Chapitre 637
Accusations (2)
Si le pape de Neian avait été présent, il aurait constaté que bon nombre des éléments lus à voix haute par le jeune noble correspondaient exactement au rapport déposé sur son bureau. Cependant, la noblesse et le clergé ne raisonnaient pas de la même manière. À leurs yeux, peu importait qui tirait les ficelles : leur objectif était clairement de tuer Richard, et de la façon la plus ignoble qui soit.
Encore fallait-il passer à l’action. S’ils avaient eu la puissance militaire nécessaire pour l’abattre, ils ne seraient pas restés assis toute la journée à l’assemblée, sans rien faire d’autre que condamner Richard. Le détruire… Rien que cette idée leur faisait froid dans le dos.
Comment étaient-ils censés éliminer Richard ? Ses troupes d’élite étaient terrifiantes et armées jusqu’aux dents ! Personne ne savait d’où venait l’argent, mais l’équipement de ses chevaliers surpassait de loin celui des chevaliers royaux. Or, la famille royale ne comptait que cinq cents chevaliers d’élite, tandis que Richard en avait des milliers !
Et même s’ils parvenaient à le vaincre sur le champ de bataille, que feraient-ils de cet être légendaire dont on disait qu’il vivait dans la Terre du Tumulte ? Et si sa famille lui envoyait des renforts ? La plupart des nobles n’étaient même pas convaincus par ces accusations. Elles constituaient un bon prétexte, mais sans l’aval des dieux, elles n’avaient pas la moindre valeur. Éliminer Richard servait sans aucun doute les intérêts de tous les gens présents, mais les premiers imbéciles à se précipiter jusqu’à ses portes n’en laisseraient même pas leurs os !
L’assemblée sombra alors dans le silence pour la première fois depuis des mois.
……
Pourtant, les accusations semblaient avoir des ailes. Elles se répandirent rapidement dans tout le Royaume de Sequoia, avant de parvenir aux oreilles de Richard, qui venait tout juste de rentrer. Richard demanda aussitôt à la Mère des couvées de lui envoyer un groupe de chevaliers humanoïdes d’élite ainsi que sa nouvelle infanterie barbare. Tous avaient désormais une force de niveau 11, et ces quelque cent soldats étaient équipés sur mesure avec du matériel venu de Norland, qui en faisait des loups au milieu d’un troupeau de moutons.
Après avoir fait progresser certains des candidats chevaliers runiques qu’il avait achetés à Agamemnon, Richard disposait désormais lui aussi de vingt chevaliers runiques. Avec quelques chevaliers humanoïdes ordinaires et tous ses compagnons, une armée de seulement cinq cents hommes prit la route du Royaume de Sequoia.
Bien sûr, cette armée comptait deux grands mages, vingt chevaliers runiques de rang 2, dont plus de la moitié étaient des chevaliers montés, trois puissants prêtres de l’Église du Dragon Éternel, le pape de la Déesse des Sources et des cardinaux de très haut rang des deux autres déesses. Les accusations avaient manifestement poussé les Églises auxquelles Richard était lié à agir elles aussi. Comment auraient-elles pu conserver leurs fidèles si elles ne ripostaient pas après avoir été accusées de frayer avec des envahisseurs ?
Même à Norland, cette armée aurait pu écraser la plupart des petits aristocrates sans le moindre effort. Ici, à Faelor, elle pouvait aller presque partout sans rencontrer d’obstacle. Même encerclé par des dizaines de milliers de soldats, Richard était convaincu qu’il parviendrait à se frayer un chemin à coups d’épée.
Richard et sa meute de loups foncèrent droit sur le roi.
……
La Cité de Sequoia n’avait aucune ressource naturelle à proximité et ses fortifications étaient médiocres. Pourtant, cette ville de plus de cent mille habitants était la capitale du Royaume de Sequoia, même si la famille royale avait établi son véritable siège ailleurs. La ville n’était pas complètement dépourvue de défenses, surtout depuis l’invasion récente, mais les cinq cents épéistes qui devaient y être stationnés pour les prochaines années étaient là avant tout pour impressionner.
Un matin, les gardes poussèrent les lourdes portes de la ville et aperçurent au loin une colonne de fumée. Une troupe de chevaliers déferla à travers les portes, l’éclat de leur équipement enchanté les éblouissant presque. Le capitaine des gardes distingua sur leurs étendards l’emblème du Royaume de Sequoia, mais ne parvint pas à reconnaître le noble auquel il appartenait.
« Q-Qui êtes-vous ? » balbutia-t-il à voix haute, incapable de dissimuler la peur dans sa voix. Les chevaliers qui venaient de faire irruption dans la ville le regardaient d’un air si étrange…
Ceux qui connaissaient la Mère des couvées n’auraient pas été surpris. Les humains constituaient une source de nourriture tout à fait valable pour elle ; il était donc logique que ses créations partagent son appétit. Il leur était interdit de dévorer l’armée et les citoyens de Richard, mais ces gardes n’appartenaient à aucune de ces catégories.
