Chapitre 730
Le Puits des étoiles
De nouvelles branches épaisses jaillirent de l’écorce de l’arbre astral tandis qu’il grandissait, et ses feuilles prenaient la teinte azur et luxuriante des étoiles. Une lumière stellaire sans limites semblait s’élever de ses profondeurs et flotter vers le ciel infini.
C’est alors que sa lignée Archeron rugit et réprima de force la lumière des étoiles. Les symboles de son vrai nom commencèrent à s’écouler de sa mer d’âme et convergèrent vers le centre. Un symbole translucide, juste derrière Dizmason, s’illumina aussitôt, absorba tout et prit enfin forme. Le symbole or pâle était auréolé d’un éclat azur.
Schloan. Une syllabe toute simple, mais qui renfermait une puissance immense. Richard reconnut ce mot pour l’avoir lu dans le Codex d’Alucia, dans sa jeunesse : en langue commune, il signifiait « puits des étoiles ».
Un hurlement de surprise et de colère retentit dans les étendues sauvages de la Terre du Crépuscule. Pourtant, tous ses efforts furent vains : le démon ne put empêcher les créatures sous son contrôle de s’effondrer les unes après les autres. Richard semblait n’être qu’une minuscule flamme dans l’ouragan de ses attaques, mais cette flamme refusait de s’éteindre, quoi qu’il arrive. Ses mouvements rapides s’entremêlaient à de féroces coups d’épée ; il esquivait chaque attaque à un cheveu près, avant de riposter avec célérité et violence. Une pluie de sang le suivait tandis qu’il bondissait d’un monstre à l’autre.
Richard n’avait pas encore lancé le moindre sort offensif, mais le démon comprit rapidement que les éclairs qui crépitaient autour de son corps étaient le signe d’une mystérieuse méthode de conversion du mana en énergie. Il aurait déjà dû épuiser entièrement ses réserves de mana ; pourtant, au lieu de s’écrouler, les sasormas se faisaient découper les uns après les autres.
La bataille ne connut qu’une seule accalmie : lorsque tous les poissons-démons furent morts.
« Tu… es vraiment… aussi puissant que trois grands mages ! » s’exclama le démon, les dents serrées.
Richard, lui, lui adressa un sourire éclatant comme le soleil. « Je n’en suis pas encore là. Je suis juste très économe en mana. »
« Maintenant, il ne reste plus que nous deux, dit le démon d’un ton solennel.
— Mm. Alors tu peux aller mourir. »
« Pourquoi ai-je l’impression que c’est moi qui vais te dévorer ? » Pour des mises à jour plus rapides, rendez-vous sur novelping(.)com.
« Ha. Tu crois mieux évaluer ma puissance que moi, qui sais la dissimuler ? » Richard n’avait que faire de ses questions destinées à le sonder. Dans Daxdus, on tenait ces démons pour particulièrement intelligents, mais la civilisation de Norland reposait sur les mathématiques.
Clang ! Fwouh ! Juste avant qu’ils ne se heurtent à nouveau, il para de son épée et souffla un jet de feu abyssal au visage du démon. Les flammes s’accrochèrent aussitôt à son corps et le consumèrent rapidement.
Richard recula et entreprit de ramasser soigneusement ses affaires, esquivant de temps à autre les tentatives du démon hurlant, qui cherchait à l’entraîner dans la mort. Il poussa un soupir de soulagement : les flammes abyssales avaient été sa dernière ressource. Si son ennemi les avait esquivées, il n’aurait eu d’autre choix que de fuir. Mais les combats étaient souvent aussi cruels : il suffisait parfois d’un seul mouvement pour décider de la victoire ou de la défaite.
Il tourna son regard vers son monde intérieur et sentit son arbre-monde raffiner l’énergie du vide tandis que son vrai nom se métamorphosait en ce qui ressemblait à un ancien puits bleu. Le liquide agité qui le remplissait se transforma en volutes de mana, qui le régénéraient au combat. Il avait menti au sujet de sa prétendue capacité à économiser ses forces. Certes, son efficacité dans l’usage du mana figurait parmi les meilleures, mais c’était surtout l’éveil de son vrai nom qui lui avait permis de tenir aussi longtemps.
Le vrai nom de chacun était son plus grand secret. Si un ennemi découvrait précisément les capacités qu’il conférait, il pourrait en déduire ses différentes composantes et peut-être en percer le mystère. Affronter un ennemi capable d’utiliser votre vrai nom relevait presque de l’impossible. Même absolument certain de pouvoir tuer le démon, Richard ne révélerait jamais ce secret ; il lui suffirait d’en transmettre la moindre information à l’un des siens pour que Richard soit condamné.
