Chapitre 759
Le véritable Anneau du Destin
Après avoir rapidement parcouru le registre, Richard fit ouvrir par deux de ses chevaliers runiques les lourdes portes métalliques de la prison. L’intérieur était plongé dans le noir, mais la puanteur à laquelle il s’attendait était totalement absente. Un sort d’illumination révéla un lieu plutôt propre. L’ensemble formait un couloir de trente mètres de long, bordé à ses deux extrémités de cellules presque vides. Au fond se trouvaient des instruments de torture et du sang séché. Dans un coin, une petite pièce, séparée du couloir par des parois transparentes, abritait un homme entièrement nu, dont les cheveux en bataille dissimulaient toute la tête. Plusieurs dagues et épées de toutes sortes étaient posées à proximité, mais le plus frappant était les fils métalliques qui pendaient du plafond et s’enfonçaient dans son crâne. Ils étaient ensuite reliés à des appareils alchimiques installés à l’extérieur de la pièce.
L’homme semblait étrangement familier à Richard. Il avait de longs membres et une taille plus fine que la plupart des hommes, malgré ses muscles saillants. À sa seule apparence, on devinait qu’il excellait en force comme en agilité, mais les gardes s’étaient tous battus jusqu’à la mort : il ne restait personne à qui demander qui il était. En examinant les lieux de plus près, Richard découvrit qu’il s’appelait Mario Greenforest et qu’il figurait parmi les trois noms non barrés du registre. C’était tout ce qu’il savait.
Richard s’approcha des appareils et les examina. Après avoir observé un instant les quatre leviers et les deux boutons, il se mit sur ses gardes et en poussa un vers le haut. Aussitôt, l’homme derrière la paroi tressaillit et se redressa, révélant d’étranges yeux dorés, complètement hagards et dépourvus de vie.
Un des fils se mit à produire des étincelles, et une douzaine d’expressions se succédèrent sur le visage de l’homme. Sa tristesse vira à la colère, puis à la folie. Il désigna simplement une épée posée à terre, qui s’envola dans sa main et se mit à briller d’un vif éclat. Il se mit à tourner dans la pièce close, les mains rapides comme l’éclair, multipliant les coups de taille. Chacun de ses mouvements était rapide et puissant, élégant et efficace.
L’escrime elfique ! Le cœur de Richard manqua un battement. Ces techniques différaient nettement de celles qu’il connaissait, mais il était évident qu’elles renfermaient l’essence même d’un puissant guerrier elfe.
Richard soupira intérieurement devant le sort de cet expert, puis remit le levier en place avant d’appuyer sur un bouton. Un autre fil se mit à crépiter, et l’expression de l’homme changea de nouveau. Il jeta son épée à terre, puis invoqua une dague et une épée courte. La rage lui déformait le visage. Son aura sembla se transformer tandis qu’il rugissait, déchaînant une pluie de coups furieux des deux bras, comme s’il était cerné par un millier de soldats et de chevaux. Chaque attaque suivait un rythme et un angle différents ; certaines luisaient, tandis que d’autres étaient presque imperceptibles.
Les compagnons de Richard se tendirent, et Senma elle-même empoigna la garde de son épée. L’elfe semblait frapper au hasard, mais ils savaient à quel point ses attaques étaient puissantes. Chacune d’elles était imprévisible et dangereuse, au point de menacer la vie d’un saint. Gangdor fut le plus affecté : rien qu’à imaginer comment il s’en sortirait dans un tel combat, il se mit à ruisseler de sueur froide. Lui qui excellait dans la force brute n’aurait pu rêver pire adversaire qu’un tel maître de l’épée.
Les yeux de l’elfe restaient hagards, comme s’il était prisonnier d’un cauchemar dont il ne se réveillerait jamais. Richard l’observait attentivement tandis qu’il déployait tout son talent, enregistrant chacun de ses mouvements pour les étudier plus tard. Les arts martiaux elfiques exigeaient certes une lignée particulière, mais ils reposaient aussi sur de brèves poussées d’énergie intense, ce qui convenait parfaitement à Richard, qui pourrait les associer à l’Armement de mana et au Fléau de la Vie.
Cette marionnette ne semblait être que de niveau douze ou treize, mais les personnes présentes voyaient bien que son savoir-faire dépassait de loin ce niveau. Il avait probablement dépéri dans cette prison, perdant lentement ses forces jusqu’à n’être plus que l’ombre de lui-même.
Les secondes devinrent des minutes, et l’elfe commença à faiblir. Son expression s’assombrit, ses coups ralentirent et il reculait sans cesse, comme s’il était blessé. Pourtant, son énergie ne montrait aucun signe d’épuisement : l’illusion qui l’avait capturé était manifestement puissante.
Soudain, l’elfe se redressa, son aura flamboyant. Son regard demeurait sans vie, mais tous ceux qui se trouvaient là perçurent l’intention glaciale qui se lisait sur son visage. Le temps sembla s’arrêter un instant, puis la prison s’illumina d’un halo ambré. Les traits de Richard se décomposèrent, mais avant qu’il puisse lancer un avertissement, l’elfe saisit ses lames et décrivit plusieurs cercles dans la pièce. La lumière du halo se propagea en ondoyant comme de l’eau, creusant de longues entailles dans les parois transparentes qui l’enfermaient.
« L’Anneau du Destin… murmura Richard. Alors, c’est comme ça qu’on l’utilise… »
Lorsque Gaton lui avait présenté les épées secrètes du Palais de Lune d’Argent, toutes les techniques, à l’exception de l’Anéantissement, lui avaient paru plutôt médiocres. Gaton avait dit n’avoir vu de ses propres yeux que la technique de la lune d’azur ; les autres avaient été reconstituées à partir de diverses sources. Privé de sang elfique, il était tout juste parvenu à reproduire les sept techniques d’épée.
La plupart des elfes avaient déjà été chassés de Norland et vivaient désormais sur leur propre continent, Lithgalen, les Verts cendrés. Comme il n’avait pas prévu de s’y rendre de sitôt, Richard n’aurait jamais imaginé voir un jour l’une de leurs épées secrètes exécutée sous ses yeux. Cet elfe ne disposait que d’une énergie de niveau douze, mais même un millier de soldats ordinaires succomberaient à cette attaque.
Ce n’est qu’à présent qu’il comprit que l’Anneau du Destin devait s’exécuter à deux mains et que sa véritable puissance résidait dans la concentration de la force lunaire, non dans l’énergie interne. Avec un peu d’entraînement, il pourrait rapidement acquérir une maîtrise comparable de cette épée secrète et l’égaler à celle qu’il avait de l’Anéantissement.
À cet instant, l’elfe perdit toute force et retomba à genoux. Il était déjà en train de mourir dans son rêve et ne pouvait plus se relever. Richard hésita un instant, puis se mit à essayer de nouvelles combinaisons de leviers et de boutons pour voir s’il pouvait faire apparaître d’autres épées secrètes.
Chaque combinaison semblait déclencher un rêve différent et susciter diverses réactions, qu’il pouvait étudier et dont il pouvait tirer des enseignements. Cet appareil n’avait rien de révolutionnaire : quelqu’un comme Nyra aurait pu accomplir la même chose, et même mieux. Mais contrairement à ce qui se passait avec Nyra, tout le monde pouvait ici assister au phénomène, sans qu’il soit nécessaire de confier la tâche à une rare bergère des âmes.