Chapitre 758
Vestiges
Io finit par soigner Chasse-Aurore, mais, dans le même temps, il se méfia davantage de Richard. Le corps de la légende fut placé dans un long coffre métallique, puis escorté par quatre chevaliers runiques jusqu’à l’extérieur de la flèche de l’église, où la chrysalide astrale les attendait. Elle engloutit le coffre tout entier avant de s’aplatir, permettant aux chevaliers de monter à bord, puis s’éleva dans le ciel.
La chrysalide exécuta une gracieuse manœuvre en plein vol avant de plonger vers le sud, jusqu’au portail qui y avait été installé. Le trajet ne prit qu’une journée ; aussitôt après, elle repartit pour Norland et permit aux chevaliers de l’escorter jusqu’à Faelor et à la mère de la couvée. Tout se déroula à une vitesse fulgurante, sans laisser à aucune forme d’âme le temps d’intervenir.
Une fois cette affaire réglée, Richard retourna dans le royaume de la divinité, devant la porte verrouillée qui menait à la troisième salle. Il lança une boule de feu amplifiée contre la porte, mais les flammes se répandirent sur toute sa surface sans lui infliger le moindre dégât. Les sourcils froncés, il lança plutôt un sort de foudre, qui frappa cette fois un angle ; mais la puissance se dispersa de nouveau. À en juger par son apparence, même un sort de neuvième rang n’aurait pas fait grand-chose.
« Tiramisu ! » cria-t-il.
« Oui, maître ! » acquiesça l’ogre en bondissant vers la porte. Son corps s’embrasa d’une lueur rouge tandis qu’il pivotait et fracassait le métal de son marteau de guerre.
BANG ! Le marteau fut projeté en arrière, manquant de peu de fracasser l’ogre lui-même. Le tintement strident fit se vider les intestins et s’évanouir nombre des plus faibles qui se trouvaient là, tandis que Tiramisu reculait de plusieurs pas, le sang coulant du coin de la bouche. Le manche de son marteau de qualité épique était tordu, et plusieurs étincelles magiques s’éteignaient sur sa tête. L’ogre secoua vigoureusement ses deux têtes, mais le contrecoup l’avait tellement étourdi qu’il tomba sur les fesses.
Tiramisu avait déployé toute sa force, presque comparable, en puissance brute, à l’attaque d’un être légendaire. Le regard de Richard se posa sur la porte : à part une minuscule bosse, elle n’avait pas changé. On ne pouvait qu’imaginer à quel point elle était solide !
Tiramisu peina à se relever, ses trois yeux rouges de colère. Voyant son marteau détruit, il poussa un hurlement de rage, en prit un à un chevalier runique et s’apprêta à frapper de nouveau la porte.
« Ça suffit ! » L’ordre de Richard l’arrêta net. « Nous aurons le temps de nous en occuper plus tard. Allons chercher la source d’énergie souterraine. »
« Donnez-moi une autre chance, maître ! Je peux détruire cette chose ! » rugit Tiramisu.
Richard secoua la tête. « Je voulais seulement vérifier à quel point c’était solide. Si tu détruis cette porte, toute l’église sera soufflée. »
Interloqué, l’ogre se gratta la tête. « Quel genre de réseau magique est aussi puissant ? »
« Peut-être que ça fait exploser des cristaux magiques de l’autre côté. Je n’en suis pas sûr… »
« Cet endroit regorge de bizarreries. La porte est déjà si solide ; celui qui l’a construite doit avoir plus d’un tour dans son sac », marmonna l’ogre d’un ton approbateur.
Richard acquiesça. Les trois prêtres avaient fait de leur mieux pour lui cacher certaines informations, mais Nyra avait déjà extrait de leur mémoire tout ce qu’il voulait savoir. Grâce aux autres bribes d’informations dont il disposait, il savait qu’en tentant de forcer ces salles, on provoquerait l’autodestruction de l’église. Même un être légendaire n’aurait pas pu bâtir seul un tel endroit ; mieux valait donc tenir compte des avertissements de son créateur.
……
Après le départ de Richard et de ses compagnons du royaume de la divinité, un visage apparut soudain dans le mur métallique. C’était un fantôme si transparent que ses traits en étaient presque méconnaissables, et ses contours se dissipaient sans cesse. Le visage empreint de rancœur, elle fixa Richard, mais n’osa pas le suivre. Le cri de Nyra, plus tôt, avait presque entièrement dispersé son corps spirituel ; elle savait donc qu’elle ne serait plus qu’un jouet dans l’enclos du berger d’âmes si elle se faisait prendre.
