Chapitre 584
Un doux mensonge
Une faible lueur jaillit des yeux de Richard tandis qu’il examinait le corps de Lina. Ses robes étaient faites d’un tissu ordinaire, presque transparent à son regard scrutateur, et il distingua les zébrures laissées par l’explosion sur la peau autrefois exquise de la jeune femme, en de nombreux endroits. Heureusement, il était de plus en plus certain qu’une prêtresse de niveau 18 pourrait la guérir complètement. Au moins, il pourrait convaincre Noelene de s’en charger.
Son regard glissa plus bas, au fil de ses pensées, et il vit soudain quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir. Il fallait reconnaître que la poitrine de Lina était à couper le souffle : ses seins, énormes, étaient fermes et bien galbés. De plus, les flammes draconiques ne les avaient pas abîmés, même s’il était difficile de savoir si elle les avait protégés instinctivement ou si ses robes possédaient un enchantement à cet effet. À défaut, la rune du contrat avait peut-être aussi contribué à les défendre.
Richard parvint à maîtriser ses réactions, mais son cœur se mit à battre plus vite, malgré tous ses efforts pour se calmer. Il jura intérieurement, sans savoir si Lina avait remarqué que quelque chose clochait. Elle avait légèrement tourné la tête, le côté balafré à l’opposé de lui ; au moins, elle ne semblait pas s’en être aperçue.
Rassemblant son courage, il examina une nouvelle fois tout son corps et comprit que Noelene pourrait guérir complètement la plupart de ses cicatrices et de ses blessures internes. Seul son visage ne retrouverait pas tout de suite son état d’origine, mais il ne lui resterait que de petites cicatrices, qu’un demi-masque pourrait dissimuler, comme celui de Phaser. Presque tout le monde, dans la Cité d’Émeraude, avait déjà vu l’assassin, et tous s’accordaient à dire que son demi-masque ne faisait qu’ajouter à son charme.
Cependant, il ne lui parlerait de tout cela qu’une fois Noelene convaincue de l’aider. Et puis, il ne pouvait pas vraiment lui expliquer comment il avait évalué la gravité de ses blessures. Il lui tendit une enveloppe. « Au fait, j’ai préparé un petit quelque chose pour toi. Fais-en ce que tu veux. »
Lina l’ouvrit et laissa aussitôt échapper un souffle stupéfait. « Cent mille ?! »
Richard hocha la tête. « Ce n’est pas grand-chose, mais dépense-les comme tu veux. Présente le chèque à l’intendant, il te donnera les cristaux. Je t’accorde quelques jours de congé à Norland. Va te reposer et faire un peu de shopping. Ça ne pourra pas durer trop longtemps, mais quatre jours devraient suffire, non ? »
Lina tira la langue comme une petite fille et éclata de rire, chose rare depuis qu’elle avait été blessée. « Comment as-tu su que j’aimais faire du shopping ? »
« Toutes les femmes aiment ça », répondit-il avec un sourire, avant de sortir un petit écrin à bijoux. « Tiens, c’est un petit cadeau. »
« Un cadeau ? » Les yeux de Lina s’illuminèrent. Elle lui arracha l’écrin des mains et l’ouvrit aussitôt. La stupéfaction la réduisit au silence ; elle l’examina encore plusieurs fois, puis releva la tête, incrédule. « C’est toi qui l’as fait ? »
« Oui », répondit-il en hochant la tête avec un sourire, le cœur battant à tout rompre. La source de ce chapitre est novelping.com.
« Je… je l’adore ! » Lina baissa de nouveau les yeux, mais il était difficile de savoir si elle admirait les détails ouvragés ou si elle cherchait à éviter son regard. Pourtant, l’espace d’un instant, elle sembla oublier son masque.
Richard se leva. « Je dois y aller. N’oublie pas de me dire quand tu partiras en congé ! »
Lina le raccompagna et referma la porte avant de se retourner pour s’y adosser. Cette fois, respirer profondément ne suffit pas à apaiser le tumulte de son cœur.
Quant à Richard, il descendait l’escalier en colimaçon en se demandant s’il arriverait un jour à débiter des mensonges avec tant d’éloquence que tout le monde les croirait. La réaction de Lina lui avait laissé une étrange impression, comme si Rosie l’avait dupé.
……
Au cours des jours qui suivirent, Richard, Nyris et Agamemnon élaborèrent ensemble les prochaines étapes de leur expansion. Ils décidèrent de commencer par consolider leur position actuelle et de dégager un passage sûr jusqu’à l’Arbre de Vie, afin de l’intégrer à leur base. Ils ne défricheraient dans les autres directions que le strict nécessaire pour assurer la sécurité de la ville.
Dix balistes furent installées pour défendre l’Arbre de Vie. Leurs carreaux enchantés, capables de porter à cinq kilomètres, lui assuraient même une défense contre les enfants de la forêt. Après avoir vérifié qu’aucun autre arbre de vie ne se trouvait dans un rayon de deux cents kilomètres, ils comprirent qu’ils ne pourraient poursuivre leur expansion avant de s’être occupés de ces arbres. Les laboratoires laissés par la Famille Schumpeter s’avéraient également utiles à cette fin, mais il faudrait du temps.
