Chapitre 654
Sous le Trône divin
Le plan de Cardiff était de détruire Richard ! Une main broyée aurait signé la fin de n’importe quel maître des runes, et vu l’énergie qu’il y mettait, même une grande prêtresse de l’Église ne pourrait pas le guérir complètement. Il aurait peut-être pu s’en sortir en recourant à un sacrifice, mais les chances étaient infimes !
Bon nombre des nobles présents dans la salle avaient déjà percé à jour le petit stratagème de Cardiff, mais ils se contentèrent de sourire et d’observer en silence. Seul Nyris fut assez inquiet pour intervenir : « Richard, fais attention à son visage. »
Cardiff se tourna vers le prince et sourit. « Votre Altesse, même quelqu’un de votre rang ne peut intervenir dans un pari entre deux nobles. Veuillez veiller à ne pas ternir votre image. »
Nyris ricana. « Et je devrais me soucier de mon image parce qu’un rat tente de truquer un pari en public ? »
La réponse cinglante déforma les traits de Cardiff, mais avant qu’il eût pu se défendre, Richard éclata de rire. « Si tu renonces aussi ouvertement à ta dignité, ce n’est pas mon problème. Quant à mon image… »
Sous les yeux des nobles, Richard s’appliqua plusieurs renforcements, allant jusqu’à utiliser quelques parchemins divins qu’il avait apportés. Tous furent stupéfaits, mais personne ne protesta. Puisque Cardiff se protégeait avec son énergie interne, Richard pouvait évidemment recourir au mana pour accroître sa force. Seule restriction : il ne pouvait pas attaquer directement avec la magie.
Lorsque Richard s’avança, des étincelles jaillissaient de tout son corps. Sa main droite sembla disparaître dans un éclair avant de s’abattre sur la joue gauche de Cardiff ; puis, avant que quiconque ait pu réagir, un revers claqua sur le visage du comte. L’énergie interne de Cardiff jaillit pour riposter, mais l’issue, qui semblait déjà jouée, bascula : les étincelles autour de la main de Richard le protégèrent entièrement.
Les gifles avaient été si rapides que Cardiff n’avait pas eu le temps de réagir lorsqu’il sentit le danger le submerger. Deux déferlements d’énergie le frappèrent au visage et explosèrent violemment, le projetant au loin, la tête en sang. Lorsqu’il atterrit enfin sur le dos en hurlant de douleur, plusieurs dents s’envolèrent dans les airs.
La salle sombra dans un silence de mort. Les deux gifles de Richard avaient été d’une puissance phénoménale, équivalente aux coups portés de toutes ses forces par un guerrier de niveau dix-sept. Personne n’aurait imaginé qu’un simple mage puisse être aussi puissant physiquement. Les mages de Deepblue étaient réputés pour leur constitution robuste, mais jamais encore un mage n’avait blessé de ses mains un guerrier d’un niveau supérieur.
Cardiff se tordait de douleur sur le sol, mais Richard l’ignora complètement et se tourna vers Lina. « Tiens », dit-il en lui tendant une reconnaissance de dette d’un million de pièces d’or.
La Dragonmage resta stupéfaite, hébétée : elle n’avait jamais eu entre les mains une somme aussi importante. Richard se pencha pourtant vers elle et murmura : « Tu le mérites. Tout le monde n’est pas prêt à vendre son propre équipement pour le bien de la famille. »
Lina trembla légèrement avant d’accepter le billet en silence.
Les murmures reprirent dans l’assistance, stupéfaite que Richard puisse lui donner un million de pièces d’or comme si de rien n’était, juste après avoir dépensé tant d’argent aux enchères. Lina méritait assurément un salaire aussi élevé, vu sa puissance, mais autrefois, elle aurait eu de la chance d’en gagner quelques centaines de milliers tout au plus. C’était l’un des aspects de Gaton qui faisaient le plus envie aux autres nobles : ils auraient volontiers payé des millions pour s’attacher les services de l’un de ses treize compagnons, mais tous le servaient de leur plein gré presque gratuitement. De nombreuses familles avaient tenté de les débaucher, mais en vain.
Cette différence de dépenses était l’une des raisons pour lesquelles les Archeron avaient pu prospérer si vite, tout comme la présence du redoutable Mordred parmi les hommes de Gaton. Personne ne savait d’où venait le Roi Démon, mais il inspirait la terreur à tous les ennemis de Gaton.
Et voilà qu’ils n’avaient même pas eu une année pour profiter de l’absence de Gaton avant que Richard ne fasse son apparition ! Le fils était complètement différent de son père. Gaton était réputé pour savoir rassembler une bande de puissants lunatiques malgré sa pauvreté, puis mener des guerres sur tous les fronts pour étendre son territoire. Richard, lui, pouvait simplement engloutir des sommes folles pour résoudre n’importe quel problème. Même si ses propres partisans étaient encore loin d’égaler les treize, il recrutait ouvertement un nombre effrayant de chevaliers des runes et achetait de grandes quantités d’équipement puissant. On aurait presque dit qu’il comptait simplement écraser ses ennemis en leur déversant dessus des chevaliers des runes. Retrouvez le chapitre original sur novelping . com.
Les nobles présents ne savaient pas lequel de ces ennemis ils auraient préféré voir affronter en premier. Ils étaient seulement reconnaissants que la Famille Mensa ait fait le sacrifice nécessaire pour empêcher ces lunatiques de se retrouver ensemble.
