Chapitre 750
La bataille finale
Au pied du Nid divin, la Cité des Saints était bâtie sur une corniche rocheuse qui la divisait en deux parties distinctes. La corniche supérieure était couverte de bâtiments en granit blanc comme neige, manifestement réservés aux classes supérieures, tandis que le reste de la ville, d’un gris bien plus terne, était destiné aux serviteurs.
Il y avait une église sur le niveau supérieur, mais moins de dix des 3 000 personnes vivant sur la corniche pouvaient y entrer. Parmi elles se trouvaient les trois prêtres et les deux chefs des chevaliers de la ville.
La ville était peu peuplée, avec seulement 20 000 habitants au total, mais quelques tribus gardiennes s’étaient établies juste à l’extérieur. Ces tribus fournissaient les guerriers totémiques qui dominaient les batailles dans le Plan de l’Orchidée au repos, mais, de toute l’histoire connue, elles n’avaient jamais été mobilisées pour accomplir leur devoir.
Aujourd’hui, Richard leur en donnait l’occasion. 15 000 hommes marchaient vers le Nid divin, bien décidés à s’emparer de la Cité des Saints. Parmi eux se trouvaient même des soldats locaux enrôlés de force dans l’empire vaincu. L’armée serpentant à travers le terrain fut rapidement repérée, et un millier de guerriers totémiques vint à sa rencontre sur le champ de bataille.
La bataille fut vite remportée. Chaque affrontement fut sanglant — aucun de ces guerriers n’était du genre à se rendre —, mais les principales forces de Richard furent à peine touchées. Mettant ses principes de côté face au danger qu’il pressentait, il avait dissimulé les chevaliers lances d’ombre, les chevaliers runiques et ses fidèles au milieu d’une vague de soldats enrôlés de force, afin qu’ils surprennent la plupart de leurs ennemis. Les 1 000 guerriers totémiques périrent tous, mais, parmi les 2 000 hommes qu’ils avaient abattus, la plupart étaient eux aussi des locaux.
Juste après la bataille, Richard engagea les principales forces de la Cité des Saints. La plupart de ces guerriers étaient aux alentours du niveau 9, un peu inférieurs à la première génération de chevaliers humanoïdes de la mère de la couvée, mais ils avaient l’avantage du nombre et bénéficiaient tous de divers renforts. Même les puissants de la ville étaient sortis combattre, et Stardragon, blessé, fit de nouveau son apparition.
Cette guerre était extrêmement difficile. Senma, Asiris et Lina l’aidaient à mieux diriger son armée, mais Flowsand et ses gardiens célestes étaient loin d’être aussi efficaces que d’habitude. La proximité du Nid divin affaiblissait considérablement leurs pouvoirs divins, de sorte que leurs renforts n’étaient pas plus puissants que ceux de mages de niveau équivalent. Même l’équipement de leurs adversaires n’était guère inférieur à celui des soldats de Richard. Dans l’ensemble, leur seul véritable avantage résidait dans les chevaliers runiques.
Face à la formation disciplinée de l’ennemi, Richard ordonna d’abord aux soldats locaux sous ses ordres d’attaquer. Leur moral était au plus bas à l’idée d’affronter les guerriers de leur terre sainte, mais, lorsque la première vague de mille hommes fut impitoyablement décimée au prix de quelques dizaines de morts seulement, les suivants finirent par renoncer à leur foi et s’investir davantage dans le combat. Les guerriers de la Cité des Saints se battaient avec autant d’acharnement que les chevaliers lances d’ombre et tuèrent sans grand remords la deuxième vague de leurs propres frères. Leurs pertes furent cette fois plus lourdes, mais moins de cent hommes tombèrent encore pour en éliminer un millier. Obtenez des mises à jour plus rapides sur novelping . com.
Ce fut alors que la véritable bataille commença. Richard plaça cinquante chevaliers runiques au milieu du champ de bataille et ordonna à ses fidèles de traquer l’ennemi aux abords de la portée de leurs javelots. S’ils se retrouvaient face à trop d’adversaires, ils pourraient battre rapidement en retraite jusqu’à portée des javelots et reprendre leur souffle ; après tout, même Stardragon n’oserait pas affronter une volée entière. 3 000 soldats furent déployés pour combattre de front, et 3 000 autres sur chacun des flancs.
L’ennemi ne se troubla pas le moins du monde. Ces soldats n’avaient jamais craint d’être en infériorité numérique, et la foi profondément ancrée dans leurs os leur permettait d’affronter la mort sans peur. Leur formation serrée était semblable à une étoile du matin ; quels que fussent les assauts tentés par les soldats enrôlés de force de Richard, ils subissaient de lourdes pertes pour peu de résultats. Pire encore, la magie elle-même était inefficace. Richard avait lancé quelques sorts d’Éclair en chaîne au milieu des combats, mais ceux qui auraient dû tuer des dizaines d’ennemis n’en abattirent que deux avant de perdre leur efficacité.
