Chapitre 626
Une lutte douloureuse (2)
Ce jour serait arrivé tôt ou tard ; autant récupérer les huit ensembles de runes pour l’affronter. Alice ne remarqua pas le sang qui lui coulait des lèvres tandis qu’elle poursuivait sa lecture : « Ces huit-là valent plus que vingt chevaliers runiques ordinaires de rang 2. Ne fais pas le mauvais choix. »
Elle hocha vigoureusement la tête. « N’aie pas peur, je serai avec toi cette nuit-là. Tu pourras me regarder faire et apprendre, comme ça tu n’auras pas peur. »
Après avoir lu ces mots, la déesse de la guerre aux cheveux cramoisis se couvrit le visage avec la lettre. Elle savait pertinemment que Fuschia était aussi terrifiée qu’elle.
Tôt le lendemain matin, on frappa rudement à la porte. Comme aucune réponse ne venait depuis un bon moment, l’homme barbu de l’autre côté perçut une faible aura à l’intérieur. Il poussa la porte déverrouillée et entra.
L’homme se détendit en découvrant la comtesse endormie, ronflant doucement sur son bureau. Mais la vue des douze bouteilles de brandy vides et la forte odeur d’alcool qui imprégnait la pièce lui transpercèrent le cœur comme une dague. Tous les documents avaient été balayés au sol ; il ne restait qu’un petit coffret, sur lequel était posé un morceau de papier.
Cet homme couvert de cicatrices était le général Tiden, et il savait exactement ce que contenait le coffret posé sur le bureau d’Alice. Il renfermait quelque chose auquel lui — comme à tous les autres généraux de Norland — aspirait de tout son cœur : plusieurs chevaliers runiques puissants sous ses ordres.
Le morceau de papier portait une note écrite de la main d’Alice : « Un mélange d’ensembles de la Barrière sauvage et de la Frappe sauvage, sept au total. »
La barbe de Tiden se mit à trembler. C’étaient les mêmes modèles que ceux qu’on intégrait à l’équipement standard des chevaliers runiques de l’armée royale ! Lorsqu’il souleva le coffret enchanté, il eut l’impression de tenir un volcan en éruption entre ses mains. Il avait vu Alice grandir depuis qu’elle était toute petite, et c’était la pire situation dans laquelle il l’avait jamais vue ; il comprit que ces ensembles de runes ne pouvaient avoir été obtenus qu’au prix d’un sacrifice énorme.
Tiden ne sut que dire. Il avait été guerrier toute sa vie, et tout ce qu’il savait faire, c’était tuer l’ennemi. Il ne comprenait rien à la politique ni aux négociations ; il ne savait pas non plus comment réconforter quelqu’un. Il se contenta d’emporter le coffret et de sortir, refermant silencieusement la porte derrière lui avant de s’éloigner à grandes enjambées.
Quelques instants plus tard, un son de trompe bestial retentit au loin.
……
Richard était assis par terre, plusieurs bouteilles d’alcool vides devant lui. Il se trouvait au sommet d’une petite colline près de l’Oasis de Bluewater. Le paysage n’avait rien de particulièrement beau, mais de là, on dominait toute la cité de Bluewater.
Au sommet de cette colline autrefois dénudée se dressait une pierre tombale grossière, une dalle brute sur laquelle avait été gravée une courte épitaphe : Ici repose le duc Direwolf Bevry, un véritable frère d’armes. Il reposera ici en témoin de l’avènement d’une nouvelle dynastie, celle de Richard Archeron.
Comme la Famille Direwolf vénérait ses ancêtres, le corps de Bevry avait été enterré dans leur tombe ancestrale. Dans cette tombe se trouvaient les armes et l’armure qu’il avait laissées derrière lui, toutes rongées par la corrosion, irrémédiablement endommagées par la terrible puissance du subordonné de Raymond.
Des pas légers retentirent. Un vieil homme aux cheveux blancs s’approcha en titubant et s’assit à côté de lui. Une tristesse manifeste se lisait dans ses jeunes yeux.
« Tu me cherchais ? demanda calmement le vieil homme.
— Viens, bois un peu ! » Richard lui tendit une bouteille d’alcool. L’homme la prit et en avala la moitié d’un seul trait. Mais il se mit aussitôt à tousser et s’effondra sur le sol, la bouteille de verre se brisant tandis qu’il s’arrachait presque les poumons à force de tousser.
Aucun des deux ne sut exactement quand la toux s’était muée en sanglots, mais le corps de Perrin tremblait à chaque gémissement étouffé. Richard n’essaya pas de réconforter l’homme en deuil. Il resta simplement appuyé contre la pierre tombale, continuant à siroter son alcool. Il ne semblait pas boire vite, mais le nombre impressionnant de bouteilles vides autour de lui montrait tout ce qu’il avait déjà englouti.
« Perrin… Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu comptes suivre la voie que tu avais tracée au départ, ou veux-tu progresser dans le monde de la magie ? Je peux faire de toi un grand mage de Faelor. »
Perrin ne mit qu’un instant à répondre : « La géométrie planaire m’intéresse toujours.
— Pourquoi ?
— Il y a beaucoup de grands mages sur Faelor ; je ne changerai rien à la situation. Mais ces recherches marqueront une étape majeure pour tout le plan. Même si je n’en achève que les bases, elles seront très utiles.
Richard soupira doucement. « Perrin, il ne te reste que quatre ans à vivre. Je te maintiendrai en vie jusque-là, mais si tu devenais un grand mage, tu pourrais prolonger ton existence au-delà.
