Chapitre 744
Massacre
Pour Richard, perdre onze drones contre la mort d’un saint ennemi était un très bon marché. Même en Norland, les saints se trouvaient presque au sommet de la hiérarchie ; dans ce plan, qui ne comptait que deux êtres légendaires, ils revêtaient une importance plus grande encore. En éliminer un pour l’équivalent de quelques jours de travail de la mère de la couvée constituait un excellent échange.
Richard eut à peine le temps de plaindre le sort du premier saint qu’un deuxième attira son attention. Mais celui-ci ne fut pas plus chanceux : dès qu’il se montra, il se retrouva face à Tiramisu. Grâce au Construct de guerre, à l’Armement de mana et à sa force sans bornes, l’ogre à deux têtes faillit l’écraser d’un seul coup.
Spécialiste de la force brute lui aussi, ce saint parvint de justesse à bloquer l’attaque de Tiramisu, portée de toutes ses forces. Mais il n’eut pas le temps d’éprouver la moindre fierté ni le moindre soulagement : tandis qu’il était occupé, trois lames lui transpercèrent le dos. Il rugit de douleur, tandis que sa force vitale s’éteignait. La coordination entre Phaser, Waterflower et Zangru laissait encore à désirer ; une seule de ces trois personnes aurait suffi à prendre la vie de cet ennemi.
Une fois bien avancé dans la forteresse, Richard répartit ses chevaliers runiques en escouades de dix, chacune menée par un lancier de l’ombre. Les cent dix combattants montés se frayèrent un passage parmi les ennemis, tandis que les autres lanciers de l’ombre protégeaient l’arrière. Ils fauchaient de vastes groupes d’adversaires, ne laissant derrière eux que des cadavres ensanglantés. Richard, lui, continuait de protéger le flanc.
Il visait le rempart intérieur de la ville. Une fois parvenu à ce point d’observation, il aurait séparé les forces locales en deux groupes : ceux qui se trouvaient sur le pont et les autres, à l’extérieur. Senma mobiliserait alors ses propres soldats pour prendre l’armée piégée en tenaille. Neuf des quinze balistes de la ville se trouvaient également sur ce rempart ; s’en emparer réduirait donc considérablement les dégâts que les défenseurs locaux pouvaient infliger à distance.
« Ils se dirigent vers le Mur infranchissable ! Arrêtez-les ! » hurla quelqu’un dans l’obscurité.
Le Mur infranchissable était le rempart colossal qui avait arrêté la charge de Gaton. Les cadavres de nombreux Norlandais et défenseurs locaux gisaient ensevelis à son pied, et il avait été renforcé à maintes reprises au fil des ans. Il représentait une sorte de soutien moral pour les locaux ; le mettre à bas détruirait leur moral.
Bien sûr, Richard voulait simplement réussir là où Gaton avait échoué. Il avançait sans bruit, envoyant des centaines d’ordres mentaux chaque minute, tandis que ses troupes ne formaient plus qu’un seul corps immense qui déchirait les rues en direction de sa cible. Il exploitait au maximum sa bénédiction de sagesse, confiant même à son second esprit le commandement d’une partie des soldats. Il indiquait sans cesse à Waterflower, Phaser et Zangru où se trouvaient les saints ennemis.
Vue du ciel, la formation semblait se réorganiser sans cesse selon le terrain. Chaque chevalier démembrait ses ennemis pendant une minute, puis se mettait à soutenir un autre soldat la minute suivante. À mesure que la charge prenait de la vitesse, les changements s’accéléraient, et l’efficacité des mises à mort augmentait à chaque instant.
Pour Richard, c’était une façon de montrer à ses subordonnés et à ses partisans à quel point il était déterminé. Il avançait lui-même aux côtés du gros des troupes, abattant d’un seul coup quiconque osait s’approcher. Au premier abord, il passait complètement inaperçu ; mais à mesure que le nombre de ses victimes augmentait, les ennemis comprenaient à quel point il était puissant.
