Chapitre 726
Maturité
Un examen plus attentif à travers une loupe naine spécialement conçue révéla que les deux runes de Richard n’étaient pas des runes du Fléau de la Vie. Bien que leurs effets fussent similaires — accélérer les attaques et ajouter divers effets aux dégâts —, la version de Richard devait être activée manuellement à chaque frappe et ne se cumulait pas. Elle était loin d’être aussi puissante, mais, en contrepartie, elle exigeait beaucoup moins de capacité de charge.
Lawrence comprit aussitôt que Richard maîtrisait désormais pleinement l’essence de la conception du Fléau de la Vie et qu’il était capable d’en tirer une nouvelle rune. Cette création était moins agressive que l’originale, donc moins précieuse, mais bien plus facile et moins coûteuse à produire. Pour les combattants d’élite ordinaires qui n’étaient pas encore entièrement équipés, c’était une véritable bénédiction.
À mesure qu’il étudiait la rune, Lawrence se prit à admirer les seules lignes tracées par Richard. Considérée comme une œuvre d’art, elle prenait un tout autre sens : elle évoquait une puissance vigoureuse, brutalement réprimée, comme le rugissement impuissant d’une bête blessée.
Il lui fallut longtemps avant de parvenir à détourner le regard. Il poussa un long soupir.
……
Dix jours plus tard, Richard se présenta de nouveau aux portes du Soleil Déclinant. Une fois encore, il s’effondra quelque part près de l’entrée, et les saints qui gardaient les lieux le transportèrent aussitôt auprès de Lawrence.
Comme la fois précédente, il se réveilla sur la table d’acier. Ses blessures étaient moins graves que lors de sa dernière visite, mais bien plus nombreuses. Une profonde entaille au visage laissait déjà apparaître l’os. Lawrence s’occupa de tout en silence, et Richard ne dit rien non plus. Dans la tente lugubre, les seuls sons étaient les cliquetis occasionnels des instruments de Lawrence. L’odeur du sang s’intensifia d’abord, puis s’estompa peu à peu.
Lawrence rangea enfin son scalpel ensanglanté et entreprit de s’essuyer le front avec une serviette sale, faisant signe à Richard qu’il pouvait se lever. Celui-ci s’examina aussitôt de la tête aux pieds et découvrit de nombreuses plaies béantes, désormais maintenues par des points de suture. Il ressemblait à un monstre recousu.
Il essaya de bouger un peu, mais la douleur de ses blessures lui arracha un halètement.
« Alors, tu sais ce que c’est, la douleur, maintenant ? demanda Lawrence d’une voix glaciale.
— Euh… » Richard s’étira lentement. « Ça reste supportable. »
Lawrence avait bien des anesthésiants à sa disposition pour soulager Richard, mais il refusait de s’en servir. Le voyant commencer à maîtriser ses mouvements, il grogna : « La prochaine fois, tiens-toi tranquille. Ne risque pas ta vie là-bas pour rien ! Tu crois qu’il nous faut un autre combattant d’élite, ici ? Cette ville sait se défendre ; la dernière chose qu’on souhaite, c’est qu’un jeune maître runier risque sa vie.
Richard sourit à ce reproche. « Je suis presque un grand mage, maintenant.
— PRESQUE UN GRAND MAGE ?! MÊME LES VÉRITABLES GRANDS MAGES N’OSERAIENT PAS FAIRE AUTANT DE FOLIES QUE TOI ! TU VEUX VRAIMENT MOURIR À CE POINT ?! » Lawrence finit par exploser, postillonnant au visage de Richard.
Richard leva tranquillement sa robe pour essuyer la salive. « Je peux sans aucun doute revenir vivant.
— Ah… Hélas. Dans cette ville, personne d’autre que le maréchal Rundstedt ne peut en dire autant », répliqua froidement Lawrence.
Richard continua de s’habiller et sourit. « Alors, ça fait de moi le deuxième.
Fou de rage, Lawrence rugit et poussa Richard dehors. Il savait déjà ce qui allait suivre, mais il ne pouvait pas l’en empêcher.
……
Comme prévu, moins d’une semaine plus tard, Richard rapporta deux autres coffrets enchantés, contenant chacun deux runes. Puis il quitta de nouveau la ville. Lawrence soupira, se contenta d’évaluer les runes et de les vendre à la ville, avant de commander quantité de matériaux pour Richard. Après les avoir triés et préparés comme il convenait, il les fit entreposer dans la petite maison dont Richard s’était emparé. Puis il retourna à sa petite boutique et à sa vie désordonnée, dans l’attente du retour de Richard. Seuls les soins qu’il prodiguait aux malades faisaient briller ses yeux.