Après réflexion, elle se retira dans le mur métallique. Un chevalier runique montait la garde près de l’endroit où elle était apparue, mais il ne parvint pas à détecter ses mouvements.
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Le groupe de Richard redescendit l’escalier en colimaçon jusqu’au bas de l’église, suivit une pente étroite qui s’enfonçait dans les profondeurs, puis franchit une porte entrouverte. Dès qu’ils pénétrèrent dans la salle, ils en restèrent bouche bée : elle était si vaste qu’elle dépassait leur imagination. Une plateforme flottait devant eux, mais elle n’avait rien de semblable aux ouvrages des habitants du cru. Un bras mécanique fixé au plafond était relié au centre de la plateforme circulaire et tournait lentement sur lui-même. La salle était plongée dans la pénombre, mais la plateforme émettait une lueur rouge.
La pièce, construite en métal, était remplie de conduites et abritait une grande machine alchimique. Pendant un instant, Richard et ses compagnons oublièrent qu’ils se trouvaient dans le Plan de l’Orchidée au repos. Il voulut s’approcher pour l’examiner, mais fronça les sourcils en découvrant qu’une barrière séparait la plateforme du reste de la salle. Bien qu’il ne sût pas encore lire cette nouvelle langue, l’avertissement inscrit sur le bord lui était familier : ne pas tenter de détruire.
À la vue de cette salle d’alimentation, même les compagnons de Richard les plus téméraires restèrent sans voix. La scène dépassait leur imagination ; ils étaient tous stupéfaits par la splendeur et la grandeur de l’ouvrage. Mais quelle race avait bien pu le construire ? Pourquoi créer une chose aussi grandiose pour ensuite l’abandonner ici ?
Richard effleura la barrière du bout des doigts. La foudre parcourut sa main et se propagea sur le champ d’énergie sans lui faire de mal. Il sentit que la résistance magique de ce bouclier dépassait même celle de la porte, au point d’être presque immunisé. À voir la taille de l’avertissement par rapport au reste, détruire cette chose déclencherait aussitôt une catastrophe.
Il fronça les sourcils en examinant l’intérieur de la salle et repéra un autre grand passage qui semblait mener à un espace plus vaste. Mais celui-ci était lui aussi scellé. Si les habitants du cru n’avaient rien découvert de nouveau en des milliers d’années, il n’avait pas l’intention de tenter de forcer le passage.
Il finit par désigner les gigantesques machines alchimiques de la salle et se tourna vers Flowsand. « Ont-elles une quelconque valeur pour une cérémonie ? »
Flowsand les examina un moment, puis secoua la tête. « Un peu, mais ça n’en vaut certainement pas la peine. Le vieux dragon aime les biens qui contiennent de l’énergie, comme les minerais rares. Une fois transformés en métal, ils perdent leur valeur. Leurs noyaux pourraient valoir au moins un sacrifice mineur, mais guère plus.
« Cela dit, rien ne t’empêche de démonter ces choses et de les vendre. » Même sans retirer la barrière, les démonter aurait demandé bien plus d’efforts que cela n’en valait la peine. S’ils n’avaient pas grande valeur comme offrande, ils ne se vendraient pas très cher non plus. Les paroles de Flowsand suffirent à faire perdre tout intérêt à la salle à chacun d’eux.
« Continuons », dit Richard en les conduisant dans un entrepôt dont la porte était entrouverte. Les objets qui s’y trouvaient s’étaient décomposés depuis longtemps, mais, à en juger par les lieux, les habitants du cru avaient reconstruit la zone et l’avaient transformée en prison. L’église elle-même étant indestructible, il suffisait d’en garder l’entrée pour empêcher tous les prisonniers de s’échapper.
Se rappelant les informations fournies par les prêtres, Richard comprit que ceux qu’on avait enfermés ici étaient les pires des criminels. Les gardes avaient été tués depuis longtemps, mais il avait posté deux groupes de chevaliers runiques pour monter la garde. En le voyant arriver, l’un des chevaliers s’approcha et lui remit un registre en peau de drake. Ses bords étaient lisses à force d’avoir été tournés, mais seules quelques pages portaient des noms. La plupart étaient barrés en rouge ; seuls trois étaient encore intacts.