Chapitre 608
Retrouvailles
Les propres compagnons de Richard avaient eux aussi considérablement progressé au baptême du feu de cette guerre. Flowsand était désormais de niveau 13, tandis qu’Io avait atteint le niveau 16. Olar avait gagné un niveau aussi bien comme archer que comme barde, atteignant respectivement les niveaux 10 et 12 dans ces classes. Zendrall avait enfin atteint le niveau 13, lui aussi.
Gangdor avait finalement atteint le niveau 15. Avec quelques améliorations de ses runes et sa hache de qualité épique, il égalait désormais un chevalier runique ordinaire de Norland. Il ne pouvait pas encore prétendre à la noblesse, mais il aurait un certain statut. Quant à sa grande rivale, Waterflower était elle aussi de niveau 15. L’immense puissance du Guide des secrets lui permettait sans peine de dominer le colosse brutal, et sa nouvelle résistance à l’alcool lui donnait également l’avantage dans ce domaine. Chaque fois qu’ils se retrouvaient, Gangdor ne pouvait que soupirer et faire ce qu’elle lui demandait.
Richard était à peu près le seul à n’avoir pas progressé en niveau au cours du dernier mois ; sa réserve de mana était toujours de niveau 15. Pourtant, tous ceux qui le connaissaient sentirent en lui un changement mystérieux après la bataille. Si, auparavant, il était un lac profond dont on peinait à sonder les eaux, le maître des runes ressemblait désormais à un océan. À la surface, il était devenu beaucoup plus taciturne, et n’avait plus son humeur enjouée d’autrefois. Il buvait aussi bien davantage.
Il fallut attendre le troisième jour après la bataille pour que les troupes de Richard achèvent de fouiller le champ de bataille. On le baptisa la Terre du Sacrifice, en mémoire des cinquante mille soldats tombés ; le solide étendard de guerre que Richard avait protégé au péril de sa vie flottait toujours fièrement au vent. Bien entendu, les Norlandais morts ne pourraient pas partager cette fierté. La tradition de Faelor voulait que les cadavres soient abandonnés aux vautours et aux hyènes, mais Richard donna aux nobles le spectacle de la mère de la couvée en train de les dévorer tous.
Mille prisonniers de guerre étaient désormais sous son contrôle. Même s’ils étaient officiellement esclaves, il trouverait bientôt le moyen de les intégrer à son armée. En temps normal, on les aurait également exécutés, mais personne n’avait l’énergie ni le courage de protester. Des jours difficiles attendaient tous les nobles qui avaient pris part à cette bataille : ils devraient réconforter leurs soldats survivants et trouver comment se reconstruire. Même les lions victorieux devaient panser leurs blessures.
Raymond fut assigné à résidence et confiné dans une seule pièce, à l’exception d’une heure par jour. Sa vie avait été épargnée, mais ses capacités magiques continuaient de décliner. L’analyse des humains par la mère de la couvée atteignait désormais 230 % ; il ne lui était pas difficile de réprimer le mana de quelqu’un tout en lui conservant la vie quelque temps. Bien sûr, Raymond dépendait ainsi d’elle : si elle cessait de le nourrir ne serait-ce qu’une semaine, il mourrait dans d’atroces souffrances, tandis que cette force vitale étrangère se dessécherait en lui.
……
Raymond était assis dans sa chambre, le regard perdu dans le ciel de Faelor. L’ouverture de la porte lui rappela que l’heure du repas avait sonné, mais il ne détourna pas les yeux et fit signe de poser le plateau sur l’unique table qu’on lui avait accordée.
« Très bien », répondit froidement la jeune femme. Mais sa voix fit basculer Raymond de son siège. Il se retourna pour dévisager celle qu’il avait prise pour une simple servante. Leurs regards se croisèrent longuement, avant qu’il ne retrouve assez son calme pour regagner sa chaise.
« Rosie… Je ne m’attendais pas à te voir ici. Pourquoi Richard t’emploie-t-il comme servante ?
Rosie posa le plateau et étendit les bras, laissant flotter librement les manches de sa robe d’apprentie qu’elle avait retroussées. « Une servante s’habillerait comme ça ?
— Tu es l’apprentie de Richard ? demanda Raymond, stupéfait.
— Apprentie, assistante, maîtresse… En fait, je crois que “partenaire sexuelle” convient mieux.
Le visage de Raymond se crispa lorsqu’elle parla. Le calme stratège de la Famille Joseph se transforma soudain en jeune homme éperdument amoureux d’une vingtaine d’années. Il s’était attendu à ce que Rosie finisse par s’installer auprès de Richard, mais cette nouvelle n’en était pas moins déchirante.
Il baissa la tête et toussa plusieurs fois, dissimulant son expression tandis qu’il forçait ses poumons, figés, à se remettre en marche. Quand la ruse ne suffit plus, il se détourna et regarda par la fenêtre. « Apprentie… Qu’est-ce que tu apprends auprès de lui ?
— La gravure runique.
Cette réponse le força à lui faire de nouveau face, le visage stupéfait. Il avait presque l’impression que la jeune femme devant lui était quelqu’un d’autre.