Cette fois, Richard resta absent exceptionnellement longtemps. Lorsqu’il revint enfin, il réussit à franchir les portes par ses propres moyens et rapporta également un grand sac de butin. Pourtant, le sang gouttait de ses vêtements tandis qu’il avançait, et il vacillait de plus en plus à chaque pas. Lorsqu’il atteignit enfin la clinique et en ouvrit la porte à coups de pied, il s’écroula simplement au sol.
« QUEL FILS DE PUTE VIENT DE DÉFONCER MA PORTE ?! » rugit Lawrence depuis l’intérieur. Mais quand il se précipita dehors, il ne vit que Richard, étendu par terre, sans personne d’autre aux alentours. Il lui fallut un instant pour comprendre ce que cela signifiait ; puis il renifla et le déposa délicatement sur la table d’opération. « Tu t’es amélioré, hein ? Tu arrives même à ramper jusqu’ici tout seul, maintenant. Alors pourquoi tu es encore blessé, si tu te crois si fort ?!
« … Argh… Apparemment, je… ne suis pas assez fort », marmonna Richard, à peine conscient.
Cette fois, il resta parfaitement calme et maître de lui, bavardant tranquillement avec Lawrence tandis que les instruments glacés fouillaient ses entrailles. L’opération fut terminée en moins d’une heure, après quoi l’ancien maître runier saint se mit à examiner le butin de Richard.
« Pas mal, gamin ! C’est toi qui as tué tout ça ? » demanda Lawrence avec admiration.
Richard acquiesça et laissa Lawrence garder tout le butin pour le vendre. Cette fois, il ne se hâta ni de méditer ni de fabriquer des runes. Il sortit plutôt plusieurs bouteilles d’alcool fort et se mit à boire sur son perron.
« Est-ce que je peux boire un peu avec vous ? » demanda à un moment une jeune voix douce. Richard leva les yeux, surpris, et aperçut un adolescent maigre à ses côtés. Il lui désigna une autre chaise.
Le garçon rattrapa de justesse les deux bouteilles d’alcool qu’on lui avait lancées, puis en prit une gorgée maladroite et se mit aussitôt à tousser. « Beurk, c’est infect ! » se plaignit-il en rougissant.
Richard se contenta de sourire doucement et continua à boire à son rythme. À présent, tout ce qu’il demandait à l’alcool, c’était d’être fort ; le goût lui importait peu.
« Maître Richard, j’ai entendu dire que vous étiez un grand maître runier ? » demanda le garçon, curieux et admiratif.
Richard répondit par un grognement affirmatif. « Qu’est-ce que tu fais ici, gamin ?
Le garçon se redressa, fier. « Je ne suis pas un gamin ! J’ai déjà dix-huit ans et je suis au niveau dix-sept !
Les yeux de Richard s’illuminèrent brièvement. « Seize ans, et seulement niveau quinze. Ton déguisement ne sert à rien, et sans un adulte pour te protéger, tu ne tiendrais pas un jour. Ne crois pas que ce collier puisse vraiment dissimuler quoi que ce soit.
Le garçon resta interdit un instant, puis se décomposa. « P-pardon, monsieur. Je suis le fils du duc Tamuc. Mon père m’a amené ici pour ma cérémonie de passage à l’âge adulte.
Richard acquiesça devant l’adolescent presque révérencieux et se caressa la barbe par habitude. Mais au lieu d’une barbe naissante, sa main rencontra des poils épais et rêches, ainsi que de longs favoris. Il resta perplexe un instant, puis se rendit vite compte qu’il avait négligé sa toilette pendant tout son voyage. Il secoua la tête, faisant remuer sa petite queue-de-cheval.
Le peu d’attention qu’il accordait au garçon s’évanouit entièrement. Il sortit Carnage, sous forme d’épée, et s’en servit comme d’un miroir. Il vit son reflet : un homme dans la force de l’âge, qui ne se souciait guère de sa toilette, et dont le coin des yeux laissait à peine deviner la jeunesse. Il jeta simplement l’épée sur le côté et prit une autre gorgée d’alcool.
L’adolescent ne sembla pas se formaliser d’être ignoré ; il regardait seulement Richard avec une admiration encore plus vive. Il s’agita quelques minutes, puis finit par poser la question qui lui brûlait les lèvres. « Maître Richard, pensez-vous que j’aie le potentiel nécessaire pour apprendre l’art de la gravure runique ? »