Chapitre 630
Vers la lumière
« … Et Toffler n’a toujours pas hérité du duché. On raconte que la famille royale et d’autres nobles comptent se partager l’héritage entre tous les héritiers du duc Bevry. Plusieurs personnes ont aussi demandé à emprunter nos routes commerciales ; certaines vont même jusqu’à menacer de bloquer nos marchandises si nous ne baissons pas les péages. On dirait qu’ils veulent nous achever alors que nous sommes à terre. »
Le jour venait de se lever. Richard écoutait Gangdor, qui venait de finir d’organiser ses nouvelles troupes, lui faire un rapport sur la situation politique. Tout en caressant sa barbe récemment taillée, il observa la carte. « Nous achever alors que nous sommes à terre, dis-tu ? C’est bien, j’avais justement prévu de faire la même chose. »
Il tendit la main vers la frontière entre les Terres ensanglantées et le Royaume de Sequoia, puis la barra d’un trait de plume. « Garde cette frontière. Aucun soldat du royaume ne doit pénétrer sur notre territoire. N’aie pas peur d’en venir aux mains : s’ils attaquent, nous les affronterons. Je vais m’occuper de quelque chose pendant le mois qui vient, alors ne me dérange pas. Tu auras toute autorité sur nos soldats durant cette période, et je dirai aux autres de suivre tes ordres eux aussi. »
« Et les chevaliers runiques ? » demanda Gangdor.
« Ils sont à ta disposition, eux aussi. »
« Alors, combattons ! Je peux mener l’armée jusqu’à ces idiots et les tailler en pièces ! »
Richard secoua la tête. « Non, nous n’avons pas encore de raison suffisante pour ça. Laissons-les danser et chanter ; ils ne font que resserrer le nœud autour de leur cou. À vrai dire, plus ils seront nombreux à nous menacer, mieux ce sera. »
Gangdor eut soudain l’air de comprendre.
……
Richard s’enferma dans son laboratoire pour le mois qui suivit, sans en sortir une seule fois. Ceux qui vivaient dans les environs le virent engloutir chaque jour des centaines de milliers de pièces d’or en matériaux magiques. Même ceux qui se souciaient peu de l’argent trouvaient le spectacle étrange.
C’était particulièrement vrai pour Lina, qui avait longtemps servi aux côtés de Gaton. Richard dépensait en quelques jours les revenus annuels de son père, et tout ce qu’elle voyait, c’était de l’or qui fondait à vue d’œil.
Le mois s’écoula sans incident. Lorsque Richard sortit du laboratoire, il avait perdu cinq kilos et ses cheveux longs, ébouriffés, lui couvraient la tête et le visage. Seuls ses yeux brillaient encore, emplis de profondeur. L’entrepôt était désormais entièrement vide : les millions de pièces d’or de matériaux avaient disparu dans le gouffre sans fond de son art runique. Au bout du compte, il n’en était sorti que quatre runes, qu’il avait jetées sans cérémonie dans une simple boîte enchantée qu’il emportait partout.
C’était au tour de Tiramisu de monter la garde devant le laboratoire. Le mage ogre était assis contre le mur ; sa tête principale ronflait bruyamment tandis que la seconde regardait dans toutes les directions. « Hé, Tiramisu ! » La seconde tête le réveilla, et le mage ogre sursauta. « Maître, vous… Euh… »
L’aura de Richard n’avait plus rien à voir avec celle du mois précédent. Même alors, son maître était terrifiant lorsqu’il laissait libre cours à sa puissance, mais à présent, des millions d’aiguilles invisibles semblaient le piquer sans relâche. L’aura meurtrière qui émanait de Richard lui donnait l’impression d’être en danger de mort.
Si, un mois plus tôt, Richard avait été une épée dégainée, à présent, on aurait dit que sa pointe était posée contre la gorge de chacun.
Heureusement, la situation s’était déjà présentée une fois. Richard comprit aussitôt le problème et lui adressa un sourire, contenant son aura jusqu’à n’en laisser paraître aucune trace de danger. Il n’avait certes ajouté aucune rune à son propre corps au cours du dernier mois, mais tout le processus de création lui avait permis d’analyser encore plus finement les capacités de Beye. Son domaine de maîtrise de la mort restait hors de sa portée, mais il s’était engagé sur cette voie.
Cette compréhension accrue du pouvoir de la rune l’avait aussi aidé à mieux saisir le principe fondamental de sa conception, et à perfectionner ses tentatives de fabrication. Son taux de réussite avait légèrement augmenté, tout comme la puissance du résultat final. Dans le même temps, ces progrès lui avaient permis de mieux comprendre comment utiliser la rune, amorçant un cycle d’amélioration continue qui avait considérablement affiné son aura.
Il tapota le ventre de l’ogre en passant. « Va rassembler tout le monde, j’ai quelques mots à vous dire. »
Tiramisu approchait désormais des quatre mètres ; même assis par terre, il était difficile à Richard de lui toucher les épaules. À mesure que l’ogre grandissait avec l’âge, le jour viendrait peut-être où il ne pourrait plus que lui tapoter la cuisse.