« Ça te surprend à ce point, hein ? » Rosie tira nonchalamment sur ses cheveux, faisant rebondir sa queue-de-cheval. « Mais bon, si les Joseph l’avaient su, ils n’auraient pas laissé ce maudit vieillard rompre les fiançailles.
Raymond eut un rire amer. « Ça… ne dépendait pas de moi. Je savais déjà que je n’en avais plus pour longtemps, alors…
— Alors tu as regardé sans rien faire pendant qu’on me fiançait à un vieux pervers, c’est ça ? » Le regard de Rosie se fit soudain perçant, obligeant Raymond à détourner les yeux.
« Ton grand-père avait des intérêts dans la Famille Schumpeter. Les Joseph n’avaient rien à leur offrir en retour, et insister… aurait provoqué une guerre. » Il ne put que sourire maladroitement. Les désirs et les besoins d’un individu ne pesaient rien face à l’avenir de sa famille ; même s’il avait voulu s’opposer à cette décision, il n’avait pas le poids nécessaire pour influer sur les siens. Sa force personnelle était bien trop dérisoire pour affronter une famille de Faust.
« En effet. » Rosie hocha la tête, mais son expression lui rappela le combat que Richard avait livré au plus jeune petit-fils du duc pour défendre un frère.
Il poussa un long soupir, la regarda de nouveau et hésita un instant avant de demander : « Est-ce que tu vas bien, ces derniers temps ?
— Tu peux te soucier de moi, mais tu n’as pas le droit de me poser cette question.
— Très bien, alors ! » Raymond écarta les bras, impuissant. « Pourquoi es-tu venue ? Ça ne peut pas être seulement pour te moquer de moi.
— Je veux prouver à Richard que tu ne comptes plus pour moi. Et j’avais aussi quelque chose à te demander.
— Vas-y, demanda ce que tu veux. » Raymond eut un sourire amer. « Je répondrai du mieux que je peux.
— Depuis que les Archeron sont entrés dans Faust, tu complotes pour les faire tomber. Je ne me rappelle pas que Richard t’ait jamais offensé, et je suis presque certaine que son père non plus. Pourquoi ?
Raymond sembla se perdre dans ses pensées un moment. « … Disons qu’un lion se mette à dormir près de chez toi, et que tu saches qu’il peut te mordre à tout moment. Que ferais-tu ? Les Archeron sont ce lion. Personne ne peut prévoir qui ils mordront ensuite, mais une chose est sûre : ils mordront. Le seul moyen de les affronter, c’était tant qu’ils dormaient encore.
« À vrai dire, toute famille puissante est un lion. Certaines sont plus dociles, d’autres plus agressives, mais aucune ne peut être apprivoisée. À Faust, il n’y a pas d’alliés : la guerre est la seule constante.
— Mais… » Rosie fronça les sourcils. Pourtant, malgré tous ses efforts, elle ne trouvait aucune véritable faille dans son raisonnement.
« Je sais ce que tu veux dire. Le fond du problème, c’est que les hommes ne peuvent pas vivre en paix aux côtés des lions. Le risque est tout simplement trop grand. Si le lion attaque, ta vie est perdue de toute façon ; mais si tu frappes le premier, tu as une chance de l’emporter. D’un côté, un risque énorme que tu subis passivement ; de l’autre, un choix qui te laisse une certaine maîtrise. Pour une personne sensée, la décision ne devrait-elle pas être évidente ?
« Tu peux dire à Richard que les quatorze familles ne cesseront jamais de se battre. Même s’il veut rester à l’écart, les autres pourraient bien frapper les premiers. Même si leurs territoires se trouvent aux deux extrémités de l’Alliance, des familles en expansion finiront par se rencontrer. Un chef remarquable ne devrait pas se demander s’il faut se battre ou non ; il devrait chercher les bonnes batailles à gagner…
Rosie retint tout par cœur et posa encore quelques questions avant de se préparer enfin à partir. « On dirait que tu es devenu bien généreux en conseils, au point d’aider Richard, ton pire ennemi.
— C’est toi que j’aide, répondit calmement Raymond.
Rosie se retourna vers lui. Son regard limpide le fit de nouveau vaciller intérieurement. Il ne put s’empêcher de détourner la tête, ce qui lui valut un soupir. « Vous, les mages de Solomon, avez un gros problème. Quand vous mentez, vous arrivez à rendre vos paroles si vraies. C’est exactement ce que tu m’as dit il y a des années, et regarde où ça nous a menés. Tss, peu importe. Je ne peux pas savoir si tu dis vrai ; mieux vaut ne jamais croire un mot de ce que tu racontes.
Lorsqu’elle se dirigea vers la porte, Raymond ne trouva pas le courage de lui demander de s’arrêter. Il resta assis en silence, le dos droit comme une flèche, puis reporta son regard sur la vallée lointaine.
« Tous ceux qui m’ont tenu les mains n’ont jamais dit qu’une chose : elles sont belles. Tu sais ce que Richard a dit ? Il a dit qu’elles étaient fermes. Que c’étaient des mains de personne douée. » Rosie referma la porte derrière elle en sortant.
Raymond continua de contempler le ciel nocturne, le regard vague. Autant qu’il s’en souvînt, lui aussi avait loué la beauté de ses mains lorsqu’il les avait embrassées pour la première fois.
Était-ce pour cela qu’elle avait pris cette décision ?