Chapitre 606
Un accord à sens unique
Environ cinq mille survivants de Richard avaient été grièvement blessés. Même sans l’aide des clercs, ils ne mourraient pas, mais ne pouvaient plus combattre pour l’armée. Une grande partie d’entre eux auraient encore pu être sauvés s’ils avaient reçu les soins appropriés, mais même le grand nombre de clercs dont disposait Richard ne suffisait pas à aider tout le monde.
Presque tous les drones avaient été anéantis. Seules quelques dizaines de serpents ailés avaient survécu à la bataille, aux côtés de moins de quatre cents chevaliers humanoïdes ; les autres survivants appartenaient aux chauves-souris d’élite. Des centaines de drones ouvriers étaient encore en vie, mais ils ne servaient à rien au combat.
L’armée de Richard ne comptait désormais plus que moins de quatre mille soldats. Heureusement, les autres puissances du Royaume de Sequoia avaient elles aussi été considérablement affaiblies. Même si l’Empire du Triangle de fer était sorti de cette invasion pratiquement indemne, la pression conjuguée des dieux de Faelor le tiendrait à distance pendant au moins un an. Ce serait assez pour que Richard revienne plus puissant que jamais.
Bevry serait une autre perte majeure de cette guerre. Le duc Direwolf était étendu sous une tente, les yeux rivés au plafond, le regard vide. Sa peau avait pris une teinte grisâtre terne ; sur le côté de sa taille béait la plaie profonde que lui avait infligée le vieillard en robe grise. De pâles lueurs dorées flottaient au-dessus de la blessure, mais en vain. Le tissu musculaire avait déjà commencé à se nécroser, se réduisant à un bloc desséché de fibres ligneuses, incapable d’accueillir la moindre force vitale.
Quand Richard entra sous la tente, Flowsand se leva de son poste et secoua doucement la tête. Faylen, Fermi et Shea étaient également présents, mais puisque même Flowsand avait les mains liées, ils ne pouvaient rien faire.
Il leur fit signe de sortir, puis s’accroupit près du corps immobile de Bevry et y insuffla quelques étincelles d’énergie. Cette infusion sembla redonner un peu de vie à l’homme, qui parvint à tourner la tête vers Richard avant de lever lentement son poing serré. Le sceau qu’il contenait était petit, mais finement ouvragé : une tête de loup d’un réalisme saisissant, sculptée dans du lapis-lazuli. Une aura faible, mais tenace, semblait y circuler, semblable à celle du duc.
Un sourire impuissant se dessina sur le visage de Bevry. « On dirait que je n’ai pas de chance. Cette fois, je ne m’en sortirai peut-être pas. »
Lorsque les chevaliers runiques Archeron étaient entrés sur le champ de bataille, le vieillard en robe grise avait tenté de semer Grasberg et Bevry pour s’occuper de cette menace plus importante. Après plusieurs échecs, il avait lancé une attaque terrifiante qui avait tué tous ceux qui se trouvaient dans un rayon de dix mètres, sans distinction de camp. Grasberg, qui les soutenait à distance, avait tout juste réussi à s’échapper, grièvement blessé. Mais Bevry, plongé au cœur des combats, avait encaissé le plus gros de l’attaque.
Richard voulut lui dire qu’un miracle pouvait encore le sauver, mais les mots ne franchirent pas ses lèvres. Les gardiens du Royaume de Sequoia avaient fait preuve d’un courage sans égal : deux archirivaux s’étaient battus côte à côte pour contenir l’expert le plus puissant de l’ennemi. Pourtant, même soutenus par un flot de sorts divins, ils n’avaient pas fait le poids. Les deux ducs avaient fini grièvement blessés, sans infliger qu’un maigre tribut au vieillard en robe grise. Et même si la blessure n’avait été causée que dans une tentative désespérée de s’échapper, Richard ne disposait de personne capable de la soigner.
Ce saint avait tout de même fauché la vie de plus de dix chevaliers runiques avant de succomber. Et il s’agissait de chevaliers en armure de grade 2, équipés de leurs armes et protections correspondantes ; plus de la moitié d’entre eux pouvaient rivaliser avec un saint de Norland sans armure ! Si les deux ducs ne s’étaient pas donnés à fond pour retenir cet ennemi, tous les combattants d’élite de Richard auraient été anéantis.
Richard accepta en silence le sceau du loup démoniaque, attendant la dernière requête de Bevry.
« Richard… Nous sommes amis… n’est-ce pas ? »
« Bien sûr ! » Richard lui serra fermement la main, la voix moins calme que d’ordinaire.
« Aide-moi… occupe-toi de Perrin… Quatre ans… Emmène-le avec toi… Mon territoire… Toffler, mon autre fils… Ça risque d’être difficile… » Les paroles de Bevry se faisaient incohérentes, tandis que son souffle devenait plus chaud. Son corps, lui, commençait à refroidir.
Richard inspira profondément. « Ne t’inquiète pas, Toffler deviendra sans aucun doute le duc Direwolf. » Dans sa situation actuelle, il ne laisserait pas se reproduire l’affaire du baron Fontaine.