Leur dernier affrontement contre un enfant de la forêt leur avait révélé la véritable puissance des combattants d’élite du Plan forestier. Pris individuellement, ils n’avaient rien d’exceptionnel, mais les puissants renforts des arbres-mondes, conjugués à leur affinité avec la jungle, conféraient à ces autochtones une force inimaginable. Sans les lourds sacrifices consentis par tous ce jour-là, le groupe tout entier aurait très bien pu être anéanti.
Pourtant, on pouvait priver la forêt de sa volonté et de son environnement. Sans la protection de la volonté de la forêt, les enfants de la forêt ne faisaient pas le poids face aux tours magiques. À ce stade, Nyris et Agamemnon auraient même suffi à eux deux pour en détruire une.
L’apparition des enfants avait finalement poussé Richard à renoncer aux attaques audacieuses. Il s’était désormais tourné vers une érosion lente et régulière de la puissance ennemie. Nyris et Agamemnon s’apprêtaient à retourner à Norland, laissant derrière eux leurs soldats personnels sous les ordres d’officiers dignes de confiance, tandis que le reste de leurs troupes les suivrait au retour. Tous deux allaient réunir un grand nombre d’objets magiques capables de résister à la pression d’une volonté, et ne reviendraient dans le Plan forestier qu’une fois qu’ils auraient trouvé un nouveau moyen de résoudre le problème. Pour l’instant, ce plan n’était qu’une réserve d’or. La Bénédiction de la Lenteur était bel et bien à double tranchant. Alors que la situation dans le plan était dans l’impasse, la présence de véritables combattants d’élite revenait à les condamner à consumer leur vie. Richard se préparait à ramener ses propres compagnons dans sa véritable base, Faelor.
Avant leur départ, il se rendit une nouvelle fois auprès de l’Arbre de Vie pour en récolter de l’eau de source éternelle. Cette fois, seuls Flowsand, Waterflower et Tiramisu l’accompagnaient. Cela pouvait sembler étrange, mais ils étaient les plus puissants de ses compagnons et ne couraient aucun danger, hormis celui d’une embuscade tendue par un enfant de la forêt.
Après une journée de voyage, ils se retrouvèrent devant ce qui ressemblait désormais à un vaste chantier. Le camp récemment construit, gardé par trois cents soldats, était principalement de style norlandais, avec ses palissades, ses tranchées et ses tentes dressées partout. Quelques mages s’affairaient à faire hisser des balistes par des soldats jusqu’à la plateforme, près de la cime. Toutes les cabanes dans les arbres du coin avaient été évacuées, et l’Arbre de Vie lui-même avait courbé ses branches afin de laisser aux soldats une vue dégagée sur les alentours.
Cinq balistes avaient été installées ici ; les autres se trouvaient plus bas, sur différents flancs. Ainsi, au moins trois d’entre elles protégeaient chaque direction à tout moment. Leur puissance combinée serait un cauchemar, même pour les adversaires les plus redoutables.
En voyant les défenses élaborées qu’on mettait en place, Richard se sentit un peu rassuré. Il appela les mages responsables et leur donna ses prochaines instructions, en insistant tout particulièrement sur la nécessité de surveiller les elfes. Tout individu de niveau 15 ou supérieur devait être abattu à vue : pas de bravoure inutile ni de combat au corps à corps. Le nombre de carreaux dépensés n’avait aucune importance.
En apprenant leur arrivée, le grand ancien accourut sans tarder. Il savait désormais que Richard était la plus haute autorité parmi les envahisseurs et que ce mage étonnamment jeune possédait une âme d’une puissance absurde, capable de résister à elle seule à la volonté de la forêt. Le grand ancien remarqua en secret que ni Richard ni Flowsand ne semblaient avoir mangé les feuilles de l’Arbre.
« Avez-vous des instructions à me donner, seigneur Richard ? » Le vieil elfe s’était rapidement adapté à son rôle.
« La jeune fille qui a été agressée la dernière fois… Dior, c’est bien ça… est-elle revenue ? »
« Non, mon seigneur. Pas encore. »
« Hmm, très bien. Je suis venu parler un peu à l’Arbre. Est-ce vous qui vous en chargerez, ou Jubu ? »
« Jubu devrait s’en charger. Communiquer avec l’Arbre de Vie favorisera son développement. Je suis trop vieux ; si j’essayais, je ne ferais que raccourcir les quelques années qui me restent. »
Richard hocha la tête et on le conduisit dans une cabane spécialement aménagée. Jubu arriva peu après et, une fois les préparatifs rapidement achevés, une lueur verte les enveloppa tandis qu’il se mettait à flotter. Ses deux yeux étaient devenus vitreux.
« Visiteur estimé venu d’un autre plan, que puis-je faire pour vous en cette visite ? » L’Arbre de Vie était aussi bienveillant que toujours, prêt à se plier à sa demande.
« Tout d’abord, il me faut de l’eau de source éternelle. De quelle quantité disposez-vous ? »
« Peu de temps s’est écoulé depuis la dernière récolte de cette eau de source. Je ne peux en produire que dix parts, pour l’instant. » Les parts dont parlait l’Arbre suffisaient à un elfe pour deux générations. La réponse stupéfia Richard. « Dix ? Vous en produisiez jusqu’à quatre par an auparavant, et une seule à la fois, non ? »