Chapitre 601
La guerre avait commencé
Bevry et Grasberg prirent un air sombre. Richard finirait sans aucun doute par vaincre l’armée alliée du Royaume de Sequoia, mais pas au point de l’anéantir. Bien sûr, les envahisseurs se montraient aussi féroces qu’on pouvait s’y attendre. S’ils n’avaient pas été aussi puissants, les dieux n’auraient pas envoyé d’oracles conjoints.
À la vue de l’expression des deux ducs, Richard poursuivit : « Nous avons désormais une armée de plus de cinquante mille hommes, tandis que l’adversaire en compte moins du tiers. » Il tendit alors la main et désigna le sol sous ses pieds, l’air assuré. « Voilà pourquoi je suis certain de les renvoyer chez eux d’ici. »
Le duc Grasberg se détendit visiblement. « Il se pourrait donc qu’il ne soit pas nécessaire de faire descendre un avatar, cette fois. »
« En effet », acquiesça également le duc Direwolf.
Faire descendre un avatar coûtait très cher à un dieu. Il fallait une quantité colossale de foi et sacrifier d’innombrables fidèles, mais ce n’était même pas le pire. Une grande quantité d’énergie se déversait sur la région où l’avatar était invoqué, y laissant des effets secondaires qui pouvaient durer de quelques années à plusieurs décennies : phénomènes météorologiques étranges, taux de natalité anormaux… Si l’avatar apparaissait dans une région où les habitants priaient leurs ancêtres, le lien entre les esprits ancestraux et leurs descendants s’affaiblissait. Les dieux exploitaient régulièrement cet affaiblissement et choisissaient de descendre près de puissants adeptes du culte des ancêtres lorsqu’ils en avaient besoin.
Mais le pire, c’était que ces avatars n’étaient pas forcément plus puissants que les êtres légendaires.
Le duc Grasberg évalua rapidement le temps qu’il leur restait. « Nous avons cinq jours tout au plus avant que les envahisseurs ne nous atteignent. »
Richard secoua pourtant la tête. « Non. La guerre est déjà là. Elle a commencé cette nuit. »
……
De nombreuses tentes avaient été dressées dans une plaine, à quelques centaines de kilomètres de là. La puanteur du sang flottait encore depuis le champ de bataille voisin, tandis que les cris des vautours qui tournoyaient au-dessus avaient de quoi bouleverser n’importe qui. Comme à son habitude, Raymond parcourait le camp, saluant parfois quelques soldats dont il avait mémorisé les noms au cours de la semaine écoulée.
Le vent soufflait plutôt froid cette nuit-là. Une rafale particulièrement glaciale le força à resserrer son manteau autour de lui. Il sentait ses forces décliner de jour en jour, tandis qu’un feu dans sa poitrine consumait sa vie.
Il arriva enfin devant une grande tente d’où s’élevaient sans cesse des cris de détresse. Ceux qui se trouvaient à l’intérieur pourraient, avec un peu de chance, être sauvés et reprendre le combat. Les blessés trop grièvement atteints avaient déjà été achevés. Même ceux dont les blessures n’étaient pas mortelles, mais qui les rendaient inaptes au combat, avaient été abandonnés et contraints de trouver leur place dans ce monde inconnu.
Si seulement nous avions des prêtres… Même un clerc de moindre puissance ferait l’affaire ! Cette pensée l’obsédait tandis qu’il marchait. C’était un problème insoluble auquel il s’était heurté maintes fois, mais il ne parvenait jamais à faire comme s’il n’existait pas. Avec des prêtres de leur côté, même les milliers de soldats grièvement blessés auraient pu se relever et reprendre l’épée et le bouclier.
Il réconforta un soldat blessé qui attendait des soins, puis sortit de la tente, laissant le vent glacé apaiser les élancements de son crâne. Il secoua ensuite plusieurs fois la tête, comme pour chasser de ses oreilles les cris de détresse derrière lui.
Le bruit des sabots retentit soudain. Un général s’approcha, sauta de cheval et s’inclina. « Seigneur Raymond, nous avons terminé de compter les esclaves. Ils sont au total quatorze mille, dont deux mille blessés. »
Raymond sentit un frisson le parcourir. Ça recommençait.
Pourtant, il conserva son calme habituel et se saisit d’une carte de Faelor. Après avoir examiné le terrain qu’ils traverseraient lors de leur prochaine marche, il se retourna vers ce général de sa famille, qui le suivait depuis de nombreuses années. Ils avaient traversé ensemble les épreuves comme les périodes fastes, tempérant l’exaltation des victoires éclatantes par des moments de désespoir presque absolu. L’homme n’avait jamais perdu foi en lui, et Raymond savait que tous les ordres qu’il lui donnerait seraient exécutés à la perfection, ou presque.
Le général affichait sa fermeté habituelle, mais la fatigue marquait son front. Il n’avait même pas trouvé le temps d’essuyer tout le sang et la sueur qui lui couvraient le visage.
Raymond soupira en silence. S’il voulait ramener ces soldats loyaux vivants, il ne pouvait se permettre aucune clémence. Il avait déjà vu beaucoup trop de sang couler au cours des guerres planaires, mais la cruauté de cette campagne dans Faelor avait dépassé de loin tout ce qu’il avait imaginé. Plus de la moitié de son armée avait péri au cours de deux grandes batailles, et un tiers de ses hommes étaient morts ou avaient été abandonnés faute de clercs.
