Chapitre 599
Un maître des runes devenu commandant
Raymond donna ordre sur ordre, et l’armée venue de Norland se transforma peu à peu en un ensemble cohérent. Vue du ciel, elle se déployait comme une scie aux innombrables dents, broyant les ennemis jusqu’à les réduire en morceaux.
Les chevaliers runiques démontrèrent une fois de plus leur valeur. Aussi disciplinés et déterminés qu’ils fussent, les Faeloriens furent déchiquetés comme du papier sous les sabots d’acier. Même les soldats d’élite ne parvinrent à parer qu’un seul coup avant d’être transpercés.
Quant au combat des puissants, la fuite de Zangru et la mort d’Anwod avaient complètement écrasé Faelor. L’armée coalisée fut décimée au cours d’une bataille qui dura de midi au crépuscule. Sur les 120 000 soldats qu’ils comptaient au départ, seuls 30 000 réussirent à rentrer.
Treize gardiens nationaux et trois grands mages avaient péri, ainsi que de nombreux prêtres et clercs. Plus d’une centaine de saints de Faelor avaient été anéantis, de même que des nobles issus de différentes lignées ; le champion de Lutheris avait lui aussi trouvé la mort dans cette guerre, avec nombre de hauts fonctionnaires. Le Sanctuaire de Lutheris avait subi d’immenses pertes dans cette seule bataille ; il lui faudrait des dizaines d’années pour s’en remettre.
Pourtant, les Norlandais ne s’en étaient pas sortis indemnes. Sur les 30 000 soldats du départ, seuls 17 000 étaient encore en vie ; il ne restait que quatre saints et cinq grands mages. Même ces puissants étaient tous plus ou moins blessés. Onze des cinquante chevaliers runiques avaient péri au combat, et dix-neuf autres étaient estropiés. Il ne restait que vingt chevaliers runiques aptes à combattre.
À la tombée de la nuit, on alluma quantité de torches. Les envahisseurs s’aidaient de la lune et des flammes pour fouiller le champ de bataille à la recherche de leurs blessés. Raymond errait sans but au milieu du chaos, le visage assombri par l’inquiétude. Il ne s’était pas attendu à perdre autant d’hommes dès leur arrivée sur ce plan.
Faelor n’était pas à la hauteur de Norland en matière de puissance ou de ressources. Avoir eu la volonté de rassembler une armée d’élite de plus de 120 000 hommes juste devant le portail… Sans la décision cruciale de faire briser l’encerclement par les chevaliers runiques et de profiter du peu que les Faeloriens savaient d’eux pour abattre Anwod d’un seul coup, les pertes auraient été encore plus lourdes. Mais cette tactique ne fonctionnerait plus.
……
La puanteur du sang imprégnait le champ de bataille, et des gémissements retentissaient de toutes parts. Les Norlandais avaient déjà installé leur campement à proximité et parqué des dizaines de milliers de prisonniers de guerre dans un champ vide. Leurs visages livides étaient empreints d’effroi tandis qu’ils fixaient le ciel.
Non loin de Raymond, deux de ses soldats pleuraient à chaudes larmes en mettant fin aux souffrances d’un camarade, l’épée enfoncée dans son cœur. Le début de toute conquête sur un plan étranger était la phase la plus brutale. Faute de prêtres et de clercs, des blessures qui auraient normalement pu être soignées se révélaient mortelles. L’armée avait beau avoir emporté des potions de guérison, leur nombre était bien trop faible pour sauver tout le monde.
Raymond avait déjà connu plus d’une scène de ce genre, mais chacune lui transperçait encore le cœur. Il se remit à tousser ; dans l’obscurité nocturne, le sang passa inaperçu. Il lui fallut plusieurs minutes pour reprendre ses esprits. Il s’essuya la bouche avec un mouchoir, puis jeta le tissu taché au sol.
Il retourna ensuite au camp et entra dans la tente d’un grand mage. « Magister, avez-vous découvert où se trouve le Phare du Temps ?
Le grand mage, expert en espace-temps, eut un sourire crispé. « J’en ai déduit l’emplacement approximatif, mais il se trouve à plus de 300 kilomètres d’ici.
Bien qu’il eût deviné que quelque chose avait mal tourné en sortant du portail, Raymond en resta stupéfait. « Trois cents kilomètres ? Comment l’erreur a-t-elle pu être aussi grande ?
— Je n’en suis pas certain, mais mes calculs sont exacts.
— Montrez-moi où il se trouve. » Le jeune Joseph sortit aussitôt une carte de Faelor qu’ils avaient récupérée sur le champ de bataille.
Le grand mage suivit la carte du doigt et finit par s’arrêter en un point. « Il devrait se trouver ici.
Raymond examina la carte et fut surpris d’y découvrir une ville indiquée. « Oasis de Bluewater, Terres ensanglantées… C’est étrange. Jusqu’où Richard a-t-il étendu son influence en si peu de temps ? » Les yeux fixés sur la carte, il fronça les sourcils. Du doigt, il remonta rapidement jusqu’à leur position actuelle et traça avec soin un itinéraire de marche. Cette armée n’avait aucun moyen de retourner à Norland sans s’emparer du portail de Richard. Seul le Phare leur permettrait de renouveler leurs ressources et de faire venir des clercs.