Cette vente aux enchères eut une conséquence majeure. Certains continueraient à traiter la famille Archeron de bande de parvenus, mais tant que Richard serait à sa tête, personne ne pourrait la dire pauvre.
Richard prit congé de Nyris et se dirigea vers l’Église du Dragon Éternel pour récupérer le contrat d’âme. Il avait emporté huit pièces d’équipement de qualité épique achetées aux enchères, adaptées à ses partisans, ainsi que des matériaux valant plusieurs millions de pièces d’or et la cotte de mailles enchantée qui renforcerait ses troupes d’élite.
Lors de ce retour à Norland, son principal objectif avait été de vendre les deux Fléaux de la Vie à la famille royale en échange d’une offrande de premier ordre et d’or. La famille lui avait proposé treize millions de pièces d’or pour chaque rune, auxquels s’ajoutaient douze millions pour les cent montures.
L’empereur en personne l’avait reçu. Il n’avait cessé de louer la qualité des chevaux et lui avait même proposé d’en acheter cinq cents de plus. Richard avait hésité — cela aurait mobilisé la mère des couvées pendant six mois —, mais avait fini par accepter de les livrer par lots au cours de l’année suivante, après quoi il n’en vendrait plus. Philip avait ri et accepté ces conditions, avant de lui verser six millions d’acompte.
Ainsi, lorsqu’il quitta le palais royal, il possédait des reconnaissances de dette d’une valeur colossale de trente-quatre millions de pièces d’or, ainsi qu’une offrande de premier ordre ! Cardiff surpassait de loin la plupart des jeunes gens de Faust en matière de richesse, mais ce qu’il avait cru être la plus grande faiblesse de Richard s’était retourné contre lui et l’avait écrasé.
……
Richard trouva l’Église du Dragon Éternel dans un désordre complet. Prêtresses et paladins s’affairaient à trier tous les dons, visiblement mécontents de la plupart. Cardiff avait beau avoir essayé de choisir des objets utiles à l’Église, en dehors des offrandes, peu de choses l’intéressaient.
Noelene l’arrêta dès qu’il entra et lui demanda avec un sourire forcé : « Tu es devenu fou ? Pourquoi as-tu fait autant de dons d’un coup ? Cela représente dix millions de pièces d’or ! »
« Utilisez-les pour combattre nos ennemis », répondit Richard en riant.
« La plupart de ces objets ne sont que de la camelote ! » protesta Noelene.
« Gardez ce qui vous semble utile et vendez le reste », dit Richard d’un air innocent. « L’or finira bien par servir, d’une manière ou d’une autre, non ? »
« Mais… Mais… » Noelene finit par soupirer.
……
Flowsand, qui se trouvait alors dans le Temple des Sables, fronçait les sourcils avec irritation en contemplant le coffre devant elle. Il contenait le premier objet que Richard avait remporté aux enchères : les vésicules séminales du seigneur de guerre ours. Elle n’avait pas su ce que c’était quand l’objet était arrivé, mais le Livre du Temps lui avait vite fourni la réponse. Pourtant, l’Église ne nommait presque jamais de prêtres masculins. Pourquoi lui avait-il envoyé ça ?
Elle avait beau retourner ses intentions dans tous les sens, elle ne comprenait pas ce qu’il avait en tête et finit par abandonner.
……
Après avoir passé deux jours à Norland, Richard repartit pour Faelor avec tous ses partisans. Les étoiles brillaient dans le ciel, comme pour accueillir leur arrivée.
Il retrouva aussitôt Zangru dans un petit bâtiment de Bluewater. Le jeune homme aux cheveux noirs était assis devant la fenêtre lorsque Richard entra, le regard perdu dans la nuit. Nyra, qui se tenait à ses côtés, prit acte de l’arrivée de Richard, mais Zangru, lui, ne se retourna même pas.
Richard l’examina en s’approchant et constata que le jeune homme était toujours couvert de blessures. L’étrange procédé, désormais familier, ramena aussitôt Zangru à la réalité. Quand il vit le contrat d’âme posé devant lui, il ne prit même pas la peine de le lire : il le déchira et laissa la magie l’envahir.
« Tu n’as pas peur que je l’aie trafiqué ? » demanda Richard en haussant un sourcil.
« Ce ne serait pas la première fois qu’on me roule », répondit Zangru en haussant les épaules, avant qu’un sourire ne se dessine sur ses lèvres. « Cela dit, je ne te crois pas assez ennuyeux pour ça. »
« Bien sûr », répondit Richard en riant, avant de poser un épais tome sur la table.
« Hmm… Sous le Trône divin, de Theodore… Qu’est-ce que c’est ? »
« Je t’en ai déjà parlé, non ? C’est un guide pour voler la divinité d’un dieu », expliqua Richard.
« Oh… » Les yeux de Zangru s’écarquillèrent. Malgré sa situation particulière, il restait un Faelorien et n’avait pas le courage d’envisager de tuer un dieu. En fait, son statut d’enfant maudit rendait sa peur bien plus vive que celle de la plupart des autres. Il savait à quel point les dieux étaient puissants.
« Quel drôle d’endroit, ce Norland… » marmonna-t-il en ouvrant le livre, puis il se plongea aussitôt dans sa lecture.