Un autre soldat se précipita vers Richard. Malgré son armure d’apparence ordinaire, il attira son attention. Sentant aussitôt qu’un affrontement se préparait, Richard prit un air grave et lança contre l’ennemi un coup d’une rapidité fulgurante. L’attaque n’était pas assez puissante pour le tuer sur-le-champ, mais elle lui ôterait toute capacité de combattre.
Clang ! Richard haussa un sourcil : pour la première fois, son attaque venait d’être déviée. Ses yeux s’illuminèrent faiblement tandis qu’il examinait cet inconnu. Ce soldat à l’apparence ordinaire était un saint !
Pourtant, le saint était bien plus choqué que Richard. Même avec une simple épée, ce coup avait presque repoussé sa lame jusqu’à sa cuirasse. La frappe avait paru nonchalante, mais sa vitesse et sa puissance étaient incroyables.
De la sueur froide se mit aussitôt à perler sur son front. Il suffisait de se tenir face à Richard pour comprendre toute la puissance qui se cachait derrière ses simples estocades. Il comprenait désormais pourquoi tant de vétérans avaient péri sous les coups de ce manieur de poignard sans armure : chacun de ses mouvements était d’une fluidité enivrante et d’une irrégularité déroutante, poussant dans une impasse ceux qui se fiaient à leur instinct.
Pour la première fois depuis le début de la charge, Richard s’arrêta. Cette frappe aurait suffi à tuer un skaven dans la Terre du Crépuscule, et tout saint qui ne bénéficiait pas d’un surcroît de puissance — comme la force innée des Daxdians ou les runes des Norlandais — aurait connu le même sort. Mais cet ennemi n’était dans aucun de ces cas ; même si le plan de l’Orchidée au repos comptait des guerriers totémiques, ceux-ci ne représentaient pas une grande menace.
Cet ennemi était exceptionnel, même pour un saint, mais Richard ne comptait pas perdre de temps. Ses yeux s’illuminèrent tandis qu’il greffait la forme d’épée de Carnage à son corps de dague. Une lumière cramoisie déborda de la lame lorsqu’il l’abattit. L’épée menaçante semblait avancer avec une lenteur paresseuse, mais elle laissait des images rémanentes dans son sillage. On aurait presque pu croire à une illusion.
Mais on en serait mort. Le saint leva de nouveau son épée pour tenter de parer, mais sa lame eut beau se placer devant sa poitrine, ce fut inutile. Un craquement net retentit : Carnage brisa l’épée en deux, puis traversa la cuirasse de l’homme et ressortit par son dos. Une violente explosion éclata, projetant une brume sanglante, des organes déchiquetés et des os brisés par l’ouverture béante dans son dos.
Richard retira sa lame, le visage pâle sous l’effort. Cette attaque n’avait atteint une telle puissance que parce que les quatre runes du Fléau de la Vie l’avaient alimentée. Le décuplement de sa force lui avait conféré une puissance destructrice inimaginable, mais il ne pouvait pas pour autant ignorer l’épuisement que cela lui causait.
Bien qu’il eût tué le saint en un instant, il claqua la langue, agacé. Sa lame avait ouvert une petite entaille à l’avant et creusé un trou à l’arrière, alors que Beye aurait pu réduire les entrailles de cet ennemi en bouillie sans laisser couler la moindre goutte de sang. Sa technique était encore bien trop rudimentaire.
Tandis que Richard se reprochait sa maladresse, tous ceux qui l’entouraient restaient médusés. La terreur paralysait les défenseurs locaux, et même ses propres partisans frémissaient devant sa puissance. Beaucoup se posaient une seule et même question : auraient-ils réussi à dévier cette lame ?
Après avoir repris son souffle quelques instants, Richard continua de mener ses partisans vers le Mur infranchissable. Il ne dissimulait plus sa force et passait d’un ennemi à l’autre, tuant tous ceux qui se dressaient sur son chemin d’un seul coup. Parfois, il se ruait même au milieu d’un groupe, se changeant en tourbillon d’acier qui envoyait des membres voler dans toutes les directions.
Comme la plupart de ces soldats découvraient pour la première fois la puissance destructrice absolue du Fléau de la Vie, le champ de bataille sembla s’immobiliser.