Crac ! Un coup de fouet claqua dans l’air tandis qu’un bel elfe s’avançait. Olar n’avait plus rien de l’être doux et élégant qu’il avait été ; il pointa son fouet droit vers le visage du capitaine. « Hé, tu es aveugle ? Tu oses barrer la route aux soldats de Richard Archeron alors que nos étendards sont tous déployés ? Tu ne vois pas les emblèmes des trois déesses ? Écarte-toi, tout de suite ! À moins que tu ne t’opposes à la volonté des déesses ? »
Le capitaine des gardes resta interdit et se mit à jurer intérieurement. Il n’avait jamais rencontré Richard en personne, mais comment aurait-il pu ignorer le nom le plus célèbre de la ville depuis quelques mois ? Laisser Richard entrer à lui seul lui vaudrait à coup sûr une punition, alors laisser passer toute cette troupe de chevaliers derrière lui…
Le capitaine avait reçu l’ordre d’endurer toutes les humiliations possibles et de refuser l’entrée à Richard, quoi qu’il arrive. Mais devant les centaines de soldats qui lui faisaient face, il comprit soudain que ce serait plus facile à dire qu’à faire. Cette troupe était bien plus imposante qu’une simple escorte : Richard était manifestement venu pour faire la guerre !
Cette brève hésitation lui coûta la vie. Olar mit assez de force dans son coup pour envoyer l’homme à terre d’un seul coup, une large marque rouge apparaissant sur son visage. Les autres gardes restèrent quelques instants à le regarder, hébétés, puis revinrent à eux et commencèrent à dégainer. Mais, malgré leurs cris menaçants, aucun n’osa s’avancer.
« Quiconque aura encore une épée à la main dans trois secondes sera exécuté sur-le-champ. Ne venez pas dire que je ne vous ai pas prévenus ! »
Les cris se changèrent aussitôt en couinements et les épées regagnèrent leurs fourreaux. Quelques gardes plus lâches jetèrent même leurs armes à terre. Olar renifla avec mépris et fit un geste de la main, envoyant les chevaliers foncer vers le bâtiment de l’assemblée.
……
Ce jour-là, le jeune noble avait annoncé qu’il apporterait de nouvelles preuves que Richard était un envahisseur. L’assemblée commença exactement à l’heure, alors que les gens du peuple étaient encore en train de prendre leur petit-déjeuner. C’était une tradition des nobles d’ici, qui semblait destinée à leur permettre d’afficher leur zèle.
Le chevalier arriva comme prévu, bien plus calme que la dernière fois, le visage presque rayonnant d’assurance. Il monta à la tribune, se racla la gorge, prit une épaisse liasse de documents comme auparavant et se mit à les lire à voix haute.
Les prétendues nouvelles preuves étaient les runes que Richard vendait sur le marché. Selon des informations en provenance du Royaume de Baruch, les Norlandais utilisaient des runes aux lignes et aux motifs magiques très semblables à ceux des runes proposées par Richard. L’Association des mages avait estimé qu’elles étaient étonnamment similaires. Seules différaient la forme précise et la fonction des réseaux magiques.
À la fin de son discours, il eut même l’audace de crier : « À bas Richard ! À bas les envahisseurs ! »
C’était l’accusation la plus grave qui soit. Si elle était jugée fondée, Richard, sa famille et ses plus proches alliés seraient brûlés vifs ou dépecés avant d’être livrés aux bêtes. L’assemblée demeura parfaitement silencieuse ; personne ne manifesta la moindre approbation ni la moindre critique à l’égard des accusations du chevalier.
CLAC ! Un unique claquement retentit dans l’assemblée, qui semblait morte, et tous les regards convergèrent vers lui. Une silhouette solitaire franchit la porte, puis fit entendre un deuxième et un troisième applaudissement.
Richard portait aujourd’hui une simple robe de mage, mais les trois épées dans son dos attiraient particulièrement le regard. Il s’avança droit vers la tribune et sourit au chevalier, à peine plus âgé que lui.
Le jeune homme sentit aussitôt son ardeur retomber. Il se raidit, incapable de bouger le moindre doigt. La différence entre eux était presque miraculeuse.
« J’ai entendu dire que quelqu’un ici m’accusait d’être un envahisseur. Eh bien, quelle accusation grave ! » Le ton de Richard était exagéré, mais personne ici n’eut le courage de rire. Les trois épées et le bâton montraient clairement qu’il était venu prêt à se battre.
Les portes à demi fermées s’ouvrirent soudain à la volée. Des dizaines de chevaliers lourdement armés envahirent l’assemblée, suivis de l’entourage hétéroclite de Richard. Devant cette aura meurtrière qui emplissait l’air, les nobles perdirent soudain la voix. Personne n’osa même demander ce qu’étaient devenus les gardes.
Le jeune chevalier perdit tout courage et s’évanouit sur place sans même pousser un cri. Richard bondit sur l’estrade, se retourna et promena calmement son regard sur l’assemblée. Au milieu de ce silence insoutenable, il prit enfin la parole.
« Je n’ai pas l’intention de vous donner d’explication. »