Le démon finit par s’effondrer, terrassé par la douleur. Le feu abyssal continua de consumer son enveloppe jusqu’à la réduire en cendres, brûlant presque tout son corps sans laisser quoi que ce soit de valeur. Richard parcourut simplement le champ de bataille quelque temps, puis prit la route de la capitale du Soleil Déclinant, la peau des poissons-démons avec lui. Comme on en apercevait de plus en plus ces derniers temps, leur nature avait fini par être révélée. Ces créatures étaient d’une simplicité extrême, incapables de grandir ou d’évoluer, et presque rien dans leur corps n’était utile aux humains. Leur peau résistait très bien à la magie, mais cela ne signifiait rien dans un plan où l’on avait l’habitude de combattre la magie par la magie.
Même s’il remplissait tout son sac à dos de peau de poisson-démon, il n’en tirerait pas plus de cent mille pièces d’or. Ce n’était pas une somme considérable pour lui, mais c’était toujours mieux que rien. À force de s’immerger dans un monde de chiffres, il avait fini par mesurer avec une acuité particulière à quel point les petites sommes s’accumulaient lentement. Ses bénédictions l’avaient rendu assez avare, d’une certaine manière, et il lui arrivait d’avoir du mal à résister à l’envie de gagner tout ce qu’il pouvait.
Sa silhouette paraissait terriblement solitaire, tandis qu’il transportait son énorme paquet le long du chemin ; pourtant, Richard avançait d’un pas ferme et sans hâte. Après avoir passé près d’un an sur le Champ du Désespoir, il avait surtout gagné en patience, qui était désormais immense. Il pouvait marcher pendant un temps extraordinaire sans jamais s’ennuyer.
……
À cette époque, les deux gardes postés à l’entrée du Soleil Déclinant étaient devenus de vieux amis. C’étaient les mêmes qui lui avaient causé des difficultés lors de sa première arrivée, mais cela faisait des mois qu’il leur avait pardonné cette offense. Ces hommes avaient presque épuisé tout leur potentiel et étaient condamnés à ne jamais progresser davantage. De tels saints ne passaient pas pour des puissances sur les champs de bataille du Désespoir, mais ils formaient le socle le plus bas et le plus large de la société. Ils assumaient quantité de tâches que les véritables puissances dédaignaient, devenant les rouages de toute la machine de guerre.
« Richard, te voilà de retour ! On dirait que tu as fait une belle récolte, toi aussi ! » lança joyeusement un homme d’âge mûr. À la chaleur de sa voix, nul n’aurait deviné qu’il s’adressait à quelqu’un qu’il avait autrefois tenté d’extorquer.
Richard rit doucement. « Un gros paquet, ça ne veut rien dire. Je n’ai pas eu de chance cette fois, je n’ai trouvé que des poissons-démons. »
Le guerrier âgé, à côté de lui, hocha la tête d’un air compatissant. « Mm, ces bestioles sont pénibles et ne valent rien. On en voit de plus en plus ces derniers temps. Toi aussi, tu devrais faire attention. »
« Hum… Vous avez raison. Je devrais vous emmener avec moi lors de ma prochaine expédition ? »
Le premier guerrier, un peu surpris, s’apprêtait à accepter. Richard n’avait pas encore atteint le niveau 18, mais il était évident qu’il surpassait de loin un grand mage ordinaire au combat. Même si Richard donnait l’impression qu’ils auraient à le protéger, ils se contenteraient en réalité de le suivre pour récupérer une part du butin. Il était extrêmement rare que ceux qui n’avaient pas atteint le niveau 18 parviennent à interrompre leur progression de force — après tout, rares étaient ceux qui n’avaient pas atteint le royaume des saints à pouvoir survivre dans cet endroit —, mais chaque personne de ce genre était un être exceptionnel appelé à devenir une puissance. Beye Orleans avait passé trois ans au niveau 17 avant de franchir le pas.
Ces gardes avaient vu les blessures de Richard s’alléger à mesure que ses expéditions s’allongeaient. Au début, il rentrait au bord de l’évanouissement ; à présent, il lui arrivait de revenir sans la moindre blessure. S’il les invitait vraiment à participer à une aventure, cela ne pouvait signifier qu’une chose : il était presque imbattable dans les environs.
Malgré son envie d’accepter, le guerrier qui avait autrefois menacé Richard peina à avaler sa salive, puis secoua la tête. « Ça ira, nous ne ferions que te ralentir. Nous n’espérons plus monter en niveau ; gagner un peu d’argent ici pour faire vivre nos familles nous suffit. Mais nous boirons volontiers un verre avec toi plus tard. »
Richard n’insista pas et se contenta de hocher la tête en riant. Après leur avoir fait ses adieux, il entra dans la ville et prit la direction de sa résidence. Les gens qu’il croisait le saluaient sans cesse, et il leur répondait à tous, s’arrêtant même parfois pour bavarder un peu. La plupart étaient comme les deux saints qui gardaient la porte : ils n’espéraient plus progresser. Mais certains étaient jeunes et talentueux, et pourraient peut-être devenir des experts de rang sublégendaire. Richard les traitait pourtant tous de la même manière ; à ses yeux, cette ville était une ville d’amis.