Chapitre 587
Prélude
« Je ne vois pas ce que tu veux dire. » La voix de Jubu trahissait une certaine inquiétude, et son regard se chargeait de méfiance face aux paroles du grand ancien. C’était un jeune homme intelligent, qui pouvait donc en deviner le sens général.
« Tu es malin, jeune Quickwind. Tu sais bien que nous, les elfes, ne sommes pas les véritables maîtres de la forêt : cette gloire revient à l’Arbre-Monde et à tous les arbres de vie. »
« Bien sûr », acquiesça le jeune druide.
« Nous ne pouvons pas vivre loin des arbres très longtemps. Une fois que nous les avons perdus, nos congénères peinent à avoir des enfants, nos guerriers restent faibles et nos druides dépérissent peu à peu. Les arbres de vie sont les piliers de notre existence.
« Mais que leur offrons-nous en retour ? Notre seul devoir est de protéger les arbres et de repousser leurs ennemis. Or, nous ne sommes pas les seuls à pouvoir le faire. En d’autres termes, les elfes ne peuvent vivre loin des arbres de vie, mais ceux-ci n’ont pas besoin de nous. Tu comprends, maintenant ? »
« Tu veux dire que l’Arbre a décidé de nous abandonner ? » Jubu parut stupéfait.
« Notre relation avec l’Arbre de Vie n’a jamais été celle de deux égaux. Il a trouvé un gardien plus puissant. »
« Les envahisseurs ?! »
Le grand ancien acquiesça gravement sans dire un mot.
« Pourquoi ? Cela va bouleverser l’équilibre naturel de la forêt ! Attends… Est-ce que… Est-ce qu’il voudrait devenir un Arbre-Monde ? » En prononçant ces derniers mots, Jubu ne put retenir une brusque inspiration.
« Nous cherchons sans cesse à devenir plus forts. Qu’y a-t-il de mal à ce que l’Arbre veuille progresser ? »
Jubu baissa légèrement la tête. « Je… Je ne peux pas accepter que des envahisseurs deviennent les protecteurs de l’Arbre de Vie. »
Le grand ancien soupira de nouveau. « C’est la réalité. Nous sommes désormais dispensables aux yeux de l’Arbre de Vie, alors nous devons suivre son exemple. Notre objectif doit être de prouver notre valeur à Richard Archeron. »
« Non ! » Jubu se leva d’un bond. « Allons-nous sacrifier le dernier lambeau de notre dignité et de notre foi ? »
Le grand ancien eut un rire amer. « La dignité ? Notre simple survie nous l’a déjà fait perdre tout entière. La foi ? L’Arbre de Vie que nous vénérions nous a abandonnés pour un nouveau gardien. Il s’est soumis aux envahisseurs. Que pouvons-nous faire d’autre, maintenant, que les suivre ? Tu veux partir ? La dignité et la foi dont tu parles comptent-elles davantage que la vie de nos congénères ? »
Le jeune druide se figea. Il savait parfaitement qu’une tribu qui quittait son arbre pour s’enfoncer dans les profondeurs de la forêt dépérissait et finissait par mourir. Face à un problème aussi grave, il n’avait aucune réponse.
Le grand ancien s’approcha une nouvelle fois de la fenêtre. « Voilà pourquoi je laisse cette prêtresse prêcher auprès de notre peuple. Puisque l’objet de notre foi nous a abandonnés, ceux qui le souhaitent doivent pouvoir choisir un nouveau symbole de culte, quel que soit le monde dont il provient. »
Jubu se tut. Il avait senti l’énergie vitale émise par l’Arbre diminuer et savait que celui-ci avait concentré toute sa puissance sur Richard. Ils avaient bel et bien été abandonnés.
Son choix entre dignité et survie était évident. Son orgueil était enfoui au plus profond de ses os, et il ne craignait pas la mort. Mais cela ne concernait que lui. En pensant à Komput, à Eidi, au grand ancien et au reste de la tribu… il éprouva une faiblesse qu’il n’avait jamais connue. Il ne pouvait se résoudre à prendre cette décision. Il n’avait pas le courage d’entraîner tous les siens avec lui sur le chemin de la ruine.
[…]
Richard avait ramené les oiseaux et les esclaves à la Cité d’Émeraude. Comme il avait mis longtemps à arriver, Nyris et Agamemnon avaient terminé tous les préparatifs et n’attendaient plus que son retour. Il lui fallut encore une journée entière pour se préparer à rentrer à Norland, ce qui stupéfia les deux hommes.
Le groupe franchit le portail l’un après l’autre et réapparut dans l’Église du Dragon éternel, cette fois avec quantité de choses inhabituelles. Ils avaient quelques esclaves elfes des forêts, ainsi que des corneilles pic-bois vivantes. Mais le changement du portail à leur retour stupéfia Richard : le transfert de ces corneilles coûtait autant de cristaux magiques que celui d’êtres humains !
Il ne put s’empêcher de jurer : les emmener à Faelor lui coûterait encore une fortune. Il poussa un soupir, ordonna à quelques gardes de surveiller les esclaves et les corneilles, puis regagna l’île des Archeron.
