Chapitre 653
Un dernier effort
Richard garda son calme tandis que la vente continuait, achetant les lots à un rythme effréné. Même si plus d’un tiers de ses achats n’était pas destiné à être donné, il atteignit la somme vertigineuse de six millions de pièces d’or, avec seulement deux cent mille pièces de moins que Cardiff.
Cardiff était loin d’être aussi serein : sa chemise était trempée de sueur et il n’arrêtait pas de se ronger les ongles. Ce ne fut qu’au retour de son aide, qui lui apporta un petit coffret contenant vingt cristaux magiques de grande pureté, qu’il se détendit. Même alors, il restait soumis à une pression immense. Même s’il gagnait et que Lina acceptait sa proposition, il ne ferait presque aucun bénéfice au bout du compte. Sans compter que Lina ne faisait même pas partie du pari. Quant à une défaite, elle lui coûterait près de dix millions. Il serait complètement ruiné !
Il commençait à regretter d’avoir accepté ce pari. Richard semblait toujours aussi actif, même après avoir dépensé dix millions de pièces d’or ! Cardiff ne comprenait pas comment un Archeron pouvait disposer d’autant d’argent, mais il était déjà allé trop loin pour reculer. Il demanda une coupe de vin et la vida d’un trait, puis dépensa près de deux millions pour les lots suivants, portant sa mise à huit millions de pièces d’or. Pourtant, Richard avait toujours deux cent mille pièces de retard. Le maître des runes royal avait même dépensé un million de plus pour quelques pièces d’équipement de rang épique qu’il avait gardées pour lui !
L’agitation des nobles alentour s’était dissipée depuis longtemps. Personne ne comprenait comment Richard avait pu réunir plus de treize millions de pièces d’or, mais il semblait lui en rester beaucoup. Cette dépense ne paraissait même pas l’affecter : il était toujours aussi enthousiaste qu’au début. Certains se demandaient même si les Archeron n’avaient pas vendu récemment pour plus de dix millions de pièces d’or d’équipement.
Gaton avait un jour dit à Richard qu’il existait un moyen simple de faire taire ceux qui les méprisaient parce qu’ils étaient des parvenus : le pouvoir. Avec le temps, Richard avait compris que la richesse était tout aussi efficace. L’aversion et le dédain se muèrent rapidement en admiration et en respect, voire en envie. Certains continueraient à le haïr en secret, mais ils n’auraient pas le courage de le mépriser en public.
Richard jeta un coup d’œil à Cardiff et ricana : « Tu veux vendre quelques territoires, Cyrden ? On dirait que tu manques… de fonds. »
« NON… » Le visage de Cardiff s’empourpra de honte, mais il se força à s’arrêter et reprit son calme. La moquerie et le mépris dans les yeux de Richard lui donnaient envie de le tuer, mais il savait qu’il ne gagnerait rien à perdre son sang-froid. Il ravala finalement ses menaces. Le prince Nyris était toujours là, tout comme de nombreux autres nobles. S’il faisait un esclandre, on le prendrait seulement pour un homme incapable de se maîtriser.
Cardiff savait bien que la réputation comptait beaucoup dans la noblesse. Perdre ce pari ne lui causerait que des difficultés financières, mais il ne serait pas facile de regagner le respect perdu. Une famille qui n’inspirait plus la vénération n’était qu’un squelette sur le point de s’effondrer.
Richard secoua la tête, regrettant que Cardiff n’ait pas mordu à l’hameçon, puis reporta son attention sur le commissaire-priseur. En un instant, il porta son don à dix millions de pièces d’or et écrasa Cardiff. Le comte respirait avec peine, le corps tout entier raidi. Il plongea les mains dans le coffret, mais n’y trouva rien.
La vente approchait ainsi de son terme. Le dernier lot ne se composait pas d’une seule pièce, mais de deux cents ensembles de cottes de mailles enchantées, adaptés à la plupart des troupes. Chaque ensemble était à peine inférieur à une pièce d’équipement de rang épique, et le prix de départ était de trente mille pièces d’or. C’était la norme lors des ventes aux enchères de Norland : tout ce qui pouvait servir dans une guerre planaire était généralement réservé pour la fin.
Le prix des équipements produits en série était habituellement très précis et ne grimpait pas beaucoup, même aux enchères. Richard finit par acheter tous les ensembles pour trente-six mille pièces d’or chacun, avec l’intention de les utiliser pour équiper des drones ou quelque chose du genre. Tous les présents en restèrent bouche bée : il avait dépensé plus de vingt millions de pièces d’or !
