Chapitre 583
Cadeau tactique
Richard trouva plusieurs boîtes de scellement magique sur une étagère, dans la partie sud du laboratoire. Il les compta en silence et découvrit que Rosie avait achevé pas moins de vingt et une runes partielles en son absence !
La jeune femme avait besoin d’environ trois jours pour achever ces demi-runes. Autrement dit, elle avait dû travailler sans relâche, jour après jour, pour toutes les terminer, et ses progrès avaient été considérables. Naturellement, il avait emporté sa plume divine en partant, ne lui laissant qu’une plume de qualité supérieure. Elle suffisait pour une apprentie, mais même un maître des runes ordinaire l’aurait trouvée rudimentaire.
En économisant une demi-journée pour chacune de ces runes inachevées, elle lui avait fait gagner plus de dix jours au total. Pour quelqu’un qui accordait autant de valeur au temps que lui, c’était considérable. Richard s’approcha de Rosie par-derrière et attendit qu’elle eût terminé la ligne sur laquelle elle travaillait avant de lui lancer : « Pas mal. Tu pourrais toutefois améliorer un peu ces passages… »
Elle leva les yeux vers lui, surprise, et un sourire discret passa sur son visage. « Maître, vous êtes de retour. » Elle observa les endroits qu’il lui avait indiqués et fronça les sourcils. « Ah, ceux-là. Pour une raison ou une autre, mon mana devient instable quand j’arrive à cet endroit, et j’ai du mal à maîtriser la plume. »
Ce n’est qu’alors qu’il se souvint qu’elle n’était qu’une mage de niveau 9, qui venait tout juste de progresser. Il lui fallait au moins atteindre le niveau 12 pour tracer parfaitement toutes ces courbes — même lui, malgré ses grandes bénédictions, ne les avait maîtrisées qu’au niveau 10. Le simple fait qu’elles ne fussent pas complètement ratées au niveau 9 tenait du prodige.
Richard réfléchit un instant. « Hum… Prends davantage de temps pour méditer, il faut que tu augmentes ta réserve de mana. Je t’enseignerai la Fantaisie de Deepblue quand tu atteindras le niveau 10. »
Rosie eut l’air surprise. « Ça… c’est la technique de méditation que Son Excellence Sharon a conçue elle-même ? »
Sa réaction dépassa de loin les attentes de Richard. « Euh… Oui ? C’est la technique de méditation de Maître, mais la version élémentaire n’a rien de bien secret. Qu’y a-t-il ? »
Rosie soupira et baissa la tête. Elle resta silencieuse un instant. « … Je ne crois pas que tu te rendes compte à quel point cette technique est précieuse. Tu n’as pas peur que je te trahisse ? Après tout, je porte toujours le nom de Mensa. »
Richard eut un petit rire et tendit la main pour lui tapoter la joue. « Nyris m’en a déjà parlé. Je lui ai promis de ne pas t’en donner l’occasion. Hé, il n’y a pas grand-chose de plus stupide que de trahir un futur maître des runes de rang saint. »
Rosie sourit. « Tu as tant confiance en toi ? »
« Non, ce n’est pas une question de confiance. C’est une promesse que je dois… » Sa voix s’éteignit tandis que les souvenirs de cette nuit semblable à un rêve déferlaient dans son cœur. L’image de l’Aria de Deepblue et de sa majesté lui revint à l’esprit.
Rosie eut soudain l’étrange impression que devenir une sainte ne serait pas la limite de Richard. L’homme devant elle semblait toujours regarder plus loin.
Richard reprit rapidement ses esprits, alla jusqu’à l’étagère et ouvrit une boîte pour examiner de près les runes inachevées. Son travail lui plaisait énormément. Il lui demanda avec curiosité : « Tu ne t’es même pas reposée ces trois derniers mois ? »
« Si. La méditation, ce n’est pas du repos ? » demanda-t-elle.
Richard garda le silence. Il connaissait bien l’état d’esprit que trahissait cette réponse. C’était ainsi qu’il avait lui-même répondu plus d’une fois aux grands mages de Deepblue, mais il ne s’était jamais attendu à entendre ces mots dans la bouche de quelqu’un d’autre. Ce n’était pas la première fois qu’il retrouvait chez elle l’ombre de celui qu’il avait été.
« Pourquoi es-tu si pressée ? Tu n’es pas fatiguée ? »
Rosie rassembla les mèches en désordre qui lui retombaient sur le front et répondit d’un ton indifférent : « Je vis la vie dont j’ai toujours rêvé. Comment pourrais-je m’en lasser ? »
Il hocha la tête. « Très bien. J’aimerais maintenant te demander conseil sur autre chose. Lina n’a pas le moral ces derniers temps, et j’ai appris qu’elle avait vendu tout son équipement de qualité épique pour maintenir la situation sur ce plan. Je compte la dédommager. Tu crois que je devrais simplement lui donner de l’équipement épique, ou lui fabriquer une rune ? »
« Tu veux à la fois accroître sa puissance et lui remonter le moral, c’est ça ? »
Il acquiesça. Rosie était la personne la plus avisée qu’il connût en matière de cœur. Tout le monde n’aurait pas su clouer le bec à Flowsand dans un duel verbal.
