Chapitre 615
Le Fléau de la Vie de Beye
« Comment l’as-tu su ? » La voix de Beye résonna derrière Richard.
« Nous avons passé dix jours ensemble. » Richard élargit son sourire. « Je me souviens de ton odeur. »
Richard ne sut pas à quel moment Beye était arrivée, mais son corps se paralysa dès qu’elle se manifesta. Son aura meurtrière l’avait littéralement cloué à sa chaise, au point qu’il ne pouvait même pas tourner la tête. « Impossible ! répliqua-t-elle. Même les habitants de Daxdus qui ont un odorat très développé ne peuvent pas me sentir. »
« C’est vrai, tu ne fais plus qu’un avec la Terre du Crépuscule. Mais tu es aussi la seule personne que je connaisse personnellement à t’y rendre si souvent. »
Beye dissipa son intention meurtrière, lui permettant de bouger à nouveau. Pourtant, sa capacité à l’immobiliser avec une telle facilité renforça encore l’image qu’il se faisait d’elle. Elle le saisit soudain par les avant-bras et examina de près les runes du Fléau de la Vie gravées sur sa peau. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’elle ne parvienne à s’en détacher. Puis elle se tourna vers le mur couvert de cicatrices et étudia longuement les entailles.
Depuis son siège, Richard vit les épaules de Beye se mettre à trembler. Son esprit s’emballa aussitôt. Comment une simple rune pouvait-elle la bouleverser à ce point ? Elle qui maîtrisait si bien ses émotions, qui restait imperturbable même dans les pires situations… Il devait y avoir une histoire derrière tout ça.
« C’est bien le Fléau de la Vie, et il est encore plus puissant que je ne l’avais imaginé… » murmura-t-elle en se retournant et en tendant la paume.
Richard avait déjà sorti l’étui enchanté qui contenait la rune. Mais il la regarda avec horreur la prendre aussitôt et s’entailler l’avant-bras droit sur place. Sans recourir aux onguents habituels pour atténuer la douleur, elle enfonça directement la rune dans son bras ensanglanté et la fusionna avec son énergie.
« Un seul ensemble ne suffit pas, il m’en faut au moins quatre ! » Sa voix débordait d’impatience.
Richard ne put que lever les mains. « Je n’ai pas les matériaux. » Trois runes du Fléau de la Vie lui coûteraient plus de dix millions de pièces d’or, une somme que même lui ne pouvait se permettre. Il ne pouvait toujours pas garantir leur fabrication comme pour la plupart des autres runes : son taux de réussite n’était que de trente pour cent.
Beye fronça les sourcils. « Alors va en acheter. Je n’ai ni or ni cristaux magiques, mais je peux te payer en offrandes. Je veux seulement savoir une chose : à quelle vitesse peux-tu les fabriquer ? »
Richard soupira. Si elle était prête à le payer en offrandes, c’est qu’elle était désespérée. « Si je recommence de zéro dès maintenant, il me faudra environ dix millions de pièces d’or en matières premières et un mois et demi. Si je suis appelé à partir au combat, ça prendra évidemment plus de temps. Mais si tu peux attendre six mois, le temps que j’atteigne le niveau dix-sept, les coûts tomberont à environ six millions. Et je n’aurai besoin que d’un mois. » Cette histoire vous plaît ? Lisez la suite sur nоvelping.com.
Beye haussa les sourcils et acquiesça doucement. « Six mois pour gagner un niveau entier ? Son Excellence t’a vraiment enseigné toutes ses techniques de méditation. Il faut aussi que tu sois particulièrement doué pour méditer… Enfin, six millions pour trois… »
Elle esquissa un rare sourire. « Un vieil homme, le seul capable de fabriquer ces runes, m’en a demandé quinze millions par rune. Et malgré cela, il a fini par échouer. Pourquoi me donnes-tu le prix de base ? Tu ne comptes pas faire de bénéfice sur mon dos ? Ou tu sous-estimes quelqu’un qui a survécu si longtemps sur les Champs du Désespoir ? »
Elle s’interrompit un instant, l’air soudain songeur, puis reprit : « Quelque chose cloche. Même comme prix de base, c’est bien moins cher que ça ne devrait l’être… Mais tu dois le savoir. Pourquoi n’essaies-tu pas de me plumer ? »
Richard réfléchit sérieusement un instant. « Je… n’y ai pas vraiment pensé. Si tu veux une raison, c’est toi qui m’as donné ce plan. Je trouve que le temps et les efforts que j’y consacre en échange, ce n’est pas une mauvaise affaire. Et puis, en essayant de fabriquer des runes difficiles comme celle-ci, je continue à perfectionner mon art. »
« Hélas… Tu es vraiment intelligent ou juste complètement idiot ? »
Richard sourit avec calme. « J’ai presque vingt ans, je ne suis certainement pas idiot. »
Beye leva légèrement le bras droit. La rune du Fléau de la Vie brilla tandis que sa main filait vers les cheveux de Richard. Il sentit le danger de justesse, mais eut beau essayer, il ne parvint pas à l’éviter à temps. Elle lui ébouriffa les cheveux comme si une petite tornade venait de le frapper, les laissant complètement dressés.