L’armée devrait longer les frontières de la Terre du Tumulte. Une marque bien visible signalait une zone d’espace-temps fracturé, que même les Norlandais répugnaient à traverser. Même un saint pouvait mourir sur-le-champ en tombant dans une faille au hasard.
L’itinéraire était plutôt dégagé. Après avoir vaincu une armée de plus de 120 000 hommes, Raymond ne s’attendait pas à rencontrer de grandes difficultés face à trois duchés. Cependant, son regard se posa sur la frontière entre les Terres ensanglantées et la Terre du Tumulte, et il fronça les sourcils.
À ce carrefour menant aux Terres ensanglantées s’étendait un champ de bataille naturel, facile à défendre. Il pressentait qu’un combat difficile l’y attendait. À la place de Richard, il aurait sans hésiter abandonné Bluewater et massé l’essentiel de ses troupes sur cette frontière afin de prendre l’avantage. Mais Richard n’était qu’un maître des runes. Était-il aussi un commandant remarquable ?
……
Raymond ignorait que des dizaines de milliers d’esclaves creusaient la terre à l’endroit même qu’il désignait sur sa carte, travaillant toute la nuit à la lueur des torches. Plus la tranchée s’enfonçait, plus les murs s’élevaient. Sur la colline de la région, on avait déjà bâti une forteresse presque imprenable, dont les murs atteignaient des dizaines de mètres. Les soldats de l’armée de Richard avaient commencé à construire leurs quartiers, tandis que les esclaves transportaient sans relâche des matériaux depuis les environs.
Richard avait posté 20 000 hommes sur cette colline ou autour, et gardé le reste à proximité. Lorsque les ennemis approcheraient et échoueraient à prendre la forteresse de pierre, ils se retrouveraient pris en tenaille de toutes parts, sans voie de retraite. Il avait rassemblé une armée de 40 000 hommes dans une région relativement restreinte ; sa décision d’y bâtir une forteresse révélait son inquiétante volonté de soutenir un siège prolongé. Toujours plus de troupes étaient envoyées sur place.
La plus grande faiblesse de l’armée d’invasion était son manque de prêtres et de clercs. Richard comptait exploiter cette lacune au mieux et miser sur ses propres forces pour déclencher une guerre d’usure qui causerait leur perte. Si Raymond avait eu connaissance de ce plan et de la capacité de Richard à déployer une armée aussi nombreuse, il aurait dû revoir son opinion sur les talents de commandement du jeune Archeron.
Richard se tenait au sommet de sa nouvelle forteresse et contemplait toute la colline. Tout en bas, il voyait les flammes vaciller ; esclaves et soldats s’acquittaient de leur tâche du mieux qu’ils le pouvaient. La nouvelle de la défaite du Royaume de Baruch s’était déjà répandue et galvanisait les travailleurs. Les récits de la brutalité et de la puissance des envahisseurs étaient connus de tous ; ces travaux étaient le seul moyen d’assurer leur survie.
Une autre personne se tenait au sommet de la forteresse, auprès des compagnons de Richard, et dégageait l’aura d’un puissant. C’était le duc Direwolf, déjà revêtu d’une armure vert cendré. Il contempla les flammes en contrebas, puis demanda d’une voix lente : « Richard, êtes-vous lié à ces envahisseurs ?
Richard ne se tourna même pas vers lui. Il continua de regarder au loin, les lèvres retroussées en un sourire. « Comment l’avez-vous deviné ?
Le duc renifla. « Les envahisseurs sont apparus dans le lointain Royaume de Baruch et, bien qu’ils aient eu plusieurs cibles possibles, vous avez envoyé ici tous les hommes que vous pouviez et commencé à bâtir un fort. Tout le monde peut croire que vous avez reçu une prophétie des déesses, mais je sais qu’il n’en est rien. Vous avez beau être un génie, vous ne pouviez pas connaître leur destination.
— À moins, bien sûr, que vous sachiez qu’ils venaient pour vous.
Richard sourit. « Vous avez vu juste. Ces envahisseurs viennent de ma patrie et sont certainement là pour moi. Cependant, je ne sais pas encore comment cette guerre tournera. Je vous conseille de réfléchir vite au problème de Perrin. C’est le moment de prendre votre décision au sujet de la cérémonie.
Le duc resta longtemps silencieux avant de soupirer. « C’est un choix difficile. Une chance d’obtenir dix ans, ou quatre années garanties…
— Vous n’avez plus beaucoup de temps pour choisir.
Le duc expira bruyamment et hocha la tête. « Le délai accordé par le Dragon touche à sa fin…
— Alors, qu’allez-vous décider ?
— … Je choisis les quatre années. » Bevry dut faire un effort pour prononcer ces mots.
— Très bien, je le dirai à Flowsand. La cérémonie aura lieu demain à l’aube.
Bevry hésita un instant. « Richard, n’y a-t-il aucun moyen de guérir Perrin complètement ? Le Dragon éternel de Lumière ne peut-il pas nous accorder la bénédiction de notre choix, pourvu que le sacrifice soit à la hauteur ?
Richard comprit l’affliction qui se cachait derrière ces paroles. Le duc avait passé trois ans à conquérir et à vaincre quatre de ses adversaires les plus puissants afin de réunir un sacrifice supplémentaire. Cette entreprise l’avait déjà poussé au bord du gouffre ; sans l’approvisionnement sans fin en équipement et même en soldats fourni par Richard, il aurait succombé à ces guerres.