Chapitre 648
Un petit cadeau
Quand Richard sortit de son laboratoire, trois mois s’étaient écoulés depuis son retour à Faelor. Bon nombre de ses fidèles étaient partis dès qu’on leur avait accordé des vacances, prenant la direction de Faust pour profiter de tout ce que la cité des miracles avait à offrir.
Tiramisu était le seul à être resté, mais cela ne posait aucun problème : il n’y avait rien d’urgent à régler. L’ogre lui-même n’était là que parce qu’il n’avait rien à acheter ; son marteau n’était qu’une arme de qualité supérieure, mais les nains l’avaient conçu sur mesure pour qu’il pèse une demi-tonne. En pleine poussée de croissance, Tiramisu pouvait désormais manier même cette arme imposante comme un jouet. S’il activait l’Armement de mana, moins de la moitié des saints de Faelor pourraient encaisser un coup sans avoir les bras réduits en bouillie.
En outre, il n’était pas seul à veiller sur la ville. Des milliers de chevaliers humanoïdes, plus de deux mille soldats venus de Norland et vingt-cinq chevaliers runiques étaient là pour lui prêter main-forte en cas de problème. Mito était également présent, tout comme plus de trente mages de Norland de niveau 10 au moins, ainsi que le clergé des trois déesses. Même l’Empire du Triangle de fer aurait dû y réfléchir à deux fois avant d’attaquer, d’autant que Richard lui-même était toujours sur place.
En sortant de l’Église du Dragon éternel, chacun des fidèles portait un grand sac d’or. Ils avaient l’air de voleurs venant de découvrir un trésor caché ; à présent, l’équipement spatial comptait davantage à leurs yeux que l’or. La plupart des nobles de Faust achetaient simplement à crédit, confiant leur or à l’Église ou à la famille royale et se servant de billets à ordre ou de cristaux magiques comme monnaie. Cent mille pièces d’or, c’était beaucoup trop lourd à transporter soi-même, mais les fidèles de Richard se moquaient bien d’avoir l’air ridicules.
La prêtresse Noelene ne put s’empêcher de sourire devant la scène. Elle utilisait rarement de l’or véritable ces derniers temps, mais Richard lui en avait récemment demandé ; elle savait donc qu’il avait versé leurs premiers salaires à ses fidèles. À en juger rapidement par la taille des sacs, la majeure partie de l’or qu’il lui avait demandé était là.
Cependant, lorsqu’elle vit Flowsand et Io sortir eux aussi avec des sacs d’or, son sourire se figea. Elle eut plutôt envie de les étrangler tous les trois, de peur qu’ils ne ternissent la réputation de l’Église.
À l’inverse, Flowsand était ravie et Io affichait lui aussi un large sourire. Ils suivirent les fidèles en se frayant un chemin dans les couloirs, puis jusqu’à la cité de Faust. Noelene ne put même pas les arrêter à temps ; en les regardant se disperser aux quatre coins de Faust, elle eut un léger vertige.
« Prêtresse Noelene ? » fit derrière elle une voix douce, mais inquiète. Noelene se retourna et aperçut une femme masquée, vêtue d’une robe de mage, qui tremblait de nervosité.
« Oui, je suis Noelene. Vous êtes… la Mage dragon ? »
Lina hocha la tête. « Je suis Lina. Richard m’a demandé de venir vous trouver. Il m’a dit que vous pourriez guérir mes cicatrices. »
La voix de Noelene s’adoucit. « Ah ! Oui, bien sûr, Richard a déjà tout préparé. Suivez-moi, cela risque de prendre tout l’après-midi. »
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En reprenant connaissance, Lina bondit du lit et se précipita vers le grand miroir qui se trouvait non loin. Le jour déclinait déjà dehors, mais la pièce était encore assez éclairée pour qu’elle distingue nettement le séduisant reflet qui lui faisait face.
Sa peau avait retrouvé son toucher lisse ; ses cicatrices s’étaient estompées au point qu’un peu de maquillage suffirait à les rendre invisibles. La majeure partie de son visage avait également été restaurée. Il ne restait que quelques taches sombres qui, de loin, ressemblaient à un tatouage. Noelene lui avait expliqué qu’elle ne pourrait pas la guérir complètement, mais le résultat dépassait de loin ses attentes.
En contemplant son reflet, Lina se sentit heureuse et soulagée. Dès l’instant où elle avait repris connaissance après avoir subi le souffle de Kaloh, elle s’était résignée à vivre dissimulée sous d’épais vêtements et un masque intégral. Retrouver un visage presque normal était libérateur.
Elle savait qu’une grande prêtresse aurait pu la soigner, mais elle n’avait ni les relations ni l’argent nécessaires pour en convaincre une de s’en charger. Un tel traitement devait coûter extrêmement cher, assez pour que même Gaton y réfléchisse à deux fois. Et pourtant, Richard l’avait envoyée chez Noelene sans y accorder plus d’importance, et celle-ci l’avait endormie tout un après-midi avant de lui rendre sa beauté. Cela semblait presque trop beau pour être vrai.
Du coin de l’œil, elle remarqua une boîte sur la table de chevet, avec un billet glissé dessous. Deux mots seulement y étaient inscrits, en grandes lettres bien lisibles : De Richard.
Elle posa doucement les mains sur le couvercle, prit une profonde inspiration, puis l’ouvrit.
