Chapitre 673
Le passage à l’âge adulte
Faust devenait chaque jour un peu plus agité. Deux sujets liés aux Archeron accaparaient toutes les attentions : la protection de l’Église, qui prendrait fin dans un mois, et le délai accordé par Richard au Conseil de la famille Archeron pour évacuer, auquel il restait moins d’une quinzaine de jours.
On approchait du moment où même une armée partie de Faelor aurait à peine le temps d’arriver. Il n’y avait plus aucune chance de remporter un siège prolongé avant l’expiration du délai, et le Château de la Rose Noire était réputé pour ses puissantes défenses, qui le rendaient imprenable par une attaque directe. Tous les ennemis des Archeron avaient été arrêtés aux murs d’Azan ; chacun se demandait donc comment Richard comptait mettre ses menaces à exécution.
Tout semblait plutôt mal engagé pour Richard. Le comte Goliath et le marquis Sauron avaient mobilisé des troupes près de la péninsule et, même s’ils n’avaient pas encore pénétré sur les terres de Gaton, tout indiquait qu’ils en avaient l’intention.
C’est au beau milieu de ce chaos que Richard revint à Norland. Dès qu’il sortit du bâtiment de l’Église, la nouvelle se répandit dans tout Faust. Cette fois, ce n’était pas seulement parce qu’il se trouvait sous les feux de la rampe, mais aussi parce qu’il chevauchait une licorne : c’était la première fois qu’il faisait ouvertement sortir cette créature sacrée dans Norland.
En quelques minutes à peine, d’innombrables regards se tournèrent vers les portes de l’Église. Beaucoup accoururent à la hâte en apprenant la nouvelle, pressentant vaguement que Richard s’apprêtait à faire des siennes.
Le cheval de Richard avançait lentement dans les rues pavées ; il voulait laisser le temps à la foule de se rassembler.
Derrière lui vinrent d’abord ses compagnons, un groupe hétéroclite aux couleurs, aux silhouettes et aux formes variées. Aux yeux des habitants de Norland, même s’ils n’étaient pas de haut rang, ils débordaient tous d’une intention meurtrière. Leur expérience du combat ne faisait aucun doute ; ils étaient bien plus menaçants qu’un saint inexpérimenté.
Puis sortirent des troupes de chevaliers d’élite à lance d’ombre. La rigidité absolue de leur formation et sa précision méticuleuse captèrent encore davantage l’attention que leur équipement extravagant de qualité supérieure. Trois cents cavaliers d’élite au total défilèrent, manquant de faire s’étrangler les badauds. Chacun de ces soldats pouvait devenir un chevalier runique !
Certains se mirent en secret à calculer le coût de la téléportation. Tout le monde savait que le transport d’un chevalier coûtait deux fois plus cher que celui d’un passager ordinaire ; même à seulement cinq mille pièces d’or par transfert, la note atteignait donc la somme vertigineuse de trois millions de pièces d’or ! De plus, Faelor n’avait été relié à l’Église que depuis peu. Même si Richard avait offert de nombreux sacrifices, il était presque impossible de ramener le coût à cinq mille pièces par personne. La dépense était sans doute encore plus effrayante !
Pourtant, ce n’était pas tout. D’autres chevaliers sortirent, cette fois en file indienne. Ils étaient moins raides que les chevaliers à lance d’ombre, plus humains, mais leur aura était encore plus féroce que celle de leurs homologues. Aucun noble de Norland n’aurait pu se méprendre sur leur maintien et leur vigueur, et bientôt quelqu’un s’écria qu’il s’agissait de chevaliers runiques.
Au début, cela ne suscita aucun émoi. Après tout, Richard était le maître des runes royal et avait toutes les chances de devenir un maître des runes saint au cours de sa vie. Il allait de soi qu’il compte des chevaliers runiques dans ses rangs. Beaucoup hochèrent la tête, confirmant leur hypothèse : Richard avait caché des chevaliers runiques sur son plan privé, et ceux-ci étaient manifestement, en plus, des chevaliers en armure complète de grade deux. Leurs montures, qui commençaient à se faire connaître dans l’Alliance sacrée, étaient elles aussi visibles de tous.
La vraie question était : combien Richard en avait-il ? Dix ? Quinze ?
Il ne fallut pas longtemps pour que dix chevaliers runiques sortent de l’Église. Certains sourires devinrent forcés, tandis que d’autres gardaient leur air entendu. Quand les cinq suivants passèrent, les sourires du second groupe se figèrent à leur tour. Ceux du premier ne parvenaient même plus à sourire.
Pourtant, les chevaliers runiques continuèrent à défiler les uns après les autres. Lorsque le vingtième franchit les portes, la foule commença à s’agiter. Certains étaient fébriles, d’autres blêmes, et beaucoup plus encore furieux. De plus en plus de personnes apprirent la nouvelle, et toute la route entre l’Église et le Temple de Téléportation se remplit peu à peu. Les nobles s’y installèrent avec du thé et des collations. Naturellement, ils ne pouvaient se laisser emporter comme les gens du peuple, mais leurs visages étaient pensifs.
[…]
Le duc Mensa écrasa la tasse de thé dans sa main et gronda, furieux : « Il se donne en spectacle ? Vingt chevaliers runiques ? Nous, la Famille Mensa, ne nous laisserons pas intimider par une simple vingtaine de chevaliers runiques ! »
Le corps entier de son intendant trembla de peur, et il ravala le « jusqu’ici ».
[…]
Dario Schumpeter resta silencieux pendant dix longues minutes après le rapport de son serviteur. Puis il rugit de rage, le déchira en morceaux et se baigna dans la pluie de sang.
