Chapitre 624
Représailles
Richard leva la main avant que Fuschia ait le temps de le dissuader. « Ma décision est déjà prise. Demande simplement à l’intendant de répandre la nouvelle. Nous recruterons aussi cinquante chevaliers runiques et autant de cavaliers qu’il s’en présentera. Les conditions pour les chevaliers runiques restent inchangées, mais les cavaliers devront me servir pendant au moins cinq ans avant de pouvoir partir. Le recrutement aura lieu dans deux mois, au Château de la Rose Noire. »
« Au Château de la Rose Noire ?! s’exclama Fuschia. Le Conseil de la famille en a pris le contrôle. Vous êtes sûr de vouloir organiser le recrutement là-bas ? »
« Quand cet homme était encore là, je ne me souviens pas qu’il ait été question d’un Conseil de la famille. Le Château de la Rose Noire est un lieu qu’il m’a laissé, alors il me revient. Ceux qui veulent mourir en essayant d’empêcher mon recrutement sont les bienvenus. Ces salauds ont décidé de me frapper alors que j’étais à terre ; voyons maintenant comment ils brûlent. »
« Et puis, n’est-ce pas la tradition familiale de tout donner aux vainqueurs ? Je me souviens que ces prétendus anciens avaient affirmé qu’ils respecteraient les règles du temps de Gaton. Il est temps que je les chasse de mes terres. »
Fuschia poussa un long soupir. « La rumeur veut que le marquis Sauron soutienne directement le Conseil de la famille, et le comte Goliath y a également participé. Vous êtes sûr de vouloir les affronter ? »
« Alice aurait-elle peur ? »
« Pourquoi ma dame aurait-elle peur d’eux ? Elle s’est même battue contre le légendaire duc Solam de l’Empire de l’Arbre Sacré ! »
« Voilà. Alors pourquoi aurais-je peur de quelques minables ? »
……
Quelques jours plus tard, Richard décida d’emprunter les réseaux d’information de la famille royale afin de répandre la nouvelle dans toute l’Alliance sacrée. Celle-ci devint aussitôt le sujet de toutes les conversations dans la haute société, éclipsant les querelles intestines entre deux ducs ainsi que la récente bataille près des frontières de l’Empire de l’Arbre Sacré.
La nouvelle suscita l’intérêt pour plusieurs raisons. D’abord, Richard lui-même : la révélation du Fléau de la Vie avait confirmé sa place de premier maître des runes de l’Alliance sacrée, éclipsant complètement Lunor Leyfar, qui s’était fait oublier après la convention. Ensuite, il recrutait cinquante chevaliers runiques et, au vu des précédents, chacun d’eux serait au minimum de grade 2 — le niveau exigé pour l’armée d’élite d’un duc. Richard n’était à Faust que depuis environ un an, mais il avait pris la tête d’une famille sans chef et l’avait menée vers de nouveaux sommets de puissance.
La troisième raison était en fait la plus simple. Le Conseil de la famille Archeron avait rallié la plupart des troupes qui gardaient le Château de la Rose Noire et anéanti celles qui étaient restées fidèles à Gaton, prenant ainsi le contrôle du château et de la péninsule d’Azan. Le Château de la Rose Noire était traditionnellement la demeure du patriarche de la famille Archeron, mais les tombes familiales ayant été déplacées sur l’île flottante que Richard contrôlait, deux camps pouvaient désormais prétendre représenter légitimement la famille. La déclaration de Richard, qui annonçait que le recrutement aurait lieu au Château de la Rose Noire, ne pouvait signifier qu’une chose : la guerre !
Quand le Conseil de la famille Archeron avait été créé, beaucoup, dans l’Alliance sacrée, avaient tourné l’affaire en dérision. Faust était le véritable cœur du pouvoir de toute famille, et chacun savait que les Archeron étaient loin d’être unis. Personne ne croyait que cette alliance instable puisse accomplir quoi que ce soit, surtout après que Gaton eut eu le culot d’en rosser un membre en pleine réunion — ou prétendue réunion. À présent que Richard déployait enfin sa propre puissance, tous suivaient l’issue des événements avec un vif intérêt.
La seule raison pour laquelle le Conseil de la famille n’avait pas déjà été considéré comme condamné était la présence du marquis Sauron parmi ses soutiens. Richard était une étoile montante, mais le marquis pouvait s’appuyer sur des siècles de pouvoir hérité et tenter de le défendre. Personne ne savait non plus quels atouts Sauron gardait dans sa manche : la puissance militaire n’était qu’un aspect de la guerre.
Comme l’issue était incertaine, les nobles que le résultat ne toucherait pas commencèrent à parier entre eux. Beaucoup se mirent toutefois à suivre de près la famille Archeron, conscients que les mois à venir auraient probablement des conséquences durables.