Cardiff blêmit en comprenant qu’il était condamné à perdre cette compétition. Cependant, lorsqu’il vit Richard sortir d’autres billets à ordre de la famille royale, il perdit enfin le contrôle et gronda : « Tu as triché ! Cet argent vient de la famille royale, pas de toi ! Je n’ai pas perdu ce pari ! »
Richard haussa un sourcil. « Je t’ai dit de vendre quelques territoires si tu voulais plus d’argent pour rivaliser, Cardiff. »
Nyris se leva brusquement, sa léthargie laissant place à la colère. « Cardiff Tuescher, surveille tes paroles ! Si tu insinues que la famille royale aide quelqu’un à tricher dans un pari, demande au chef de ta famille de porter l’affaire devant les tribunaux ! L’empereur et l’assemblée mèneront une enquête pour garantir l’équité de ce pari ! »
Cardiff ne trouva rien à répondre. Quelle que fût la vérité, porter l’affaire devant les tribunaux ne lui serait d’aucun secours. Si Nyris aidait vraiment Richard, les Tuescher se brouilleraient avec le quatrième prince. Et si la vérité était tout autre… Il frissonna à cette seule pensée. Même sa propre famille refuserait de faire éclater l’affaire. Après tout, cette défaite était la sienne ; s’ils allaient en justice, la réputation de tous les Tuescher en pâtirait gravement.
Tous les partisans de Cardiff avaient l’air aussi abattus que lui, en particulier l’homme d’âge mûr qui avait déchiré l’argent de Lina. Ils regardaient Richard comme un monstre, incapables de croire à ce qui venait de se passer.
Vingt millions de pièces d’or, payées comptant ! Qui pouvait dépenser une telle somme au cours d’une seule vente aux enchères ?
Avec plus d’une centaine de nobles comme témoins, Cardiff n’avait aucune chance de se dédire. Cependant, il était à court d’argent depuis longtemps. Il ne lui restait qu’à payer en terres ; pour trois millions de pièces d’or, il devrait céder le territoire d’un vicomte.
Richard y réfléchit un instant, puis proposa de compter le territoire à dix pour cent au-dessus de sa valeur habituelle, à condition de pouvoir le choisir lui-même. Cela lui ferait économiser plus de deux cent mille pièces d’or, aussi Cardiff accepta-t-il aussitôt. On apporta rapidement une carte de ses terres, et Richard choisit le territoire du vicomte Lief, situé non loin du Château de la Rose Noire.
Un préposé envoyé par la famille royale marqua rapidement l’acte et le renvoya. Richard chargea un garde d’informer l’intendant afin qu’il s’occupe des dernières formalités. Le pari passa alors à sa partie la plus divertissante.
Tout le monde savait que Richard était un mage et Cardiff un guerrier. Même si le visage était la partie la plus vulnérable du corps humain, un saint pouvait certainement y concentrer assez d’énergie pour le protéger entièrement. Cette énergie affecterait aussi les assaillants : un mage qui giflerait un saint de toutes ses forces en aurait la main en sang.
Cardiff se plaça au milieu de la salle des ventes et se pencha en souriant vers Richard. « Allons, finissons-en ! » Il avait soudain retrouvé son élégance et son sang-froid, incarnant à merveille le fils de la noblesse.
Les yeux de Richard brillèrent faiblement un instant tandis qu’il s’avançait vers Cardiff. Le comte sentit ses cheveux se hérisser, comme si, en un seul instant, Richard avait percé à jour son existence tout entière. Il en eut des sueurs froides.
« Tu es sûr de vouloir procéder ainsi ? » demanda Richard en s’arrêtant.
Cardiff frissonna un instant, mais retrouva vite son calme. « Je ne vois pas de quoi tu parles. »
Le comte avait déjà concentré toute son énergie intérieure dans son visage, de manière imperceptible pour la plupart des gens, grâce aux techniques particulières qu’il avait apprises. Cette immense réserve d’énergie briserait la main d’un mage ordinaire, mais le contrecoup de l’impact lui déchirerait aussi la peau. En temps normal, cela aurait été perdant-perdant, mais Cardiff avait déjà essuyé sa part de pertes aujourd’hui et ne se souciait pas d’un peu de douleur. Et si une main brisée n’était rien pour un mage ordinaire, Richard était un maître des runes ! Des mains stables étaient au cœur de son métier !