Chapitre 641
Patrouille
Dans le bureau du Château de Deepcliff, Richard crut sentir la présence du duc Bevry dans les parages. Tout en parcourant les lieux à la recherche de documents à lire, il parlait et plaisantait à voix haute.
On frappa doucement à la porte, puis une jolie jeune servante entra. « Seigneur Richard, tout le monde a été conduit dans la salle de réunion et vous y attend. Quand comptez-vous vous y rendre ? »
Richard ne répondit pas tout de suite. Il s’approcha de la jeune fille et lui caressa le menton. « Tu n’es pas mal. »
La servante rougit, mais ne chercha pas à lui échapper. Au contraire, elle bomba la poitrine et le remercia pour le compliment.
« Alors, combien de ceux qui sont dans la salle de réunion ont déjà couché avec toi ? »
Les pensées salaces de la jeune fille se dissipèrent sur-le-champ. Le regard calme de Richard lui fit perler la sueur au front. Elle resta un instant bouche bée, puis finit par se résoudre à dire la vérité et lui donna trois noms.
Richard hocha la tête d’un air approbateur et lui lança quelques pièces d’or. « Bien. J’aime les gens honnêtes. Tu peux partir ! »
La servante quitta le bureau, encore hébétée. Richard n’avait pas abusé d’elle et ne l’avait pas punie non plus. N’avait-il posé cette question qu’en passant ? Elle ne comprenait pas ce qui venait de se produire et ne pouvait que serrer l’or dans sa main pour se rappeler qu’elle n’avait pas rêvé.
La question avait vraiment été posée en passant. Richard ne pouvait s’empêcher de déplorer l’état actuel du château. Du temps où Bevry était là, les servantes n’étaient pas choisies pour leur beauté. Elles étaient plutôt jolies, certes, mais leurs véritables atouts étaient leur vigilance et leur compétence. Bevry n’était pas non plus du genre à laisser ses subordonnés se permettre des privautés avec elles. Comment le château avait-il pu changer à ce point en seulement deux mois ?
À l’entrée de Richard, les personnes réunies dans la salle se turent aussitôt. Leurs regards, emplis de terreur et de colère, se braquèrent sur lui.
Il était toutefois évident que les personnes présentes n’étaient pas satisfaites de la situation. Elles voulaient tenter de faire reculer Richard. Mais cela ne lui inspirait que de l’agacement. Ces prétendues « élites » de la société n’étaient que des fourmis qui lui faisaient perdre son temps.
Son regard finit par se poser sur le seigneur Moonbear. Ce saint était puissant et avait quelques talents de commandement. Autrefois, il avait été un fidèle lieutenant chargé de protéger le duché lorsque les armées de Bevry partaient en guerre. La présence des chevaliers runiques dans la salle le maintenait tranquillement à sa place — se battre contre autant d’adversaires dans un espace aussi clos aurait relevé du suicide —, mais sa posture révélait clairement son camp.
« Nous nous retrouvons, Moonbear. Tu me déçois. Qu’est-ce que c’était, une tentative de prise de pouvoir ? Je suis désolé de te l’apprendre, mais tu resteras toujours un chevalier titré, rien de plus. À l’avenir, quiconque s’alliera à toi se retrouvera face à moi. »
Ce n’était pas une déclaration de guerre, seulement l’expression d’un mépris absolu. Le visage de Moonbear se déforma, mais, tandis qu’il grognait de colère, les chevaliers runiques répartis dans la salle libérèrent des auras si puissantes qu’il fut repoussé à sa place.
Richard leva la main pour interrompre ceux qui voulaient prendre la parole. « Je ne suis pas venu écouter vos avis. Toffler va devenir le nouveau duc Direwolf et héritera de toutes les terres de Bevry. Et avant… J’ai dit que je n’étais pas venu écouter. C’est mieux. Maintenant, laissez-moi vous le rappeler encore une fois : le duc Toffler est mon allié. Toute provocation à son égard sera considérée comme une déclaration de guerre contre Richard Archeron. »
Les nobles qu’il avait fait taire pâlirent. Déclarer la guerre à Richard ?
……
À la tombée du jour, nombre des nobles venus manœuvrer politiquement furent expulsés de la Ville de Deepcliff. L’armée fut réorganisée, et les nouvelles recrues qu’ils avaient amenées furent renvoyées hors du palais. Un seul des soldats qui suivaient le marquis Meecah resta sur place : l’officier obèse qui avait rapidement changé de camp. Richard le nomma aussitôt commandant de la défense, faisant de lui un général respecté. Le gaillard se pinçait encore toutes les quelques minutes pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.
Les personnes expulsées étaient indignées, mais elles ne prirent aucune mesure concrète en réaction à leur situation. Richard les ignora complètement et poursuivit la mise en œuvre de ses autres projets pour la Ville de Deepcliff, couronnant sur-le-champ Toffler duc.
À l’aube, le lendemain, il fit ses adieux à la ville et prit la route du territoire du comte Duisburg, l’un de ceux qui avaient été privés de leur part des Terres ensanglantées. Celui-ci avait rassemblé 5 000 soldats en prévision de l’arrivée de Richard, manifestement peu disposé à s’incliner et à laisser passer son armée.