À l’intérieur reposait un masque couvrant la moitié du visage, au travail délicat. Son dessin était exquis, mais il était parcouru de lignes runiques complexes qui en révélaient la véritable nature : un objet magique destiné à protéger la personne qui le portait. De loin, le matériau semblait métallique, mais il était chaud et même doux au toucher. L’intérieur du masque était fait d’une fibre lisse, composée de matériaux inconnus, et épousait son visage à la perfection, au point qu’elle avait l’impression qu’on le lui caressait.
Elle se posta de nouveau devant le miroir. Cette fois, une beauté exotique lui conférait un air mystérieux. Tandis que les derniers rayons du soleil cédaient la place aux lunes, elle semblait parée de tatouages tribaux, semblables à ceux des elfes qu’ils avaient combattus sur le Plan forestier. Le masque attirerait les regards, certes, mais quelqu’un qui craignait d’attirer l’attention ne se serait pas habillée aussi hardiment qu’elle auparavant.
Lina soupira doucement, caressa le masque un moment, puis sortit et reprit le chemin de l’île des Archeron.
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Le crépuscule tombait, près d’une semaine après l’arrivée des fidèles à Faust pour leurs vacances. Lina sortit de sa chambre, dans le château des Archeron, puis se téléporta au cœur même de Faust avant de gagner le quartier de l’alchimie, aussi appelé la fournaise de Faust. L’activité s’était ralentie dans les quartiers centraux, mais, ici, à la périphérie, les néons commençaient à illuminer le ciel. Mêlés à la douce clarté des lunes, ils enveloppaient la cité des miracles d’un éclat éblouissant.
À cette vue familière, Dragonmage Lina sentit la nostalgie l’envahir. Toute sa lassitude s’évanouit, remplacée par un regain de passion. L’excitation la gagnait, une sensation qu’elle n’avait plus éprouvée depuis longtemps, sauf au cœur des combats. Dans le quartier de l’alchimie, on trouvait pour ainsi dire tout ce que l’argent pouvait acheter. C’était un endroit réservé aux gros dépensiers, où le service était excellent et les prix à l’avenant.
Contrairement aux quartiers résidentiels et religieux de Faust, qui fermaient la nuit, le quartier de l’alchimie était animé jour et nuit. Tant de nobles d’ici étaient occupés à guerroyer sur d’autres plans qu’on ne savait jamais quand ils rentreraient ni quand ils devraient repartir. Ici, on disait que le quartier de l’alchimie n’accueillait pas les riches qui ne possédaient que mille pièces. La plupart des gens du peuple n’avaient certainement pas les moyens d’y entrer, et même les chevaliers titrés devaient économiser pendant des mois avant de pouvoir s’offrir quoi que ce soit de valable.
Lina connaissait bien le quartier et se dirigea sans tarder vers une boutique appelée Armes limitées. Sous l’enseigne imposante, on pouvait lire en petits caractères : « Armes limitées, service illimité ». La boutique se spécialisait dans les équipements alchimiques et enchantés, et organisait également des ventes aux enchères.
Les Archeron étaient des clients réguliers, quoique plutôt en tant que vendeurs qu’acheteurs. C’était là qu’elle avait vendu ses deux seuls objets de qualité épique, il n’y avait pas si longtemps. Elle avait appris par le vieux majordome que la boutique avait récemment renouvelé ses stocks et qu’une vente aux enchères s’y tiendrait aujourd’hui. Elle n’avait pas assez d’argent pour y participer, mais elle pouvait s’offrir une pièce d’équipement épique convenable.
À vrai dire, les deux pièces d’équipement qu’elle avait possédées auparavant ne lui convenaient pas particulièrement ; elle ne les avait que parce qu’elle les avait récupérées au cours de guerres. Quand avait-elle donc eu les moyens d’acheter de l’équipement épique ? Mais les choses avaient changé. Dans son sac, elle avait deux billets à ordre de l’Église du Dragon éternel, chacun d’une valeur de cent mille pièces d’or, ce qui suffirait amplement à lui acheter une bonne pièce. Elle n’était pas comme les autres fidèles de Richard : après avoir vécu quelque temps à Faust, elle savait qu’elle deviendrait la risée de tous si elle se promenait avec un sac d’or. Et contrairement à Flowsand, elle n’avait pas envie de s’amuser.
Sur le pas de la porte, elle montra une carte qui confirmait son identité. À la vue de sa couleur dorée, le serviteur s’inclina respectueusement et la laissa entrer. Cette carte signalait qu’elle était une cliente importante, dont les transactions avec la boutique s’élevaient entre cent mille et un million de pièces d’or.
Les serviteurs n’auraient naturellement pas osé négliger une personne de ce rang, mais Lina se sentit un peu gênée de leur salut. Cette carte ne témoignait pas de son pouvoir d’achat, et les articles qu’elle avait vendus étaient d’occasion.
La carte lui permettait de monter librement jusqu’au troisième étage, où se trouvaient de nombreux articles de qualité supérieure et quelques objets de qualité épique. Pour accéder au quatrième étage, où étaient exposés les meilleurs équipements, ou aux cinquième et sixième étages, où se tenaient les ventes privées et les enchères, il lui aurait fallu un statut bien plus élevé ou beaucoup plus d’argent.
Elle entra et se dirigea droit vers l’escalier. C’est alors qu’elle croisa un groupe mené par un jeune homme qui descendait. Le beau jeune homme au visage plutôt carré semblait avoir une vingtaine d’années, et son attitude était celle de quelqu’un qui avait toujours vécu dans les hautes sphères. Ses yeux s’illuminèrent en la voyant. « Mademoiselle Lina ! »
Lina releva la tête et lui adressa aussitôt un sourire, accompagnant son salut d’une petite révérence. « Comte Cardiff, nous nous retrouvons. »