaient à demi transparentes et ne dégageaient aucune fumée. De près, elles exhalaient un arôme écœurant, mais même celui-ci ne parvenait pas à couvrir la puanteur.
Le fond de la salle baignait presque entièrement dans les ténèbres. On y distinguait la silhouette floue d’un homme à l’air lugubre, assis. C’était Hasting, le mage légendaire qui se tenait constamment aux côtés de Rundstedt. Ce chapitre a été repris sans autorisation sur novelping . com.
Hasting avait l’air épuisé. Les cernes autour de ses yeux injectés de sang tiraient presque sur le violet, et son visage était légèrement bouffi. Ses cheveux humides lui collaient à la nuque, tandis que la sueur perlait à son front.
Il tenait dans une main une énorme coupe d’or remplie d’un liquide visqueux et nauséabond. Il en buvait de petites gorgées, et sa respiration haletante commençait à se calmer.
À quelques mètres de lui se dressait une structure de pierre noire, sur laquelle étaient gravées plusieurs couches de formations magiques complexes. Au centre de la formation se tenait un guerrier âgé qui venait tout juste de se réveiller.
« Il va bien, emportez-le », dit Hasting à deux guerriers qui venaient d’entrer. Leurs visages s’illuminèrent aussitôt de joie.
Le guerrier qui menait le groupe s’avança et s’inclina. « Votre Excellence, nous avons une autre blessée, et je crains que vous seul puissiez la soigner. »
« Pourquoi faut-il que ce soit moi ? » demanda le mage légendaire d’une voix lasse. « Qu’est-il arrivé aux clercs ? »
« Son âme est protégée par un puissant sort que l’Église n’a pas réussi à briser. Nous avons besoin de votre expertise pour déterminer si elle a subi des dommages à l’âme. »
Hasting se redressa soudain, puis éclata d’un rire sinistre. « Ces coincés admettent enfin qu’ils ne sont pas aussi puissants que moi ? Incroyable. Mais qui donc a pu mettre les prêtresses dans l’embarras ? Je vais devoir voir ça de mes propres yeux. »
Le mage légendaire se leva, mais dut s’appuyer sur sa chaise pour y parvenir. Tout son bras tremblait de faiblesse. Les guerriers le regardaient avec admiration : peu de temps auparavant, les trois êtres légendaires de la ville, Hasting compris, avaient tenu tête à cinq ennemis jusqu’à ce que les sorciers noirs soient à bout d’énergie. Pire encore, Hasting n’avait pas eu le temps de se reposer après la guerre : il avait dû soigner les guerriers dont l’âme avait été le plus gravement endommagée.
Bien que Hasting fût extrêmement excentrique et de mauvais caractère, ses services rendus à la ville lui valaient la même vénération qu’avait autrefois reçue Saint Lawrence.
……
« C’est une plaisanterie ? » rugit Hasting, furieux, à l’adresse du guerrier qui avait installé une jeune femme sur la formation. « Une gamine qui n’est même pas une sainte ? Qui a eu cette idée ? »
Malgré la faiblesse apparente de Hasting, les saints présents sentirent aussitôt un frisson leur parcourir l’échine. La colère d’un mage légendaire avait une puissance foudroyante. Le guerrier qui menait le groupe posa immédiatement un genou à terre. « Votre Excellence, elle combat à nos côtés depuis une semaine. Ce n’est pas une sainte, mais sa puissance au combat n’a rien à envier à la nôtre. Elle a tué trois Daxdians avant d’être blessée et, même alors, elle a tenu tête à plusieurs ennemis, réduisant ainsi nos pertes. »
« Vraiment ? » La colère de Hasting retomba et il se mit à examiner sérieusement la jeune femme. « Hmm… Elle semble avoir un grand potentiel ; cela vaut la peine que j’emploie mes pouvoirs de guérison de l’âme. Allons, debout. Tu m’as souvent aidé par le passé. Puisque tu prends sa défense, je ferai de mon mieux. »