Chapitre 697
Vaillance Archeron
« J’ai dit : tue-moi ! » gronda Sua en oscillant d’avant en arrière.
« Hmm ? Pourquoi ? » demanda Richard.
« Nous sommes des ennemis mortels ! Autrefois… »
« Tu m’as fait subir bien des choses, par le passé. Te tuer deux fois n’aurait pas suffi à te punir. Pourtant, aujourd’hui, tu m’as montré que certains seigneurs Archeron n’étaient pas encore devenus des lâches. Tout le monde n’a pas le courage de foncer sur mon bataillon de chevaliers runiques avec seulement une centaine d’hommes. Plutôt que de te tuer, je préfère offrir un peu d’argent de poche à mes hommes. »
Sua se figea un instant, puis lâcha entre ses dents : « Tu regretteras de m’avoir laissé partir !
— Ce serait une expérience nouvelle. » Richard fit signe aux chevaliers de se retirer.
Sua marqua de nouveau une pause, prenant le temps de comprendre que Richard le laissait partir, lui et ses guerriers. « Quoi… »
« Pas la peine d’être surpris. Je n’ai pas le temps de m’occuper d’esclaves. Rentre et découvre combien tu vaux, puis envoie la rançon à la Rose Noire. Bon, je m’en vais ; il me reste deux fourmis à écraser. »
L’armée se dispersa alors et s’engagea tranquillement sur la route.
« Mon seigneur, je… » Un aide s’approcha de Sua, la tête basse, honteux. Il n’avait pas chargé avec les autres.
Sua lui accorda à peine un regard. « S’il peut me laisser partir, je peux te pardonner de ne pas avoir eu le courage de te battre. Mais ce sera la première et la dernière fois. »
……
Assis sur son trône de fer, le marquis Sauron respirait de plus en plus difficilement tandis qu’un serviteur lui annonçait une nouvelle impensable : le baron Sua avait emmené son armée personnelle combattre Richard.
Combien de soldats un misérable baron pouvait-il bien avoir ? Sauron connaissait la réponse, et savait exactement ce qui arriverait à son fils une fois la bataille engagée. Finalement, il ne dit rien et congédia le serviteur d’un geste de la main. La salle était froide et lugubre ; le froid du fer sous lui semblait pénétrer jusqu’à la moelle de ses os. Sauron se demanda soudain ce qu’il en était de ce siège. Était-il si froid qu’il avait éteint les flammes volcaniques de son cœur ?
Avant que les transmissions à longue distance n’existent, griffons et vouivres étaient les moyens de transport les plus prisés. Aujourd’hui encore, on préférait les griffons pour leur commodité et leur coût ; beaucoup préféraient faire la route à pied plutôt que d’installer des portails. Seuls les objets de la plus haute importance étaient envoyés par magie.
Bien sûr, Richard n’avait pas de telles contraintes. Deux nouvelles casernes et des terrains d’entraînement étaient en construction aux abords du Château de la Rose Noire, et le château lui-même allait être agrandi pour accueillir un complexe de téléportation. La sécurité n’était pas une question de dépenses, et Lina travaillait actuellement à des portails vers Faust, Faelor et le Plan forestier. Une fois ceux-là terminés, viendrait le tour du plan de Senma. Chaque porte de téléportation était construite dans un bâtiment isolé.
Richard rêvait de couvrir le flanc de la montagne de ces portes.
Le château lui-même devait aussi être rénové. Son plan d’origine avait été entièrement pensé pour la défense, et cela ne poserait donc pas de problème, mais Richard voulait davantage de bâtiments fonctionnels et plus de confort. Il fallait aménager les nids des griffons et des vouivres, et en ajouter un pour les faucons de Morsehill. Enfin, une nouvelle ville serait bâtie sur le port qui surplombait Azan, ce qui ouvrirait des perspectives commerciales. Bien sûr, Richard s’en servait aussi pour avertir les anciens vassaux qui régnaient sur les terres voisines.
Après avoir parcouru le plan de reconstruction, Richard hocha la tête d’un air approbateur et signa le contrat. Le mage responsable s’enthousiasma aussitôt : un projet colossal, d’une valeur de près d’un million de pièces d’or, était le rêve de tout géomancien.