La bataille ne dura que trente minutes, dont la majeure partie fut consacrée à poursuivre les soldats en fuite pour les rassembler. La première charge des chevaliers runiques mit l’armée en pièces, et Tiramisu assomma le comte d’une seule gifle avant de le capturer vivant.
Les 500 soldats de Richard ne déplorèrent qu’une seule perte : un chevalier humanoïde de niveau 10. Une dizaine d’autres soldats furent légèrement blessés. Deux cents soldats de Duisburg furent tués, tandis qu’environ 4 000 furent faits prisonniers. Seuls quelques centaines réussirent à échapper à leur sort. Le malheureux comte avait décidé de mettre Richard à l’épreuve avant de choisir s’il se rendrait, mais il avait largement sous-estimé la puissance de ses troupes. Même les chevaliers humanoïdes étaient bien plus forts que la piétaille qu’il avait rassemblée à la hâte.
L’armée ayant été entièrement anéantie, le château tomba naturellement aux mains de Richard. Celui-ci prononça directement la sentence de Duisburg : pour avoir combattu les troupes des trois Déesses, il serait déchu de son titre et condamné aux travaux forcés jusqu’à la fin de ses jours. Ses terres et son titre reviendraient à ses descendants, mais Richard se moquait de la façon dont les trois garçons se les partageraient.
Après Duisburg, ce fut au tour du vicomte Dima. Celui-ci se montra très conciliant et accepta sans réserve les exigences de Richard. Il ne perdit donc que sa part des Terres ensanglantées.
Vint ensuite le comte Lohr, ajouté à la liste à la dernière minute. Richard se retrouva face à 20 000 soldats privés, une coalition regroupant presque tous ceux qu’il avait nommés. Pourtant, il se contenta de désigner la horde noire qui se dressait devant ses 500 soldats et de se moquer d’eux : « Regardez comme ils sont pitoyables ! »
Ses hommes éclatèrent de rire. Déployer 20 000 hommes contre seulement 500 montrait à quel point les nobles étaient effrayés. Il s’agissait sans doute d’une démonstration de force destinée à le contraindre à négocier, mais il n’avait aucune intention de le faire.
Les 500 soldats se mirent en formation de lance et traversèrent sans difficulté les rangs ennemis. Ils entrèrent par un côté et ressortirent par l’autre, avant de faire un léger détour puis de charger à nouveau. Il ne fallut même pas dix charges pour que les ennemis sombrent dans le chaos et commencent à battre en retraite.
Richard n’avait malheureusement pas assez d’hommes pour poursuivre les fuyards. En revanche, il disposait de deux grands mages. Lina et Mito s’élevèrent au-dessus du camp ennemi et firent pleuvoir des sorts de destruction massive. Les sorts et les flèches lancés en riposte ne parvinrent même pas à les atteindre et ne réussirent pas à entamer leurs barrières. Quand on tira Lohr des décombres de son château détruit, un millier de soldats avaient péri et 13 000 avaient été capturés.
Tous les nobles qui avaient pris part à cette rébellion furent capturés et envoyés aux travaux forcés dans les Terres ensanglantées. Leurs possessions furent toutefois laissées à leurs héritiers. Même le château de Lohr fut laissé à moitié détruit, et Richard annonça que sa femme et ses enfants pouvaient emporter ce qu’ils voulaient avant de partir. Après cette bataille, plus personne parmi ceux qu’il avait inscrits sur sa liste n’osa s’opposer à son passage.
……
L’armée de Richard se trouvait alors à la dernière étape de sa tournée : la baronnie d’Oakly. Ce fief, proche de la Terre du Tumulte, était assez vaste pour une baronnie, mais se composait en grande partie de collines arides. Son seul atout était la beauté de ses paysages, qui en faisait une sorte d’attraction touristique.
Richard avait délibérément fait un détour par là pour que ses hommes puissent profiter de quelques jours de repos. Ils avaient presque constamment combattu ces derniers temps et, même si la plupart d’entre eux y prenaient plaisir, une petite pause leur ferait le plus grand bien. Comme les drones de la mère-ponte ne comprenaient pas le concept de plaisir, on les laissa chercher de quoi manger et chasser, tandis que les autres visitaient les lieux sans se soucier du seigneur de la baronnie.
Le lieu le plus prisé de la baronnie était le lac Saphir. Nichées au sommet d’un volcan mourant, ses eaux cristallines restaient agréablement chaudes même au cœur de l’hiver. Alimenté en permanence par un petit glacier voisin, le lac débordait en une cascade d’une centaine de mètres de long, qui donnait naissance à un ruisseau sinueux.
Ce lac émerveillait même Richard, tant la nature pouvait être prodigieuse. Loin de la végétation suffocante du Plan forestier, le paysage majestueux lui apportait une profonde sérénité.
Pourtant, au moment même où il commençait à se détendre, une soudaine irritation le saisit. Une menace approchait rapidement, mais il ne parvenait pas à en identifier la source. Il s’agissait d’un individu, et sa puissance était considérable !