……
Il ne fallut pas longtemps pour que tous les fidèles de Richard se réunissent dans sa résidence. Ils étaient tous là, même si Tiramisu dut se tenir sur deux rochers dans le jardin et regarder à l’intérieur par la fenêtre. Heureusement, celle-ci avait été conçue large et haute : ce qui n’était d’abord qu’un choix esthétique s’avérait désormais bien pratique.
Lina était présente, tout comme Io et Nyra. D’autres personnes, comme Rosie et Kellac, avaient également été convoquées.
Richard était assis devant la table de réunion, une feuille de papier à la main. Quand tout le monde fut arrivé, il tapota légèrement la table pour attirer l’attention, puis sourit. « Commençons par les bonnes nouvelles. Faelor et le Plan forestier sont désormais assez stables, et ils nous rapportent de belles sommes. La réputation des Archeron, qu’on disait pauvres, ne devrait plus nous coller à la peau. Vous vous battez à mes côtés depuis longtemps, mais je ne vous ai guère donné l’occasion d’en profiter. Le moment est venu de partager. Je vais vous verser votre solde annuelle, calculée en fonction du temps que vous avez passé à mon service.
« Commençons par notre belle prêtresse. Flowsand, tu vas devoir te contenter d’un peu moins cette année. Cent mille, ça t’ira ? »
Flowsand renifla. « À quoi me servirait l’argent ? À acheter des provisions ? »
À bien y réfléchir, tout son équipement lui venait de la grâce divine du Dragon Éternel. Elle pouvait se procurer gratuitement tout équipement ordinaire, soit auprès de Richard lui-même, soit dans l’entrepôt de l’Église du Dragon Éternel. Pourtant, juste après avoir reniflé, elle leva les yeux au plafond et se mit à marmonner des calculs. En silence, elle évaluait le prix des perles et des belles robes ; lorsqu’elle eut fini, tout l’or était déjà dépensé.
Richard passa ensuite aux salaires des autres. Ses fidèles les plus proches reçurent chacun entre quatre-vingt mille et cent mille pièces d’or par an, et Lina en reçut cent mille de plus. Tous affichaient un air satisfait. Richard s’occupait généralement de leur armure et de leurs armes, mais il y avait bien d’autres façons, plus simples, de dépenser de l’argent et de se faire plaisir.
Phaser fut la seule exception. La partie visible de son visage demeura parfaitement impassible lorsqu’elle apprit qu’elle recevrait soixante-dix mille pièces d’or. Elle savait que l’or était une ressource ; elle l’accepterait et le protégerait, mais elle n’avait besoin ni d’armes ni d’équipement, et ses goûts alimentaires étaient simples. Elle ne s’intéressait qu’à l’énergie qu’un repas pouvait lui fournir, rien d’autre, et elle n’avait vu aucun aliment riche en énergie en vente à Faelor. Peut-être son indifférence changerait-elle si elle visitait les restaurants de Faust.
Rosie fut sans doute la plus surprise de la pièce. Lorsque son nom fut appelé en dernier et qu’elle reçut cinquante mille pièces d’or, ses yeux s’humidifièrent. La somme en elle-même lui importait peu ; le simple fait qu’on lui ait attribué quelque chose signifiait que Richard la considérait comme une proche.
Après avoir annoncé à chacun le montant de sa solde, Richard reposa la feuille sur le bureau. Ce n’était qu’un morceau ordinaire de parchemin fin, mais il avait une grande importance. Pour la première fois, il avait véritablement constitué son cercle rapproché, et les récompenses versées pour cette première année dépassaient le million de pièces d’or. C’était presque tout ce que Gaton avait gagné l’année précédente !
« Il y a huit cent mille pièces d’or dans l’entrepôt. Répartissez-les entre vous au prorata. Le reste de l’argent se trouve à Norland ; vous pourrez aller réclamer votre part à l’intendant quand vous le voudrez. »
Des acclamations retentirent dans la salle et à l’extérieur. Tiramisu et Moyenne Saignante se disputaient déjà sur les hôtels qu’ils iraient visiter, tandis que ce dernier rugissait qu’il voulait engager quelques cuisiniers personnels. L’ogre gourmet avait déjà commencé à choisir les morceaux de viande qu’il voulait acheter.
Richard avait encore des nouvelles à annoncer, mais il attendit quelques minutes que la célébration retombe. Puis il répartit ses fidèles entre Faelor et le Plan forestier, et nomma officiellement Flowsand seconde dans la hiérarchie.
Cette annonce plongea aussitôt la salle dans un silence complet. Tous prirent un air grave en comprenant que ces dispositions étaient prises en prévision d’une absence.
Richard acquiesça en réponse à la question que personne n’avait posée. « J’ai une promesse à tenir. Je vais me rendre quelque temps sur un champ de bataille du Désespoir, et je compte sur vous pour gérer les affaires jusqu’à mon retour. »