Chapitre 709
Franchir de force
Les guerriers drows semblèrent saisis par une main invisible et suspendus en l’air. La douleur se lisait sur leurs visages tandis qu’ils se mettaient à fondre. En quelques instants à peine, ils n’étaient plus que des flaques indistinctes sur le sol !
Voidbones continua d’avancer vers le portail. Un bourdonnement semblable à celui d’un essaim d’abeilles s’éleva des portes, qui tentaient de lui barrer l’entrée, mais elles finirent par céder à la force invisible et leurs enchantements se brisèrent les uns après les autres. Elles poussèrent un grincement sourd en tombant de leurs gonds, puis s’écrasèrent au sol.
Un sourire sinistre apparut sur le visage de Voidbones tandis qu’il avançait, ses longs cils frémissant de plaisir. Mais le pas qu’il s’apprêtait à faire ne toucha jamais le sol.
« Qui va là ? » demanda-t-il froidement. Il n’était pas du genre à poser ce genre de question, mais il était proche de Sharon et n’avait pas encore vérifié dans quel état elle se trouvait.
« Qui es-tu ? » lança derrière lui une voix tout aussi froide, qui lui fit froncer les sourcils.
Voidbones savait que la personne derrière lui n’était pas un homoncule comme les autres gardiens de Sharon. Tuer ces marionnettes était une chose, mais s’en prendre à quelqu’un dans la demeure de la mage légendaire ne pouvait que mal tourner.
Le nouvel arrivant n’était pas particulièrement puissant, mais son corps exhalait une pure intention meurtrière, imprégnée d’une odeur de sang. Son aura semblait bouillonner de rage, comme si elle allait l’ensevelir tout entier !
Comment un faible pouvait-il dégager une aura aussi puissante ? Voidbones n’y comprenait rien. Combien en avait-il tué, au juste ? Même certains démons terrifiants qu’il avait affrontés, et qui avaient laissé de nombreux cadavres derrière eux, ne dégageaient pas une aura de mort aussi âcre !
Mais l’intention meurtrière n’était pas la puissance. Voidbones se retourna calmement et examina le jeune homme singulier qui se tenait tout près. C’était manifestement un garçon, encore marqué par une tendre immaturité dans le visage et la silhouette, mais son regard était résolu. Sa barbe courte et fournie jurait avec ses traits séduisants, presque gracieux, mais lui donnait dans l’ensemble l’air d’un homme qui avait déjà beaucoup vécu. Un parfait équilibre entre rudesse et délicatesse.
C’était Richard.
Richard observa Voidbones sans expression, puis posa au sol un long coffret rectangulaire. Une pression sur le dessus fit jaillir trois épées longues, qui tombèrent successivement par terre. Il jeta le Jumeau du Destin au sol, examina ses trois lames, puis finit par choisir l’épée sans nom.
Voidbones plissa les yeux en fixant l’épée elfique dans les mains de Richard. Elle n’avait rien de remarquable ; elle semblait même être la plus faible des trois. Pourtant, pour une raison inconnue, elle l’emplissait d’effroi. Le fait que ce nouvel adversaire l’ait préférée à trois armes légendaires suffisait à montrer qu’il ne fallait pas la sous-estimer.
« Richard Archeron », dit lentement Voidbones.
Richard ne répondit pas et resserra simplement sa prise sur son épée. Il avait vaguement le sentiment que répondre à l’appel de son nom déclencherait quelque chose de terrible.
Voidbones lui adressa un sourire à vous glacer le sang. « Tu dois être lui. Je ne comprends pas pourquoi Maître apprécie un morveux sans talent comme toi. »
« Tu es un élève de Maître Richard ? » répondit enfin Richard, sans émotion.
« Oui, mais je ne suis pas comme toi. Je suis son meilleur… l’un de ses meilleurs élèves. »
Richard ralentit sa respiration et ajusta sans cesse sa prise sur l’épée. « Qu’est-ce que tu fais ici ? »
« Je voulais juste lui rendre visite. Ça te pose un problème ? »
« Tu n’as pas le droit d’entrer », répliqua fermement Richard.
« Et si j’insiste ? »
« Essaie donc. »
« Ouah, gamin. Sacrément arrogant pour un petit con. Très bien, je vais “essayer”, alors. » Voidbones se retourna aussitôt et se dirigea vers le portail.
Bien que l’ennemi lui tournât le dos, Richard avait l’impression que d’innombrables yeux le surveillaient de toutes parts. Le moindre mouvement serait remarqué et entraînerait une riposte mortelle.
La perspective bien réelle de la mort résonna de nouveau dans ses pensées, et l’un des choix les plus douloureux de sa vie s’imposa à lui.
Attaquer signifierait une mort presque certaine, sans même parvenir à arrêter cet ennemi. Ne rien faire lui permettrait de survivre, et lui laisserait une chance de se venger un jour. Avancer et mourir, ou reculer et vivre.
Voidbones fit un premier pas. Son pied heurta le sol dans un bruit sourd. Le sang afflua aussitôt à la tête de Richard. Allait-il le laisser s’approcher de Sharon comme ça ?
Ses yeux prirent une teinte cramoisie, semblable à celle du sang, et la mort lui parut soudain dérisoire au regard de tout le reste. Il préférait tomber en avançant plutôt que de reconnaître sa défaite !
