Chapitre 665
Un conflit qui valait des millions
Le repas s’avéra agréable tant pour l’invité que pour son hôte. Chacun avait tiré quelque chose de l’affaire, et les prémices d’une bonne relation commerciale étaient posées. Richard quitta le restaurant et retourna flâner dans Faust, en direction de l’Atelier de cuivre, dans le quartier des artisans. L’endroit était célèbre pour le vieux nain qui y travaillait, un artisan assez talentueux pour fabriquer à volonté des équipements de qualité épique. Cela s’accompagnait de quelques excentricités : il n’acceptait aucune commande de la part des gens qui ne lui plaisaient pas. Pourtant, des clients franchissaient chaque jour le seuil de son atelier.
Richard n’avait pas besoin d’équipement de qualité épique pour l’instant, mais ses problèmes d’épées prenaient une ampleur démesurée. Son esprit secondaire avait déjà intégré les trois lames à son style de combat, mais devoir transporter trois armes partout où il allait constituait un sérieux handicap. Il espérait que le nain saurait trouver une solution.
Le quartier des artisans était couvert d’enchantements spatiaux qui isolaient chaque atelier, atténuant le bruit et la fumée des forges en activité. Une douzaine de disques métalliques sillonnaient sans cesse le ciel, se fixant aux conduits des ateliers pour aspirer la fumée avant de la transporter hors de la ville.
Le quartier comptait dix forges de tailles diverses, alimentées par des conduits souterrains qui fournissaient une chaleur ardente, capable de faire fondre presque n’importe quoi. Ces conduits existaient déjà avant la découverte de Faust, et l’Alliance Sacrée n’en comprenait pas encore exactement le fonctionnement. Les grands mages avaient toutefois réussi à installer des formations capables de convertir cette énergie en flammes de mana pur, utiles aux grands forgerons qui avaient établi leurs ateliers ici.
La famille royale craignait que ces conduits énergétiques ne soient pas inépuisables. Leur nombre avait donc été limité, et leur activation coûtait fort cher. Seuls les grands maîtres pouvaient ainsi s’établir durablement dans la ville, mais la plupart des véritables maîtres forgerons préféraient s’en abstenir. Les flammes de magie pure convenaient au travail des objets ordinaires, mais elles n’avaient pas l’âme des flammes abyssales ou des flammes nécrotiques, qui conféraient à leurs créations le dernier surcroît de puissance nécessaire pour atteindre le royaume légendaire.
À l’opposé des scènes hautes en couleur du reste de Faust, le quartier des artisans était un monde gris. Les bâtiments étaient en acier, renforcé par des matrices magiques pour résister aux explosions, et les mécanismes destinés à réduire la fumée n’étaient pas efficaces à cent pour cent. La poussière volait partout et enveloppait les lieux d’un brouillard terne.
Le quartier avait ses propres auberges, bars et tavernes, où ses habitants se retrouvaient. Les nains et les gnomes, qui composaient la moitié de la population locale, étaient liés par leurs enclumes et vivaient généralement à l’écart du reste de Faust. On pouvait même apercevoir de temps à autre un orc ou un ogre qui déambulait dans les rues et fréquentait les autres d’égal à égal ; ici, seul le savoir-faire déterminait le statut de chacun.
Des gnomes et des nains se pressaient en tous sens, transportant des blocs de minerai plus gros qu’eux. Ils se trouvaient manifestement au moins dans le royaume des saints. Mais cela n’avait rien de surprenant : après tout, c’était Faust.
Richard passa un moment à explorer le quartier. Il s’y intéressait depuis longtemps, mais n’y était encore jamais venu. Le vacarme, la fumée et la poussière offraient à un assassin la couverture idéale pour passer inaperçu, et jusque-là, il n’avait pas été assez confiant pour prendre ce risque. Certes, l’assassin et tous ceux qui lui étaient liés seraient tués, mais à quoi bon ? Bien sûr, les choses avaient désormais changé. Il ne portait sur lui que la dague de Carnage, mais il se sentait tout de même assez sûr de lui pour se promener tranquillement dans le quartier. Comme Beye le lui avait appris lors de son premier voyage dans la Terre du Crépuscule, une dague suffisait à tailler ses ennemis en pièces.