Richard n’avait pas beaucoup de relations en dehors de Faust ; Azan ne comptait aucun architecte compétent, et il ne pouvait confier à des inconnus le renforcement des défenses de son château. Impressionné par le château d’Alice, il avait emprunté ces géomanciens à ses terres. Des maçons étaient déjà en route et arriveraient dans quelques jours.
Après avoir signé et approuvé le plan, il retourna à Faust avec ses partisans. La ville fourmillait désormais de vie : de nombreux puissants s’y étaient rassemblés, venus de tout le continent et même d’autres plans, et d’autres étaient encore attendus.
La reconquête de la Rose Noire et l’exécution des traîtres ne visaient pas seulement à éliminer quelques centaines de membres d’une famille de branche ; personne d’important ne se souciait des terres qu’il avait acquises ni de la somme dépensée pour ses troupes. En revanche, il avait ainsi fait étalage de la puissance de ses chevaliers runiques, ce qui avait provoqué un véritable tollé sur tout le continent. On commençait déjà à comprendre que son taux de réussite devait être extrêmement élevé, comme c’était souvent le cas chez les aspirants maîtres des runes saints.
À présent, beaucoup pensaient qu’il se trouvait au milieu de son développement. Sa créativité, son habileté et sa maîtrise de la théorie n’étaient plus ce qui le freinait ; c’était le mana. Cela signifiait également que les runes qu’il pouvait créer approchaient déjà du pinacle de son art. Beaucoup voulaient donc tirer de lui tout ce qu’ils pouvaient dès maintenant ; après tout, à mesure qu’il gagnerait en puissance, son temps prendrait plusieurs fois plus de valeur.
Quand Richard regagna son île, un grand panier rempli de messages de bienvenue l’attendait sur son bureau. Certains provenaient de familles influentes, d’autres de parents par le sang de puissants célèbres. On racontait qu’un être légendaire était venu en personne à Faust. Bien plus de gens que prévu avaient décidé de participer, et il restait encore trois jours avant l’arrivée des plus importants d’entre eux.
Devant le nombre impressionnant de demandes d’invitation de la haute société, Richard envoya aussitôt des gens demander à Agamemnon de trouver un maître de cérémonie professionnel. Il fallait aussi ajouter une convention sur les runes au programme d’ouverture : elle serait animée par une nouvelle maîtresse des runes, Rosie Archeron.
Agamemnon était assez proche de Richard pour connaître Rosie, mais son nom le stupéfia tout de même. Le jeune homme taciturne esquissa un rare sourire. « Les deux vieux croulants vont devenir fous.
Ce n’était plus un secret que Rosie était une aspirante maîtresse des runes, mais beaucoup pensaient qu’elle ne savait créer qu’un petit nombre de runes élémentaires. C’était là que s’arrêtaient la plupart des mages qui consacraient leur temps à la gravure des runes. Même les plus optimistes n’auraient pas imaginé qu’elle était déjà une véritable maîtresse des runes, ce qui signifiait qu’elle avait au minimum le potentiel de devenir une grande maîtresse des runes. Si la Famille Mensa l’avait su, elle ne l’aurait sans aucun doute jamais vendue à la Famille Schumpeter.
« C’est vraiment Rosie ? » Agamemnon avait encore du mal à y croire.
« Bien sûr que c’est elle », répondit Richard d’un ton assuré.
Les autres pouvaient croire que Rosie avait simplement eu de la chance : les Mensa avaient renoncé à faire d’elle une maîtresse des runes à cause de son talent limité pour la gravure, mais elle avait eu la possibilité d’apprendre auprès d’un aspirant maître des runes saint, qui l’avait aidée à dépasser ses limites. Richard, lui, ne voyait pas les choses ainsi. Il pouvait constater de ses propres yeux tous les efforts qu’elle consacrait à ses études, passant sa vie entre le laboratoire et la salle de méditation. Rares étaient ceux qui auraient supporté une telle existence plus de quelques jours, mais elle la menait depuis des années. Même durant ses cinq années à Deepblue, il ne s’était pas montré aussi concentré ni aussi persévérant.
Ses fondations en théorie magique étaient également extrêmement solides. Sa façon de penser manquait parfois de souplesse, mais elle restait assez malléable pour qu’on puisse la guider. Il n’avait pas besoin de tout lui enseigner : il lui suffisait de lui montrer la bonne voie pour qu’elle trouve elle-même les conclusions justes. Il était tout naturel qu’elle devienne une véritable maîtresse des runes.