Chapitre 609
Un autre Armement de mana
Richard était assis face à Flowsand, le visage empreint de douleur. « Je suis allé sur un Champ du Désespoir, je sais pourquoi les guerres planaires ont lieu. Mais je n’aime toujours pas ça, et je ne veux pas me battre si ce n’est pas nécessaire. Pourquoi nous entretuons-nous sans cesse ? La mort de centaines de milliers de personnes ici n’avait aucun sens. »
Flowsand fronça les sourcils et lança à Richard un regard furieux. « Tu veux vraiment savoir ? »
« Oui ! » Richard ne se laissa pas démonter.
« Alors, vois par toi-même ! » Elle lui poussa le Livre du Temps.
Richard prit le Livre du Temps vierge et se concentra sur lui. Peu à peu, le pouvoir du temps fit apparaître quelques mots sur la page : « Si tu n’attaques pas les autres, les autres t’attaqueront. »
Cette réponse brutale le laissa perplexe ; il refusait de l’accepter. Mais au moment où il s’apprêtait à le faire savoir, Flowsand tendit la main et tourna la page. Une autre ligne apparut : « Seuls les vainqueurs ont le droit de s’interroger sur la nécessité de la guerre. »
Richard se remit à réfléchir.
« Tu as été trop occupé ces derniers temps », dit-elle sèchement en reprenant le livre, ses paroles chargées d’un sous-entendu.
Richard resta longtemps assis à méditer, puis un sourire radieux se dessina lentement sur son visage. Il se tourna enfin vers la prêtresse assise devant lui. « Je suis désolé. C’est juste que tant de gens comptent sur moi, maintenant. Je ne peux pas trahir leur confiance. Tu es toujours la seule à qui je puisse parler franchement… »
Les yeux de Flowsand s’illuminèrent ; sa colère se dissipa inexplicablement. Elle baissa la tête et poursuivit sa lecture. « Ça… Ce n’est rien. Le Livre du Temps peut répondre à toutes les questions. »
Richard s’étira avec langueur, toute mélancolie envolée. « Ne t’inquiète pas, je sais quoi faire, maintenant. »
Il quitta sa chambre et retourna à son laboratoire. Il y trouva Rosie, absorbée par son travail de runecraft. Lorsqu’elle finit par remarquer sa présence, elle lui raconta toute sa conversation avec Raymond, à l’exception de leurs derniers mots.
« Il a soulevé des points intéressants, commenta Richard en faisant le tour du laboratoire. L’idée que les familles soient des lions a beaucoup de sens. Mais ce n’est pas tout à fait comme ça qu’il en parle non plus… Enfin bref. » Il s’arrêta brusquement juste devant elle. « Tu as demandé tout ça pour moi ? »
« Oui », répondit Rosie avec calme.
Il ne lui demanda pas comment elle avait appris qu’il avait des problèmes. Après la guerre, il n’avait pas vraiment pris de précautions en parlant avec Raymond. Il soupira tout de même. « Tu es vraiment trop intelligente. »
Rosie soutint son regard sans ciller. « Il n’y a que deux choses qui me font peur, ces temps-ci. D’abord, de ne pas être assez intelligente. Ensuite, que tu ne me fasses pas confiance. »
Richard plongea son regard dans ses yeux limpides. Même lorsqu’il la dévisagea avec insistance, elle ne broncha pas. Il finit par soupirer et secouer la tête. « Comment ai-je pu gagner une fille comme toi au terme d’un duel stupide ? »
« J’imagine que je te devais quelque chose dans une vie antérieure », répondit-elle avec un petit rire.
« Euh… » Il ne sut que répondre.
Renonçant à poursuivre la conversation, il contempla les matériaux entassés sur son propre bureau, puis fit signe à Rosie d’approcher. Il prit sa plume et se mit à tracer des réseaux.
Il en réalisa douze au total, chacun plus difficile que le précédent. Même le premier dépassait ce que Rosie était capable de dessiner à l’heure actuelle, et le dernier nécessitait le réservoir de mana d’un mage de niveau 14. Debout à ses côtés, Rosie observait chacun de ses gestes avec une attention absolue. Elle n’osait pas cligner des yeux.
Les mains de Richard étaient d’une stabilité telle qu’elle se demandait parfois s’il était vraiment mortel. Ce n’est qu’après avoir acquis elle-même une certaine expérience dans cet art qu’elle comprit à quel point il était doué. Chacune de ses runes était parfaite, égale ou supérieure aux meilleurs modèles des manuels. Ces ouvrages sur les réseaux magiques n’étaient souvent rédigés que par des grands mages érudits qui s’étaient plongés dans cette discipline pendant de longues années ; les runes et les réseaux des runemasters ordinaires étaient bien trop imparfaits pour servir de référence. C’était aussi ce qui faisait la renommée des mages de Solomon : leurs chercheurs étaient extrêmement habiles à consigner leurs découvertes.
Ni l’un ni l’autre ne remarqua que deux heures s’étaient écoulées. Rosie ne se détendit que lorsque sa vue s’assombrit un instant, lui faisant prendre conscience du temps qu’elle était restée debout. Pendant tout ce temps, Richard n’avait pas commis la moindre erreur.