L’épée s’éleva aussitôt dans les airs et se dirigea vers Voidbones. Mais cette fois, aucune lueur lunaire ne se forma au-dessus d’elle. Voidbones conserva son sourire tandis que la lame approchait, sans chercher à l’éviter. Les flammes azurées demeuraient repliées en lui, sans bouger d’un pouce. Cette attaque n’avait rien de particulièrement rapide ni de puissant ; la lame tremblait même.
Pourtant, quand une légère brise lui effleura l’oreille, le sourire serein de Voidbones se transforma brusquement en expression de surprise. Son corps tressaillit violemment : pour la première fois depuis son entrée dans Deepblue, il esquiva.
L’épée elfique disparut à moins d’une paume de lui, comme les sorts des grands mages, mais réapparut un instant plus tard. Cette fois, sa pointe était baignée d’une riche lueur verte.
Il avait esquivé au bon moment, et l’attaque de Richard ne frappa que le vide. Pourtant, Voidbones n’avait plus rien d’arrogant ; il fusillait Richard du regard. Il fit un nouvel écart sur le côté pour éviter un autre coup soudain, puis le temps sembla s’arrêter. Lui et Richard se figèrent, pareils à des statues sans vie, et se dévisagèrent longuement.
Enfin, le coin de la bouche de Richard se mit à tressaillir, et un sourire impuissant se dessina sur son visage. Sa peau rougit tandis qu’il exhalait une brume rose. L’épée était toujours dans ses mains, mais il avait beau essayer, il ne parvenait plus à les bouger. Ses doigts desserrèrent lentement leur prise, et la lame lui échappa pour heurter le sol dans un tintement.
Richard commença à basculer en avant et finit par tomber. Son regard, pourtant, ne se troubla pas. Une douleur indescriptible traversa son visage tandis que les flammes azurées pénétraient chaque parcelle de son corps et le brûlaient furieusement de l’intérieur. Mais il se sentait étrangement apaisé : il était tombé en barrant le chemin.
Juste avant de sombrer dans les ténèbres, Richard se souvint soudain du cristal du destin dans sa poche…
Voidbones ne bougea qu’une fois Richard les yeux clos. Il se redressa, révélant une longue entaille sur le côté gauche de son visage. La blessure s’ouvrit aussitôt et laissa couler un sang vert fluorescent. Elle était profonde, mais on n’y distinguait aucun os.
Il tendit la main pour toucher la plaie, puis porta ses doigts à sa bouche. Une expression complexe se peignit sur son visage tandis qu’il contemplait Richard étendu sur le sol. « Tu as vraiment réussi à me blesser… Tu aurais dû t’enfuir dès que je suis arrivé, imbécile… Enfin, je déciderai si je te tue ou non après avoir vu Maître. Je ne peux pas agir à la hâte sans en avoir le cœur net. »
Voidbones ne se préoccupa plus de Richard. Il enjamba son corps et pénétra dans la demeure. Une odeur étrange commença à s’en échapper : celle d’homoncule fondu.
C’est alors qu’un vacarme retentit en bas des escaliers : les grands mages venaient enfin d’atteindre cet étage. Voidbones avait laissé plusieurs barrières derrière lui, mais aucune n’était aussi puissante que celle de la salle de réunion ; ils les avaient donc traversées de force.
À la vue des deux marionnettes fondues sur le sol et de Richard étendu sans bouger, tous poussèrent des exclamations de stupeur. Les portes brisées les affolèrent davantage encore : Voidbones était entré !
Les grands mages restèrent impuissants devant les portes déformées, sans savoir s’ils devaient se précipiter à l’intérieur ou fuir. Sharon leur avait formellement interdit d’entrer dans sa demeure, quelles que soient les circonstances. Mais ils ne pouvaient pas non plus rester les bras croisés.
Plongés dans leur propre confusion, ils n’eurent même pas le temps de vérifier si Richard était vivant. À leurs yeux, personne dans Deepblue n’était actuellement capable de survivre à un combat contre Voidbones.
……
Tous les grands mages ne s’étaient pas précipités vers la demeure de Sharon. Blackgold s’était frappé le front à mi-chemin et avait rebroussé chemin en courant vers son bureau.
Une petite partie de sa pièce était isolée par une porte enchantée, derrière laquelle se trouvait une grande boule de cristal. Le nain gris savait comment lever cet enchantement, mais la procédure était bien trop longue et compliquée. Il prit simplement son arme et tira à un mètre à peine. La détonation fit trembler les alentours tandis que d’innombrables éclats d’acier pleuvaient dans la pièce. L’enchantement s’illumina un instant, puis se brisa, déclenchant partout des alarmes magiques.
Blackgold n’y prêta aucune attention. Il se précipita à l’intérieur et frappa la boule de cristal si fort qu’elle vola en éclats. Les fragments lui entaillèrent toute la main, mais il ne s’en aperçut même pas et continua de jurer entre ses dents : « Bon sang ! Pourquoi n’ai-je pas pensé à lui plus tôt ? »
Au plus profond d’un monde mystérieux privé de lumière, une paire d’yeux violets s’ouvrit lentement. Une voix éraillée rompit le silence mortel des lieux : « Maître… m’a… appelé ? »