Cette impatience ardente plaisait assez à Richard. Le tumulte ambiant débordait d’une vitalité qui faisait battre son sang plus vite que d’ordinaire. Pourtant, il s’arrêta soudain net ; ses mains se relâchèrent et son corps se détendit complètement.
« Je ne pensais pas que tes sens seraient aussi aiguisés ! » Une voix douce résonna à son oreille, mais la soif de sang qu’il avait ressentie ne s’apaisa pas. « Maintenant, continue à faire preuve de bon sens et obéis-moi. Tente quoi que ce soit et je te prends la vie sur-le-champ. »
Richard se détendit aussitôt aux paroles de celle qui se prétendait assassine. De toute évidence, cette tueuse en herbe manquait d’expérience. Quel assassin chevronné se mettait à donner des ordres avec autant d’assurance sans même s’assurer que sa cible était incapable de riposter ? Quelqu’un comme Beye aurait pu le maîtriser par la seule puissance de son aura.
« Tourne à droite ! » ordonna la voix lorsqu’ils passèrent devant une petite ruelle, et Richard s’y engagea aussitôt. De l’extérieur, l’endroit semblait tranquille, mais ses bâtiments disposés sans ordre se révélèrent bien plus licencieux que l’assassine ne l’avait imaginé. Des bordels et des bars s’y trouvaient à chaque coin de rue ; tout au fond, un haut mur masquait la vue, à l’exception d’une unique cheminée élancée qui crachotait de petites bouffées de fumée.
Des ivrognes gisaient partout sur la route, tandis que de nombreuses femmes de différentes races, vêtues de façon provocante, leur caressaient les cheveux avec sensualité. Une pointe de confusion vint se mêler à la soif de sang ; Richard en profita pour s’enfoncer davantage dans la ruelle.
« Où est-ce que tu vas ? » siffla soudain l’assassine.
« Je cherche juste un endroit où nous pourrons discuter », répondit Richard avec un sourire.
« Comment veux-tu trouver un endroit pareil ici ? » La voix commençait à s’affoler.
« Les endroits les plus animés cachent souvent des recoins tranquilles et secrets », poursuivit Richard. Il repéra le bar le plus populaire du quartier et y entra.
« Mais… Attends ! » La femme serra les dents, puis le suivit à l’intérieur.
Le bar était extrêmement bruyant, et l’air saturé d’odeurs d’alcool, de sueur et d’autres fluides. Des gens de toutes races et de tous genres s’y mêlaient, se frottant constamment les uns aux autres.
« Laissez passer. » Richard se fraya un chemin dans la foule jusqu’au comptoir, écartant ceux qui lui barraient la route.
L’assassine n’avait manifestement jamais rien vu de pareil. L’ampleur de ce qui ressemblait à une orgie la décontenança tant qu’elle se rapprocha instinctivement de Richard, jusqu’à le heurter.
« Attention », lui conseilla gentiment Richard.
« Comment pourrait-il m’arriver quoi que ce soit ici ? » lança l’assassine d’un ton bravache, bien qu’elle tremblât un peu.
À cet instant, un bras poilu, aussi épais que la cuisse de Richard, se tendit et lui agrippa l’épaule. Un visage hâlé et menaçant apparut devant lui. « Hé, gamin, tu te prends pour qui ? C’est pas un endroit pour les… AAH ! »
Le poing de Richard s’enfonça dans le ventre épais de l’homme. Il ne lui déchira même pas la peau, même lorsque son avant-bras s’y enfonça à son tour. Pourtant, le visage de l’homme se figea, ses yeux et sa bouche s’écarquillèrent comme s’il allait vomir, puis il s’effondra.