Richard rangea sa plume et se tourna vers elle. Il posa un modèle de rune sur la table. « À partir d’aujourd’hui, entraîne-toi à tracer ces réseaux pour ton travail de runecraft. Perfectionne chacun d’eux avant de passer au suivant. Quand tu sauras tous les dessiner sans la moindre erreur, ceci sera à toi. »
Rosie jeta un coup d’œil au modèle et sentit son cœur s’emballer. Il battait si fort qu’elle crut qu’il allait lui sortir de la poitrine. « L’Armement de mana ! »
« Une fois que tu sauras fabriquer cette rune, tu n’auras plus à te soucier de ce que je pense de toi. Tu vas pouvoir observer : je vais en fabriquer une tout de suite. »
Au cours des trois jours qui suivirent, Richard ne sortit pas une seule fois du laboratoire. Il ne mangea même pas et ne but que quelques verres d’eau, entièrement absorbé par l’univers du runecraft. Cette fois, Rosie fit exactement de même. Flowsand se glissa deux fois dans la pièce pour les observer travailler et, chaque fois, y laissa discrètement quelques bouteilles d’eau.
Quand il eut enfin terminé, Richard brandit le poing et poussa un rugissement. Une autre rune d’Armement de mana venait d’être achevée, sans la moindre imperfection et en une seule séance ! À partir de ce jour, il n’aurait plus aucun mal à fabriquer des runes de grade 3.
Au beau milieu de son exaltation, Richard entendit soudain un bruit sourd à côté de lui. Rosie s’était effondrée sur le sol, complètement évanouie. Il se précipita pour vérifier son état et ne poussa un soupir de soulagement qu’après avoir compris qu’elle était simplement épuisée. Il la porta jusqu’au lit du laboratoire, lui fit boire une potion de vitalité, puis la laissa dormir.
La vive lumière du soleil l’obligea à plisser les yeux durant les premières minutes passées dehors. Il était midi. Des rugissements terrifiants résonnaient du côté des casernes et semblaient faire trembler la moitié de l’Oasis de Bluewater. Même le plus chétif des ogres avait une voix puissante, et Tiramisu avait deux têtes.
« HÉ, TIRAMISU, MOYENNE SAIGNANTE, FERMEZ-LA ! » Les cris assourdissants l’avaient presque étourdi ; il dut hausser la voix pour couvrir celle de l’ogre.
« Désolé, patron ! » Tiramisu se gratta la tête d’un air contrit et s’assit par terre.
« C’est toi qui fais le plus de bruit ! » cria la tête nouvelle-née.
« C’est toi qui as commencé ! » rugit Tiramisu en réponse.
« TAISEZ-VOUS ! » Richard dut crier une nouvelle fois pour enfin faire taire les deux têtes. Tiramisu avait tenu à appeler Moyenne Saignante la seconde tête dès son apparition, et Richard n’avait pas pu lui refuser ce caprice. La nouvelle tête avait elle aussi accepté ce nom. On aurait dit qu’elle existait depuis des dizaines d’années, et son intelligence n’était pas inférieure à celle du corps principal. Le corps de Tiramisu avait encore grandi. Il mesurait désormais 3,5 mètres et ne pouvait parler face à face avec Richard qu’en s’asseyant par terre.
Richard savait toutefois que les ogres à deux têtes n’avaient en réalité qu’une seule âme. Le second cerveau ne représentait qu’un autre aspect de cette même existence. Les ogres dotés de deux âmes étaient extrêmement rares et puissants, de véritables tyrans parmi leur race.
Si Tiramisu était si agité, cette fois, c’était pour une raison précise : il avait remarqué la rune d’Armement de mana entre les mains de Richard. Ses deux cerveaux et ses trois yeux étaient braqués sur elle, et son odorat d’ogre, particulièrement fin, lui permettait d’en sentir la puissance. Les ogres avaient beau avoir l’air stupides, ils étaient d’une intelligence trompeuse. Un ogre à deux têtes pouvait même rivaliser avec la plupart des intellectuels humains.
Tiramisu tendit sa grande main et prit délicatement la rune à Richard, tandis que sa tête principale gloussait. « Patron, Gangdor s’enfuit chaque fois qu’il me voit, maintenant. S’il veut se battre… »
« Il se fera battre comme un lapin ! » poursuivit Moyenne Saignante.
…
Un combat palpitant eut lieu en plein midi sur le terrain d’entraînement : Tiramisu d’un côté, Gangdor de l’autre. Tous deux étaient de niveau 15, mais le duel penchait nettement en faveur de l’un des deux. Tiramisu portait une armure extraordinairement lourde, et les deux marteaux qu’il brandissait d’ordinaire avaient été remplacés par un marteau et un bouclier de trois mètres de haut. Des étincelles parcouraient le corps de l’ogre tandis qu’il chargeait Gangdor à répétition, sans être beaucoup plus lent que le guerrier, pourtant presque deux fois plus petit que lui.
Gangdor protesta vivement, mais finit par n’avoir d’autre choix que d’abandonner. Il n’avait aucun moyen de lutter contre un ogre en armure, d’une force prodigieuse et d’une rapidité fulgurante. Sa hache épique et son armure de plaques d’acier ne suffisaient certainement pas à lui assurer la victoire.