La tête de Bevry retomba en arrière, son regard tourné vers le ciel, comme si ses yeux pouvaient traverser le toit de la tente pour contempler les cieux sans limites. « Pour Perrin… j’ai trahi Faelor… mon âme… indigne… auprès de mes ancêtres… » Un dernier souffle faible s’échappa des lèvres du duc Direwolf, et la brume se dissipa peu à peu, en même temps que son aura.
Richard ne sut pas combien de temps il était resté accroupi auprès du corps, mais une rafale glaciale balayait les terres lorsqu’il quitta la tente. Elle ne parvint pourtant pas à alléger le poids qui lui pesait sur la poitrine. Il héla un soldat au hasard. « Conduis-moi auprès des esclaves. »
……
Toute trace de la sérénité et du charme d’autrefois avait disparu du visage de Raymond. Ses cheveux étaient en bataille et son corps couvert de sang. Recroquevillé dans une tente isolée, il crachait du sang ; on aurait dit que ce pauvre jeune homme tentait de vomir ses poumons et son cœur broyé.
Richard se tenait froidement à l’entrée, observant cet ennemi tout en évaluant son état. « Tu es en train de mourir, alors tu as traîné tant de gens dans la tombe avec toi ? »
Raymond finit par calmer sa toux et s’appuya contre le mât de la tente pour regarder Richard. « Oui, dit-il avec un faible sourire, je suis en train de mourir. C’est pour ça que je veux régler tout ce que j’ai à faire avant de partir. »
Le voyant aussi calme et sûr de lui, Richard sentit le sang lui monter à la tête. Il le saisit à la gorge et le traîna hors de la tente comme un chien, avant de le jeter brutalement à terre. « OUVRE LES YEUX ! SOIXANTE MILLE PERSONNES GÎSENT AU PIED DE CETTE COLLINE, ET C’EST À CAUSE DE TOI ! MÊME SI TU TE FOUS DES FAELORIENS, ET TES DIX MILLE HOMMES, ALORS ? ILS SERONT DÉMEMBRÉS ET DONNÉS AUX BÊTES, TOUT ÇA À CAUSE DE TES PUTAINS DE DÉSIRS ! QU’EST-CE QUE TU AS À FAIRE ? »
L’Éruption de Richard ne sembla pas affecter Raymond. Sans même tourner les yeux vers lui, il répondit calmement : « J’ai perdu vingt mille soldats et plus de dix saints avant d’arriver ici. Des milliers d’entre eux n’étaient que des gens que j’ai abandonnés parce que leurs blessures étaient trop graves. Depuis mon arrivée sur ce plan, mon armée a tué plus de cent mille autochtones. Ah, oui, j’ai aussi fait tuer cinquante mille prisonniers de guerre. Tu es plus en colère, maintenant ? »
« Bah, c’est ça, la guerre. Pour accomplir ce que je dois faire, tous les sacrifices sont justifiés. » Raymond fixa les yeux enflammés de Richard et détacha chaque mot : « Tu veux savoir ce que j’avais à faire ? C’était te tuer, quel qu’en soit le prix. »
Richard serra les dents, puis éclata d’un rire méprisant. « Depuis le jour où j’ai franchi les portes de Faust, vos familles n’ont jamais cessé de comploter pour me tuer, moi et les miens. La Famille Schumpeter, la Famille Mensa, la Famille Joseph, et ces enfoirés de Wellinburg qui vous tirent les ficelles. Vous me prenez pour une cible facile ? Ou vous croyez que je n’ai pas le cran de riposter ? »
« À vrai dire, avec le recul, notre plus grosse erreur a été de ne pas nous intéresser davantage à toi. Ha, cette maudite loi du risque et du profit… Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même de n’avoir pas vu ce que tu deviendrais.
« Mais tu devrais savoir que tu n’es en vie que grâce à une série de circonstances inévitables. Chaque année, toutes les familles voient surgir des génies ; comment aurais-je pu tous les tuer ? La sagesse des anciens nous enseigne que le meilleur moyen de vaincre l’ennemi, c’est de se renforcer soi-même. Nous nous sommes donc concentrés sur Gaton et avons fait semblant de nous intéresser à toi. Comme le prix à payer pour t’éliminer était trop élevé, nous avons renoncé… J’imagine que même les traditions les plus anciennes doivent souffrir des exceptions. »
Richard était prêt à écraser le visage de Raymond, mais, à l’écoute de ces explications inutiles, il commença à se calmer. Les volcans dans ses yeux s’éteignirent, et il retrouva son calme, du moins en apparence. Quand le mage eut terminé, Richard haussa simplement un sourcil et répondit d’un ton léger : « Très bien. À mon tour, alors. Je te montrerai comment j’extermine jusqu’au dernier membre de ta famille. »
« Je ne vivrai pas assez longtemps pour voir ça, dit Raymond avec ironie.
— Oh, je n’en serais pas si sûr. Tu es entre mes mains, maintenant ; tu ne pourrais pas te suicider, même si tu le voulais. Je te garderai auprès de moi : tu assisteras de tes propres yeux à la chute des Joseph. »