……
Plusieurs anciens Archeron s’étaient réunis en urgence au Château de la Rose Noire. Les chefs des familles branches n’étant pas présents en temps normal, la décision devait être prise par les représentants sur place. Une journée et une nuit de débats houleux, sans la moindre pause, ne les aidèrent pas à parvenir à une conclusion et ne firent que les épuiser. Cela ne dérangeait pourtant pas nombre d’entre eux. Ils savaient qu’ils n’étaient ici que des marionnettes, dépourvues de tout pouvoir réel.
Le lendemain, ils finirent tout de même par prendre une décision. Ils conclurent que le comportement de Richard — organiser un recrutement sans demander leur permission — était d’un irrespect inadmissible et qu’ils l’arrêteraient à tout prix. Mais ils ne savaient pas comment faire connaître cette décision au reste de l’Alliance sacrée. Richard avait des relations à la cour royale, tandis qu’eux ne disposaient ni d’un réseau comparable ni même des fonds nécessaires pour rivaliser avec ses moyens. Ils consacrèrent donc le reste de la journée à discuter de la manière de diffuser la nouvelle.
……
Le baron Sua arpentait une salle obscure de l’aile nord-ouest du Château de la Rose Noire. « Richard est bien trop arrogant ! Il faut lui donner une leçon ! Laissez-moi y aller, je lui en donnerai une, moi ! »
La salle s’étendait sur plusieurs centaines de mètres carrés. Ses rugissements résonnaient partout et faisaient vaciller certaines torches accrochées aux murs. Leurs ombres mouvantes ajoutaient encore à l’obscurité des lieux.
« Savez-vous combien de soldats il possède ? demanda une voix âgée et mielleuse. Combien de chevaliers runiques ? Quelles runes utiliseront-ils ? Combien de puissants combattants compte-t-il parmi ses partisans ? Quel itinéraire suivront-ils ? Quelles sont leurs stratégies, quelles troupes préfère-t-il engager ? Amène-t-il des alliés ? Avons-nous des ennemis dont nous pourrions tirer parti ? Et si le siège s’éternise, comment réapprovisionnerons-nous nos réserves ? »
L’homme qui parlait était assis sur un trône de fer, dix mètres au-dessus du reste de la salle. Grand et maigre, il était plongé dans une obscurité qui dissimulait la plupart de ses traits. Sua cessa de faire les cent pas et se tourna vers lui. « Nous ne le saurons pas d’ici là ? »
« D’ici là ? Et qu’est-ce que cela signifie ? Que nous serons complètement anéantis ? »
Le beau visage du baron rougit. « J’ai commandé dix guerres planaires ! Je ne crois pas que Richard soit meilleur que moi dans ce domaine. Ce n’est qu’un clown qui sait fabriquer des runes ! »
« Non. Le clown, c’est toi, et tes dix victoires n’ont rien d’impressionnant. Richard, lui, a pris le contrôle de deux plans à lui seul. »
Sua serra les dents et se mordit l’intérieur de la joue jusqu’à ce que le sang lui coule de la bouche. Il n’avait pas oublié l’humiliation que Richard lui avait fait subir dès son retour de Faelor. Mais sans le soutien de l’homme sur le trône, Richard, fort de la puissance de ses deux plans, pourrait l’écraser comme une fourmi.
« Père, donnez-moi vingt chevaliers runiques de grade 2 », supplia-t-il en tombant à genoux. « Alice a accepté de devenir ma compagne. Même si vous ne croyez pas en moi, vous croyez sûrement en ses capacités ? »
L’homme sur le trône se contenta de renifler. Il serra si fort les accoudoirs qu’on entendit le métal se tordre. « Tu crois qu’elle t’écoutera pour vingt chevaliers runiques ? Tu te souviens qu’elle n’était qu’une chevalière à ses débuts ? Si tu t’en crois capable, va lui trouver toi-même des chevaliers runiques ; tu n’en recevras pas un seul de ma part. Imbécile, elle les prendra, te donnera un enfant, et après ? Tu crois qu’elle restera tranquillement à sa place ? Elle se servira des droits de cet enfant au trône pour nous prendre nos chevaliers et nos territoires, et deviendra marquise à son tour ! »
« Ça… c’est impossible… »
« COMMENT ÇA, IMPOSSIBLE ? » Sauron s’interrompit un instant pour reprendre son calme. « Nous n’avons que quarante chevaliers runiques en tout. Si tu lui en donnes la moitié, elle sera plus puissante que moi. Toi… CHUT ! » Il empêcha Sua de répliquer. « Tu me déçois. Va transmettre ces paroles aux anciens… »