Chapitre 680
Une cité historique
Tandis que Richard simulait l’efficacité d’innombrables variantes de drones contre une armée de chevaliers runiques, les étoiles éblouissantes du ciel se fondirent peu à peu dans la lumière du jour. Il reprit soudain ses esprits et comprit à quel point combattre dans Norland serait utile pour améliorer ses propres tactiques ; il décida donc de s’y consacrer davantage. Son armée se remit en marche, prenant enfin la direction du Château de la Rose Noire et laissant derrière elle un peu moins de cinquante tombes pour les drones morts au combat.
La mère de la couvée lui répétait sans cesse que les drones constituaient le meilleur repas pour les autres drones, mais il refusait de s’y résoudre. Il avait beau avoir fini par accepter qu’ils étaient assez sacrifiables pour occuper les postes les plus dangereux, ils restaient ses soldats et il entendait leur accorder un peu de dignité dans la mort.
……
Peu après le départ de l’armée, plusieurs grands arbres qui n’avaient rien de particulier se tordirent soudain dans le petit bois, et de grosses masses tombèrent au sol. Collantes et souples, elles se mirent à remuer un instant, avant que des bras et des jambes n’en jaillissent. Ces étranges créatures avaient une forme humanoïde, mais leur visage saillait de leur torse et leurs genoux s’articulaient à l’envers. Il ne s’agissait certainement pas d’humains.
Elles errèrent silencieusement dans les bois, sans laisser la moindre trace derrière elles. Leurs mouvements étaient lents, mais la matière qui leur tenait lieu de peau changeait si vite de couleur pour se fondre dans le décor qu’elles ne faisaient pratiquement qu’un avec leur environnement. Qui ne les observait pas attentivement pouvait facilement les manquer.
Ces êtres avaient pour cible les nouvelles tombes. Ils se rendirent aux sépultures et déterrèrent avec précaution un chevalier de la Lance d’Ombre mort. La plus grande des créatures tendit un bras tentaculaire et palpa doucement ses blessures. Tandis que les autres se mettaient à déterrer d’autres tombes, une voix grinçante résonna doucement en langue commune de Norland : « Comme prévu, ces chevaliers ne sont pas humains. On dirait qu’ils ont été élevés. Rapportez-en quelques spécimens ; le Maître saura quoi en faire. Nettoyez ensuite. »
Les autres créatures accélérèrent leurs fouilles. Trois d’entre elles finirent par repartir avec six chevaliers d’élite de la Lance d’Ombre et une monture. Trois autres restèrent pour remettre les tombes en état, jusqu’à ce qu’elles n’aient plus rien de différent. Sans y regarder de près, personne ne remarquerait que les corps avaient été dérobés.
……
Un étrange malaise envahit soudain l’esprit de Richard, comme si quelque chose de froid et d’humide le léchait. Une vive impression de danger l’alerta aussitôt, mais la sensation ne dura qu’un instant avant de s’évanouir. Il n’eut pas le temps d’en retrouver la source.
Le Château de la Rose Noire étant déjà en vue, il n’eut d’autre choix que de chasser cette impression et de se concentrer sur la bataille imminente. Les tombes familiales se trouvant déjà sur l’île flottante, s’emparer d’Azan suffirait à légitimer pleinement sa prétention au titre de chef de famille.
Alors qu’ils avançaient, une tête se dressa brusquement au sommet d’une colline lointaine et un homme s’éloigna au galop. Olar ricana devant l’incompétence de l’éclaireur, saisit l’arc long qu’il portait dans le dos et s’apprêta à tirer. Avec son nouvel arc épique et ses flèches de première qualité, mille mètres ne représentaient aucun défi.
Richard lui fit toutefois signe de s’abstenir. « Inutile. Ce n’est qu’un Archeron ordinaire. »
Le barde elfe remit son arc dans son dos à contrecœur. Richard gagnait chaque jour de nouveaux partisans, tous d’une puissance considérable. Beaucoup avaient déjà atteint le niveau 17, et Tiramisu, en particulier, équivalait à deux guerriers de ce niveau. Olar, en revanche, n’était que niveau 11 en tant qu’archer et niveau 14 en tant que barde. Voilà le problème quand on exerçait plusieurs professions à la fois : les occasions de faire étalage de ses prouesses se raréfiaient de jour en jour.
« Bien, en route », les pressa Richard. « Le paysage est magnifique, mais vous pourrez le contempler en chemin. »
Bien qu’ils s’apprêtassent à assiéger un château réputé dans toute l’Alliance pour ses défenses, il ne semblait pas le moins du monde inquiet. Son calme gagna les autres, et ses partisans ne tardèrent pas à afficher de grands sourires. Seuls Asiris et Senma paraissaient vraiment préoccupés par ce qui les attendait ; même Lina était sereine. La Dragonmage savait à quel point le château était solide, mais elle avait aussi une confiance absolue en Richard.