— Ce n’est pas grave, je ne m’attendais pas à vivre si longtemps. Si mes recherches aboutissent à un cadre préliminaire, ceux qui viendront après moi pourront les poursuivre. Je crois que Faelor peut devenir semblable au monde d’où tu viens : un plan qui transcende les autres ! »
Richard secoua la tête devant cette déclaration solennelle et s’empêcha de prononcer les premiers mots qui lui vinrent à l’esprit. « … D’accord. As-tu déjà pensé à l’endroit où tu voudrais poursuivre tes recherches ?
Perrin hésita. Son ancienne caverne, au Château de Deeprock, n’était plus sûre depuis la mort du duc Direwolf ; tout le duché était plongé dans le chaos.
« Reste ici. Le pouvoir de Runai ne s’étend pas jusqu’à cet endroit. » L’Oasis de Bluewater était désormais, techniquement, sous le contrôle des trois déesses. Sans l’autorisation d’au moins deux d’entre elles, les serviteurs de Runai ne pourraient pas y entrer.
« … D’accord. » Perrin savait qu’il n’avait nulle part où aller. Il réfléchit un moment, puis demanda soudain : « Richard, la géométrie planaire est-elle répandue dans le monde d’où tu viens ?
L’expression de Richard se fit impuissante tandis qu’il soupirait. En tant que membre de Deepblue, il savait à quel point la géométrie planaire était avancée à Norland. On étudiait cette discipline depuis des milliers d’années, et elle comptait plus de dix branches de spécialisation. C’était son développement qui avait soutenu les guerres planaires de Norland, en fixant des passages vers de nombreux plans mineurs, précipitant leur chute.
Les quelques théories incomplètes de Perrin, en l’état, étaient moins utiles que les notions élémentaires qu’un acolyte de Norland apprenait en commençant à étudier le sujet.
Pourtant, ni Perrin ni Faelor n’avaient plus le temps. S’ils avaient pu rester à l’abri des regards quelques centaines d’années de plus, un mage légendaire aurait développé ces théories jusqu’au point où la première expédition extraplanaire aurait pu partir. Le premier à s’y aventurer serait certainement devenu un martyr, probablement mort dans le Néant ; mais, à mesure que les théories se seraient perfectionnées, quelqu’un aurait fini par réussir à quitter le plan et à en revenir. Au cours du millénaire suivant, de grands visionnaires dotés d’une puissance légendaire auraient peu à peu achevé la transition de Faelor vers un plan matériel primaire.
Mais Richard était déjà là. Le Dragon Éternel avait déjà marqué le plan, et son emplacement avait été consigné dans l’Église. Une alliance menée par une seule des quatorze familles qui formaient le plus faible des empires humains de Norland avait décimé deux des royaumes les plus puissants de Faelor et vaincu plusieurs autres duchés. Leurs pires pertes étaient survenues lorsqu’ils avaient été pris au dépourvu près du portail ; et malgré cela, il avait fallu qu’un autre venu de Norland les achève.
Le rêve de Perrin était voué à ne jamais se réaliser. Faelor deviendrait un simple plan secondaire de plus, contrôlé par les gens de Norland — Richard lui-même, en l’occurrence. À la différence des autres envahisseurs, Richard et son armée de drones s’étaient déjà fondus dans le plan et étaient en train de s’en emparer de l’intérieur.
Pourtant, devant la détermination de ce jeune homme, Richard décida de ne pas lui révéler la vérité. Perrin pouvait consacrer le reste de ses jours à ses recherches ; l’ignorance était un bienfait. « Que penses-tu de Toffler ? » changea-t-il de sujet.
Perrin réfléchit un moment à la question. « Ah, mon troisième frère. Je n’ai pas beaucoup fréquenté Toffler, mais d’après mes souvenirs, c’est un homme bien. S’il prend la tête du duché, nos sujets mèneront une vie heureuse. Il pourra peut-être même améliorer la situation du territoire, telle que mon père l’a laissée… Père a mené trop de guerres, et les guerres coûtent beaucoup d’or.
— Ma seule inquiétude, c’est que sa mère soit issue d’une famille sans grand pouvoir. Il n’a pas eu le temps d’affirmer son autorité ; alors, même s’il est l’héritier de Père, je ne crois pas qu’il conservera longtemps sa position.
Richard eut un petit rire, l’haleine empestant l’alcool. « Bevry était un vieil ami, et je vais exaucer son dernier souhait. Ne t’inquiète pas : si je le proclame duc, il le sera.
— Bon, je m’en vais ! » Il rotta, se remit péniblement debout et dévala la colline en direction de la cité de l’oasis.
Perrin ne le suivit pas. Il resta plutôt devant la tombe de son père, avalant une autre bouteille d’alcool. Mais lorsque son regard se posa sur l’endroit où Richard s’était assis, ses yeux s’écarquillèrent soudain de stupeur.
Il avait passé près de la moitié de sa vie plongé dans la géométrie planaire et reconnut aussitôt les formules tracées au sol. Une fulgurance sembla transpercer les ténèbres de son esprit, illuminant tout un monde de possibilités nouvelles. Son cœur se mit à battre de plus en plus vite, mais son corps, lui, se glaça.
Les idées de Perrin avaient laissé un goût amer à Richard. En pensant aux quelques théories incomplètes du jeune homme, il avait tracé ce qu’elles donneraient une fois achevées. Les formules semblaient extrêmement complexes et difficiles à comprendre, mais elles constituaient la première leçon qu’un apprenti étudiant la géométrie planaire à Deepblue apprenait.