Elle réfléchit un instant. « Hum… Je te conseille de lui donner assez d’or pour qu’elle puisse acheter l’équipement qu’elle veut et renforcer sa puissance. En attendant, tu pourrais lui offrir quelques petits cadeaux pour lui remonter le moral. Rien de coûteux, il suffit que tes intentions soient claires. »
« Des petits cadeaux ? » L’argent n’était pas un problème pour lui, mais les cadeaux, si. En dehors de ses runes, il n’avait rien à offrir.
« J’ai quelques babioles, si besoin. » Rosie sortit une petite boîte et la lui tendit. Il l’ouvrit et y découvrit deux boucles d’oreilles : de petits anneaux d’or terminés par des cristaux noirs en forme de gouttes. Richard aurait reconnu les matériaux les yeux fermés : il les utilisait très souvent pour fabriquer ses runes. Ces jolies pièces avaient en fait été faites avec des chutes !
« C’est toi qui les as fabriquées ? »
« Oui, pour m’entraîner à garder la main ferme. Enfin… Je suis une fille, moi aussi, tu sais. On aime les accessoires. » Elle tira discrètement la langue, d’un air charmant.
« Pourquoi ne pas en avoir simplement acheté ? »
Rosie haussa les épaules. « Je n’ai ni argent, ni temps, ni occasion de le faire. Où veux-tu que je trouve des boucles d’oreilles ici ? »
Le manque de temps ou d’occasions se comprenait, mais ce ne fut qu’en l’entendant dire qu’elle n’avait pas d’argent que Richard se rendit compte qu’il ne lui en avait pas donné depuis qu’elle vivait sous sa protection. Bien sûr, jusqu’à une date récente, il ne lui serait même pas venu à l’esprit de la laisser faire les boutiques.
« Je crois que ces boucles d’oreilles comptent davantage pour Lina, en ce moment, que de l’équipement de qualité épique, poursuivit Rosie. Mais tu dois lui dire que tu les as fabriquées toi-même. »
« Quoi ? Ça… ce n’est pas une bonne idée ! » Les boucles n’avaient pas grande valeur, mais prétendre les avoir fabriquées lui-même leur donnerait une tout autre signification. Et puis, s’approprier le travail de quelqu’un d’autre ne lui plaisait pas.
« Il n’y a rien de mal à ça. » Rosie referma l’écrin et le glissa dans sa poche. « Lina compte beaucoup pour toi, en ce moment, tandis que mon temps ne vaut pas grand-chose. Un petit mensonge peut lui remonter le moral et te faire gagner beaucoup de temps, sans faire de mal à personne. Alors pourquoi pas ? Tu ne voulais pas devenir quelqu’un que nous ne pourrions pas trahir ? Si tu n’es même pas capable de jouer un tout petit tour, comment veux-tu me convaincre ? »
Ces paroles lui rappelaient quelque chose qu’il avait déjà entendu. Pourtant, Richard n’eut rien à répliquer. Il ne put que pincer une fois encore les joues de Rosie, puis partir à la recherche de Lina. Ce ne fut qu’après avoir quitté le laboratoire qu’il se souvint qui d’autre lui avait tenu de tels propos.
La mère de la couvée.
……
Dans la tour magique située à la périphérie de la Cité d’Émeraude, Dragonmage Lina était nonchalamment assise sur le canapé, comme à son habitude. Elle regardait d’un air absent l’immensité verdoyante au-dehors, perdue dans ses pensées.
Elle n’ôtait son masque que lorsqu’elle était seule, mais elle portait à présent une robe noire tout à fait ordinaire. Bien qu’elle ne pût dissimuler ses courbes splendides, elle ne laissait rien voir de son décolleté plongeant ni de son col ouvert d’autrefois.
« Lina, c’est moi », retentit une voix derrière sa porte. Elle tressaillit, puis répondit à la hâte. S’emparant précipitamment de son masque, elle l’attacha sur son visage, prit quelques grandes inspirations pour calmer son cœur, puis ouvrit la porte.
Richard se tenait devant elle, droit et rayonnant comme le soleil, tout propre sur lui. « Pourquoi as-tu mis autant de temps ? » demanda-t-il.
« Ce n’est rien. Je… j’étais juste occupée à ranger quelque chose. Entre ! »
Richard referma la porte derrière lui et examina la pièce, qui avait changé depuis sa dernière visite. Il s’installa sans façon sur la seule chaise de la pièce, ne laissant d’autre choix à Dragonmage que de prendre place sur le canapé.
Autrefois, Lina s’y serait allongée sans hésiter, sans se soucier de la vue plongeante que cette pose lui aurait offerte sur son décolleté. Mais, cette fois, elle s’assit bien sagement sur le bord. Richard la détailla de haut en bas. « Beurk, ça ne te va pas du tout. Et puis, il n’y a personne d’autre ici, tu peux enlever ton masque. »
« Je… » Elle hésita. « Ça va te faire peur. »
« Je l’ai déjà vu. »
Lina serra les dents et jeta son masque de côté, révélant les cicatrices qui lui couvraient le visage. Richard l’observa attentivement, puis sourit. « Comment fais-tu pour être aussi belle avec seulement la moitié du visage ? »
Elle rougit un peu et lui lança un regard agacé, mais le compliment la détendit quelque peu.