Richard avait toutefois son propre moyen de briser cette défense blanche et argentée. Sur un ordre bref donné à un officier, un puissant cor de guerre retentit et une large ouverture, assez vaste pour laisser passer cinq chevaliers côte à côte, fut aménagée dans la ligne de front.
Le commandant ennemi plissa les yeux en comprenant ce que Richard préparait. Il savait que la charge des chevaliers runiques des envahisseurs était redoutable, mais au lieu de disperser ses hommes, il posta les plus forts face à l’ouverture pour tenir la ligne. Il prit personnellement la tête de cette défense, serrant lance et bouclier tandis qu’il s’avançait vers le centre de la brèche.
Comme prévu, un nuage de poussière se souleva tandis que les armes ultimes des Norlandais se préparaient à charger.
Le chef des chevaliers runiques retira un instant son casque. Serrant sa lance, il contempla les guerriers de la Cité des Saints. Il ne put retenir un frisson en comprenant que les hommes en tête de la charge mourraient probablement, mais, face à un tel danger, le chef ne pouvait se permettre de rester en arrière. Les Archeron avaient toujours mené la charge, et Richard lui-même commençait à suivre cette tradition, malgré son statut de mage. Chevalier de grande renommée parmi ses compagnons d’armes, il ne pouvait pas reculer.
Il leva la main gauche et l’effleura doucement sur sa cuirasse. Malgré le cuir, le métal et le tissu qui le séparaient de son cœur, il sentait la chaleur d’une peinture à l’encre dans sa poche intérieure. L’un de ses camarades l’avait dessinée pour lui ; l’œuvre n’était pas remarquable, mais elle saisissait l’essence d’un couple d’âge mûr et de ses trois enfants.
C’était une famille ordinaire, mais heureuse, que beaucoup enviaient. C’était aussi son foyer, la source de son courage inépuisable. Ses fils se vantaient déjà auprès des autres que leur père était un chevalier runique et ne cessaient de répéter qu’ils voulaient suivre ses traces. L’homme d’âge mûr soupira. Après cette bataille, il serait probablement mort. Ces vantardises se teinteraient alors de tristesse, mais la fierté demeurerait.
Et pourtant, les choses avaient changé. Lors de chaque bataille passée, il s’était demandé comment ses enfants vivraient s’il mourait, et son cœur se serrait à l’idée que sa femme doive se débrouiller seule. Il n’était qu’un mercenaire, condamné à vivre dangereusement pour une maigre récompense ; sa famille n’avait pas de quoi être à l’abri du besoin. À présent, il savait qu’en grandissant sous la protection de Richard, ses enfants se vanteraient auprès des aspirants chevaliers que leur père était Brolin Archeron. Si son épouse devenait infirme ou s’il mourait, elle n’aurait pas à s’inquiéter de trouver du travail : son seigneur actuel veillerait à ce qu’elle puisse vivre en paix jusqu’à la fin de ses jours.
Richard n’avait pas le charisme de Gaton, mais cela ne signifiait pas qu’il inspirait moins de respect sur le champ de bataille. Les deux générations de chefs Archeron se battaient pour réaliser leurs rêves, tout en veillant à ce que ceux qui combattaient à leurs côtés puissent accomplir les leurs. La présence de Gaton inspirait à chacun une grande confiance : les défaites n’étaient que temporaires et la victoire, inévitable. Il avait déclaré que ses subordonnés et leurs familles ne connaîtraient jamais la faim tant qu’il lui resterait un grain à manger. Pourtant, les promesses de Richard avaient davantage de valeur et étaient en même temps plus réalistes. Des fonds avaient déjà été mis de côté pour indemniser les familles des morts et des blessés, et les soldats les plus remarquables pourraient même accéder à la noblesse. Une autre manière d’inspirer la loyauté, mais pas moins efficace.
Brolin réprima son émotion, serra le poing et le frappa contre sa cuirasse pour faire ses adieux à sa famille. Puis il remit son casque et attendit l’ordre de charger. Ses camarades étaient déjà en formation autour de lui, prêts à enfoncer les lignes ennemies. Les dix premiers chevaliers runiques seraient les plus exposés, mais aucun véritable Archeron ne craignait la mort.
« Il est temps… » marmonna Brolin. Son expérience de la guerre lui disait que c’était le moment où ses hommes avaient le meilleur moral, et où ils pouvaient écraser leurs adversaires d’un seul coup.
Pourtant, l’ordre ne vint jamais. Des chevaliers chargèrent, mais c’étaient les lances d’ombre. Brolin les regarda, les yeux écarquillés, traverser leur formation comme de l’eau, accélérer et se lancer à pleine vitesse droit sur la ligne défensive.