[…]
Le Vieux Joseph prenait le thé avec quelques amis. À l’annonce de la nouvelle, plusieurs expressions passèrent sur son visage, mais il finit par ne rien en dire et poursuivit la conversation sur la politique et les territoires. Pourtant, tous semblaient avoir compris qu’il ne fallait pas prononcer le nom des Archeron devant lui.
[…]
Le duc Tuescher et le duc Wellinburg se contentèrent de demander à leurs subordonnés de continuer à observer la scène et de leur communiquer les chiffres exacts.
[…]
L’empereur Philip s’interrompit au milieu de son repas. Après avoir longuement réfléchi, il demanda à son aide : « Qu’en pensez-vous ?
L’aide fut pris au dépourvu par l’intérêt que l’empereur portait à son avis. Il prit le temps d’y réfléchir, puis s’avança pour répondre : « J’ai l’impression que le seigneur Richard cherche à étaler sa puissance militaire, Votre Majesté.
— Ah ? Philip s’essuya les doigts graisseux avec un mouchoir. Et à qui veut-il la montrer ?
— À la Famille Schumpeter et à la Famille Mensa. » De la sueur commençait à perler au front de l’aide.
— Si Richard avait les moyens d’intimider ces familles, il déclencherait une guerre. Le différend qui les oppose ne peut se régler sans que l’un des deux camps soit anéanti.
— Peut-être… » L’aide se força à continuer, la sueur désormais bien visible. « Les Wellinburg et les Tuescher ?
Philip secoua la tête, laissant son aide au bord de l’effondrement. Celui-ci baissa profondément la tête. « Alors… je ne sais pas.
— Hélas… Vous devriez consacrer davantage de temps à l’étude de la politique. Les nouveaux chapitres paraissent d’abord sur nоvelping.com.
L’aide sursauta, stupéfait. « Votre… Majesté ? Je n’ai pas besoin d’étudier la politique, si ? Toute ma fonction consiste à veiller à votre alimentation quotidienne !
Philip sourit, sans son habituelle majesté ; l’empereur sanguinaire se montrait étonnamment jovial, aujourd’hui. « Vous me suivez depuis plus de vingt ans et, pendant tout ce temps, vous avez été assez prudent pour ne commettre aucune erreur. Vous n’avez plus besoin de prouver votre loyauté.
— J’ai une petite parcelle de terre à la frontière pour vous. Les ressources ne sont pas mauvaises, mais vous devrez les développer pour en faire un territoire digne d’un comte. Occupez-vous encore de moi pendant un an, puis vous pourrez vous consacrer à son développement.
— Ça… impossible… pourquoi…
— Vous le méritez. Combien de choses avez-vous négligées, toutes ces années, pour veiller chaque jour à mon alimentation ? Même cette année ne sera qu’une période de transition. Personne n’osera toucher à votre territoire tant que vous me servirez ; alors, développez-le comme il se doit. Cependant, une fois que vous aurez pris vos nouvelles fonctions, je ne pourrai plus vous aider.
L’aide s’agenouilla soudain, la voix étranglée par l’émotion. « M-Merci, Votre Majesté ! Mais… et si vous avez envie de manger quelque chose ?
Philip tapota doucement la table du doigt et contempla le ciel éclatant de Faust. « Hélas, ce n’est pas grave. Je me dis soudain qu’il est inutile que je continue à grossir. Toutes ces années n’étaient peut-être qu’un vœu chimérique…
Ses paroles semblaient quelque peu décousues et de mauvais augure, mais l’aide savait qu’il valait mieux ne pas poser de questions. Pourtant, Philip ne fit que jeter un coup d’œil à son expression avant de rire. « Ne soyez pas nerveux, je me suis simplement laissé aller à la nostalgie. Le gamin a déjà vingt ans, n’est-ce pas ? Il n’étale pas sa puissance militaire ; c’est une cérémonie pour célébrer son passage à l’âge adulte. C’est comme lorsque Gaton a pris la Forêt d’Evernight pour annoncer son entrée sur la scène de l’Alliance. Quel jeune homme plein de vigueur ! Il me tente, lui aussi. Peut-être devrais-je faire un tour, au cas où certains oublieraient mon existence et se montreraient un peu trop audacieux.
— Combien de chevaliers runiques pensez-vous qu’il fera sortir, Votre Majesté ? demanda soudain l’aide.
Philip eut un sourire mystérieux et annonça un nombre qui stupéfia complètement le futur comte. « Cinquante.
— Cinquante ! Mais… mais… Lunor n’a même pas fourni cinquante chevaliers runiques à l’Alliance en une douzaine d’années. Aussi puissant que soit Richard, comment pourrait-il en avoir autant en seulement quatre ans ? » Les runes seules ne suffisaient pas à créer des chevaliers runiques. Il fallait aussi des candidats adaptés, dotés d’une capacité suffisante, ce qui supposait de bonnes relations. Il fallait également tenir compte des frais d’entretien et des salaires exorbitants. Tout cela ne pouvait se faire du jour au lendemain.
— Attendez de voir, répondit Philip avec un sourire.
L’empereur avait à peine fini sa phrase qu’un serviteur se précipita dans la pièce et s’exclama : « Votre Majesté ! Cinquante chevaliers runiques viennent de sortir de l’Église !
Philip éclata d’un rire presque enfantin et se tourna vers son aide. « Vous voyez ? Mon jugement est encore plus juste que le vôtre, hein ? Ha ha !
Mais les paroles suivantes du serviteur mirent fin aux rires. « Ce n’est pas tout, Votre Majesté ! Je suis parti quand ils étaient cinquante, mais d’autres continuent de sortir. J’ai laissé des gens près de l’entrée pour transmettre les nouvelles dès qu’il y aura du nouveau.
Tout le palais sombra dans le silence. Philip lui-même ne sut plus où poser son couteau et sa fourchette.