Il croisa soudain le regard de cet homme loyal. « Nous ne pouvons pas nous occuper des esclaves. Faites-en comme hier. »
« … Très bien, vous n’avez pas à vous inquiéter. » Ces mots étaient ternes et sans vie. Le général avait une grande expérience des guerres planaires, mais il éprouvait toujours une certaine réticence. La veille, ils avaient tué tous les esclaves. Raymond avait pris cette décision dès qu’il avait appris à quelle distance ils se trouvaient du Phare du Temps ; c’était aussi à ce moment-là qu’il avait ordonné d’abandonner les blessés incapables de combattre afin de poursuivre leur route à toute vitesse.
Ces ordres avaient été donnés devant tout le monde. Tous les généraux de Raymond savaient qu’il n’y avait pas de retour possible, que la victoire ne serait assurée qu’une fois le portail atteint. Pourtant, n’importe qui commencerait à douter d’un homme capable d’abandonner ses propres soldats.
Le général s’éloigna rapidement, et des cris de détresse retentirent soudain dans la nuit. L’odeur du sang s’intensifia, attirant de nombreux vautours qui tournoyaient de plus en plus bas, sans se soucier des tentes voisines. Même lorsque les archers en abattirent quelques-uns, les autres ne firent que prendre un peu d’altitude, sans la moindre intention de partir.
Raymond regagna sa tente et s’allongea pour se reposer. Le lendemain, ils marcheraient toute la journée et livreraient trois à cinq petites batailles en chemin. Sans un repos suffisant, il ne tiendrait pas le coup.
Quelques chauves-souris planaient haut dans le ciel, leurs yeux rouge sang brillant d’un éclat perçant. À des dizaines de kilomètres de là, un cerveau cloné flottait dans les airs et transmettait toutes les images qu’il captait à Richard, qui se trouvait loin de là.
Richard regagna sa tente, dans la forteresse, et observa les Norlandais s’épuiser peu à peu. Après avoir livré deux grandes batailles en autant de jours, même les soldats les plus aguerris seraient exténués.
Richard resta parfaitement calme tandis qu’un léger battement d’ailes se faisait entendre dans une forêt de pierres, à une dizaine de kilomètres de là. Des serpents ailés en sortirent les uns après les autres et s’élancèrent droit vers le ciel, en direction du camp des Norlandais.
Ces serpents étaient principalement bleus ou vert foncé. À cette altitude et grâce à leur vol plané régulier, ils s’approchaient presque sans bruit. Le battement de leurs ailes se confondait avec les cris des vautours qui tournaient encore dans les parages ; les éclaireurs, concentrés sur les ennemis terrestres, ne remarquèrent donc pas le danger qui fondait sur eux.
Les serpents se dispersèrent, s’éparpillant dans le ciel au-dessus du camp, puis crachèrent de grosses bouffées de brume empoisonnée. Les toxines humides descendirent lentement vers le sol et se répandirent dans l’air.
Ce ne fut qu’après que plus d’une centaine de serpents ailés eurent répandu leur poison qu’une sentinelle leva les yeux par hasard. Il poussa soudain un cri de surprise et pointa le doigt vers le haut. « Il y a quelque chose là-haut ! »
Son compagnon, un homme âgé, leva nonchalamment les yeux. « Juste quelques bêtes, sûrement attirées par l’odeur du sang. Pourquoi tu regardes ailleurs ? Tu devrais surveiller les alentours, pas le ciel ! »
« Mais elles ont l’air de cracher quelque chose », protesta le jeune garde.
« Alors tu as les yeux cassés ! » Le vieux garde avait l’impression qu’on mettait son orgueil à l’épreuve. D’après son expérience, tout ce qui osait tourner dans le ciel au-dessus des baraquements était un animal stupide. Il suffisait qu’un seul mage lance un sort pour tout faire tomber du ciel : aucun ennemi intelligent ne s’approcherait par les airs. Les vautours qui refusaient de partir l’agaçaient déjà.
Leur dispute alerta le capitaine de garde, qui s’approcha et lança froidement : « Qu’est-ce que vous avez à vous disputer ? Vous n’avez donc aucune discipline ? »
« Capitaine, regardez là-haut ! » Le jeune garde pointa le ciel.
Le capitaine suivit la direction indiquée du doigt et son expression changea aussitôt. « Des serpents ailés ! Bon sang, ce sont des bêtes magiques. Attendez, on dirait qu’ils crachent du poison ! SONNEZ L’ALARME ! »
Une puissante cloche d’alarme brisa le silence de la nuit et plongea le camp dans le chaos. Les soldats qui dormaient en armure jaillirent de leurs tentes ; des flèches enchantées filèrent dans le ciel et abattirent une douzaine de serpents ailés en quelques instants.
Mais à ce moment-là, nombre de serpents avaient déjà craché tout leur poison et commençaient à se disperser, conformément aux ordres de Richard. La brume toxique avait lentement atteint le sol.
Certains soldats commencèrent à voir trouble. Leur respiration se fit plus laborieuse, tandis que leurs forces les abandonnaient. Les uns peinaient à tenir leurs armes ; d’autres s’effondraient aussitôt. Les blessés étaient les plus exposés. Là où ils se trouvaient, la brume était si dense qu’on distinguait une couche de brouillard bleu-vert sur des dizaines de mètres.
Un grand mage, qui venait de jaillir de sa tente, fut alarmé par la situation. Il consuma aussitôt deux parchemins de sorts de vitalité pour lancer une douzaine de sorts de bourrasque. Ce n’est qu’alors que le reste de la brume qui descendait fut emporté par le vent.
Pourtant, de nombreux soldats étaient déjà en souffrance. Il dut s’élever dans les airs et lancer un sort de purification, tout en ordonnant à grands cris à tous ceux qui l’entendaient d’aller chercher les antidotes dans leurs réserves.