En le voyant contrarié, Beye sourit de nouveau. Mais elle retrouva aussitôt son habituelle froideur. « Il existe quelques autres runes comme le Fléau de la Vie, extrêmement puissantes, mais tout aussi complexes. En dehors des maîtres runiques saints, personne ne sait vraiment les manier ; leurs plans circulent donc largement. Le Fléau de la Vie est l’une d’elles. Le fait que je t’en aie donné le plan n’a rien d’extraordinaire. Il y en a d’autres, comme l’Étreinte du Soleil, le Baiser de la Mort, l’Enfer cramoisi, le Paradis éphémère, et ainsi de suite. Garde l’œil ouvert : tu ne devrais pas avoir de mal à les trouver. »
Richard remit lentement ses cheveux en place, son sourire calme revenant sur son visage. « Quoi qu’il en soit, c’est toi qui m’as donné cette rune. Ça compte. »
Beye soutint un instant le regard limpide de Richard, puis leva les mains. « Si tu veux faire l’idiot, c’est ton choix. Tu recevras les offrandes tout à l’heure ; fabrique les runes aussi vite que possible. Je ne veux pas attendre ! »
« Très bien. Comment te retrouver quand j’aurai fini ? »
« Dans la capitale du Soleil Déclinant. Je t’y ai emmené une fois ; tu devrais pouvoir t’y rendre seul, cette fois. Une fois sur place, va trouver le vieux pervers. Il saura où me trouver. »
« Euh… » Richard hésitait à se rendre en Terre du Crépuscule. Les Champs du Désespoir étaient des lieux où même les saints pouvaient périr. Ce chapitre a été repris sur novelping dot com sans autorisation.
Les sourcils fins, presque invisibles, de Beye se haussèrent. « Quoi, tu as peur ? »
Richard caressa doucement le cristal du destin dans sa poche et sentit sa confiance grandir. « D’accord, alors je… te retrouverai. » Grâce à son expérience passée, il était au moins sûr de pouvoir échapper à la plupart de ses ennemis. En outre, sa principale faiblesse — son manque de puissance offensive — avait disparu depuis qu’il avait déverrouillé une partie de son vrai nom. Son souffle destructeur serait fatal à la plupart de ses adversaires.
Beye acquiesça. « Très bien. Assieds-toi et regarde un instant. Voilà comment utiliser cette rune. »
Sa main jaillit et l’épée elfique de Richard y bondit. Une lueur vert sombre jaillit de la lame, qui disparut de la vue ; de vifs éclats interrompirent la clarté lunaire. Tout se déroula dans un silence absolu, mais Richard se raidit sur sa chaise, subjugué par la scène.
En quelques instants, la lueur verte s’éteignit. Une nouvelle rangée de caractères s’étalait désormais sur le mur balafré : Fléau de la Vie. Les entailles de Beye avaient été bien plus rapides que les siennes, mais chacune était parfaitement régulière. Voilà comment tirer le meilleur parti de cette rune : en gardant une maîtrise absolue.
« Pas mal, ce truc. » Beye lui renvoya l’épée elfique. « Enfin, je m’en vais. Je vais m’occuper de cette traîtresse qui te fait honte en partant. »
« Quoi ? Non ! Elle a choisi d’être honnête avec moi, et je lui ai dit que je lui pardonnais. »
Beye fronça les sourcils. « Tu t’intéresses à une aussi faible créature ? »
« Non, mais… » Il se gratta la tête, incapable d’en dire davantage. Du reste, il n’en eut pas besoin. Beye avait déjà sauté par la fenêtre et disparu dans la nuit.
……
Lorsque Beye revint dans la chambre de Richard, juste avant l’aube, avec un grand coffre rempli d’offrandes, elle le vit examiner en silence les entailles qu’elle avait laissées sur le mur. Elle posa le coffre avec la légèreté d’une plume, sans attirer son attention, puis s’éclipsa discrètement.
Elle ne remarqua pas qu’elle souriait pour la troisième fois de la nuit, plus qu’elle ne l’avait fait de toute l’année.