À son retour, de mélodieux carillons retentirent sur l’île flottante. Sept coups en tout annonçaient l’arrivée du chef de famille par intérim. Ce nombre de sonneries était réservé au chef de toute la famille ; du moins sur cette île, les Archeron le considéraient comme leur dirigeant.
Fuschia poussa un cri alarmé près de l’entrée d’une des pièces du château, se réfugia aussitôt derrière la porte et la claqua. Elle la verrouilla à la hâte, puis s’y adossa, le cœur battant à tout rompre. Elle ignorait si Richard tiendrait sa promesse, mais ferait de son mieux pour éviter de le croiser malgré tout.
Elle ne parvenait pas à affronter Richard, car elle était revenue les mains vides. Alice ne lui avait pas demandé de rendre les runes, mais n’avait toujours pas l’intention de tenir sa promesse et de devenir la partenaire de Richard. Cette indécision, rare chez elle, la plaçait dans une situation très délicate. Lorsqu’elle avait reçu le message que le majordome lui avait transmis de la part de Richard, la culpabilité l’avait poussée à venir. L’île avait besoin d’un puissant protecteur.
Pourtant, Richard ne semblait pas se soucier de son retour. Après avoir échangé quelques mots avec le vieux majordome, il s’enferma dans son bureau et se mit à feuilleter livre après livre, à la recherche de quelque chose.
[…]
Peu après le retour de Richard à Norland, plusieurs visiteurs secrets arrivèrent l’un après l’autre sur l’île de la Famille Joseph. Ils étaient vêtus comme de simples nobles et ne dissimulaient pas leur visage sous une capuche ou autre ; pourtant, ils étaient tous déguisés. On les conduisit dans un centre de commandement spécial.
Deux grandes tables cartographiques enchantées fonctionnaient déjà dans la pièce : l’une représentait le territoire d’un noble de Norland, l’autre un plan inconnu.
Sur la carte de Norland, plusieurs grandes flèches convergeaient vers le territoire du noble depuis différentes directions. Un jeune homme se tenait bien droit devant elle, plongé dans ses pensées. De temps à autre, il apportait quelques modifications, ce qui déplaçait les immenses flèches en conséquence. Après plusieurs ajustements, ses sourcils froncés se détendirent enfin ; il semblait satisfait. Il sortit alors une épaisse liasse de documents et se mit à consulter des listes de formations militaires et de matériel. Chaque catégorie était suivie d’une multitude d’annotations.
La vive lumière magique projetait quelques ombres sur son visage fin et élégant tandis qu’il lisait avec une concentration absolue, toussant de temps à autre. À un moment donné, Raymond avait été contraint de quitter les plans de la famille.
Des pas résonnèrent dans le couloir tandis que le duc Joseph conduisait les nouveaux visiteurs jusqu’à la salle. Deux marionnettes de guerre se matérialisèrent soudain et leur barrèrent la route, armes dégainées et pointées vers le sol. Le vieux duc sortit un jeton d’accès, l’inséra dans une cavité du mur, puis appuya sur un bouton de jade étincelant. Une douce lumière jaune dissipa les guerriers, qui se changèrent en fumée verte. Les pas reprirent leur chemin.
Les visiteurs ne semblèrent pas surpris par les marionnettes qui leur avaient barré le passage. Joseph avait beau être le chef de la famille, il n’était pas difficile de falsifier son apparence. Toutes les grandes familles qui en avaient les moyens avaient installé des dispositifs de détection magique dans les zones importantes, ou privilégiaient l’analyse de la lignée, sans tenir compte de l’apparence. Les familles les plus puissantes allaient jusqu’à examiner directement l’âme, une méthode presque impossible à tromper.
Cependant, ces dispositifs ne s’achetaient pas avec de l’argent seulement. La plupart de ceux capables de sonder l’âme étaient de rang légendaire et pouvaient être considérés comme des outils divins. Les tombes des Archeron, par exemple, étaient inaccessibles sans une lignée suffisamment concentrée. Quiconque tentait de forcer l’entrée sans être assez puissant risquait fort d’être englouti par les flammes volcaniques.
Vieux Joseph conduisit ses invités par une immense porte jusqu’à une vaste salle d’environ cent mètres carrés, où près d’une centaine de jeunes gens s’affairaient. Des cartes de différents plans se projetaient sur les murs, couvertes d’itinéraires détaillés et d’informations logistiques.
Dans chacun des quatre coins se dressait une haute estrade où siégeaient quelques vieux généraux, tous nimbés d’une aura meurtrière. Plusieurs appareils de projection étaient disposés sur leurs bureaux, et ils passaient de l’un à l’autre selon leurs besoins.
La salle était divisée en quatre grands secteurs qui fonctionnaient indépendamment. Les jeunes en uniforme militaire étaient penchés sur leurs bureaux, occupés à manipuler quelque chose au-dessus de leurs cartes. Beaucoup de ces bureaux étaient également équipés d’appareils de projection plus petits et moins puissants ; presque deux fois plus grands que les autres, ils accueillaient des personnes manifestement plus âgées et plus expérimentées.
À cet instant, l’un des visiteurs s’arrêta brusquement. « Est-ce là votre fameux commandement central planaire ? Pourrions-nous en faire rapidement le tour ? »