« Qu’est-ce que c’est ? » Olar fut le premier à remarquer un mince nuage de poussière qui s’élevait au loin. L’armée accéléra le pas et aperçut une caravane qui se dirigeait droit vers le Château de la Rose Noire.
Richard ordonna à ses hommes d’intercepter le groupe. Le propriétaire et le capitaine des gardes tremblèrent de peur à leur approche et s’inclinèrent si bas que leurs têtes frôlèrent presque le sol. Le capitaine semblait le plus terrifié des deux, en partie parce que ses arts martiaux étaient liés à l’élément des ténèbres et que des flammes sacrées vacillaient au bout de la corne de la licorne.
Quelques questions suffirent à établir la raison de leur présence. Il s’agissait d’un groupe de marchands qui acheminait de la nourriture et d’autres provisions au Château de la Rose Noire, en échange de meubles anciens fournis par le conseil de famille. La plupart des chariots ne transportaient que de la viande séchée, mais cela représentait déjà une dépense importante pour le conseil. Ils n’étaient qu’une bande de singes dont on se débarrasserait tôt ou tard ; ni Sauron ni Goliath ne les avaient donc aidés financièrement.
En réalité, Sauron prélevait même la majeure partie des revenus territoriaux de Gaton et contrôlait les affaires militaires. Le conseil ne pouvait se bercer d’illusions quant à sa richesse qu’en vendant des objets du château. Hélas, malgré l’ancienneté des lieux, les Archeron ne s’étaient jamais vraiment souciés des objets de luxe. Même Gaton avait surtout dépensé pour renforcer les défenses ; les pièces de valeur étaient donc rares.
Le conseil vendait maintenant des meubles, mais avec un peu de temps, il commencerait probablement à démonter les balistes des remparts pour les vendre à leur tour. Certains trouveraient même sans doute dommage de conserver les grands trébuchets et les réduiraient en tas de ferraille.
Quand le propriétaire eut fini ses explications, Richard hocha la tête. « Vous pouvez partir. Laissez les marchandises ici. »
« Qu… quoi ? » L’homme n’en croyait pas ses oreilles. « Qu’est-ce que vous dites ? »
« J’ai dit que vous pouviez partir, mais que vous deviez laisser les marchandises ici. Et si je dois le répéter, quelqu’un va mourir. »
« Mais je fais du commerce en toute légalité ! » s’écria le propriétaire.
Richard posa sur lui un regard sans équivoque, et l’homme se tut aussitôt. « Ah oui ? Cela fait déjà un bon moment que j’ai déclaré illégal le Conseil de la famille Archeron, et je n’ai pas tardé à le répéter tout en déclarant la guerre à ces traîtres. Vous avez l’audace de faire affaire avec des rebelles, mais vous voudriez que je vous laisse partir ? Allez, dites-moi qui vous donne une telle assurance. »
« Les Tu— »
« Nous partons tout de suite ! » Le propriétaire allait s’accrocher à cette bouée de sauvetage, mais le capitaine des gardes lui plaqua rapidement une main sur la bouche. Sans se soucier des protestations du marchand, le guerrier l’entraîna et rassembla tout le monde avant de s’en aller.
Richard regarda les silhouettes qui s’éloignaient avec un sourire entendu, puis fit rapprocher les chariots par quelques chevaliers. On plaça ensuite à côté une pancarte portant son nom et son blason, avant qu’il ne conduise ses hommes vers le château sans laisser le moindre garde derrière eux. À ce stade, il aurait été bien surpris que quelqu’un ose toucher à ses affaires.
……
Le Château de la Rose Noire était aussi majestueux que la première fois qu’il l’avait vu, telle une couronne grandiose posée sur la ville d’Azan. La forteresse se dressait fièrement, chaque angle hérissé de tours à trébuchets qui avaient résisté à l’épreuve du temps. Le château n’était encore jamais tombé, et beaucoup pensaient qu’il ne tomberait jamais. Tous ses anciens propriétaires avaient été de véritables fanatiques Archeron, mettant leur talent pour la guerre au service de défenses toujours plus puissantes. La conception astucieuse des remparts, les portes profondément enfouies derrière cinq herses, la construction même du château, semblable à un tunnel… Tout avait été pensé pour donner du fil à retordre à quiconque tenterait de l’envahir.
Azan avait bien une muraille, mais on ne pouvait pas compter dessus. Ce fief Archeron étant l’un des plus anciens, cinq vassaux locaux y détenaient une autorité limitée. Depuis que Richard et le conseil de famille avaient cessé de feindre l’entente cordiale, ils se livraient querelle ; la ville serait donc facile à prendre. Ni Sauron ni Goliath n’avaient fait confiance au conseil de famille pour administrer tout Azan, et son autorité se limitait donc au château.