Chapitre 580
Le ciel de Klandor (2)
Une tache noire apparut dans le ciel et grossit peu à peu. Elle ressemblait à une banale barre de pierre, mais Umur se raidit aussitôt tandis que Ramazoya ouvrait la bouche, horrifiée. Elle voulut crier, mais le vent lui refoula son cri dans la gorge. Impossible de fuir, d’esquiver ou de parer. Elle ne pouvait pas bouger d’un pouce.
La barre de pierre, lancée depuis le flanc de la montagne, fendit le ciel droit vers le groupe et s’enfonça dans le sol juste à côté de Richard. Des ondes parcoururent la terre sur des centaines de mètres, passant sous les pieds de tous. Umur étouffa un gémissement et recula en titubant de quelques pas, le sang coulant de son nez. Ramazoya fut projetée dans les airs en un instant ; un nuage de brume sanglante jaillit autour d’elle avant qu’elle ne retombe la tête la première, dix mètres plus loin. Le spectacle était pitoyable.
Balibali s’en tira encore plus mal. Blessé par Richard, puis par Heisa, il se trouvait le plus loin de tous. Pourtant, il ne parvint pas à sortir à temps de la portée des ondes. Il fut de nouveau envoyé rouler au sol.
Et pourtant, malgré la puissance incroyable de cette petite barre de pierre, Richard n’avait pas été blessé. Une petite silhouette était apparue sur la montagne, au loin. À peine visible, elle dominait pourtant de toute sa stature imposante le majestueux monument naturel qui se dressait sous elle.
Mountainsea était là !
La souveraine des barbares se tenait au sommet, ses tresses dansant follement au vent et le meurtre flamboyant dans les yeux. « Votre Altesse… » commença Umur, mais un rugissement terrible jaillit de ses lèvres. « DÉGAGEZ ! » Elle ne voulait entendre aucune explication.
Ramazoya se releva aussitôt et prit la fuite. Elle savait fort bien que Mountainsea était sur le point d’exploser et qu’en restant ne serait-ce qu’un instant de plus, elle la pousserait à se tacher les mains pour la première fois de sa vie. Umur soupira lui aussi et s’apprêta à partir.
« Attendez ! » Un seul mot suffit à figer les deux barbares. Mountainsea ferma les yeux et prit une profonde inspiration. « Allez dire aux autres que c’est la dernière fois que je tolère ça. Si je vois encore quelqu’un oser défier Richard, il est mort ! »
Ramazoya détala. Umur aurait voulu lui rappeler que certains étaient partis de plus loin ou couraient moins vite, mais il savait que la jeune fille le passerait probablement à tabac pour cette remarque. Il devrait monter lui-même la garde aux abords du lieu et leur barrer la route à l’avance, afin de les empêcher de déranger Mountainsea et Richard. En un clin d’œil, il ne resta plus dans cette terre désolée que Balibali, effondré et incapable de se relever.
La jeune fille dévala la montagne à grandes enjambées et se précipita jusqu’à Richard. Puis elle s’accroupit et examina son visage défiguré.
……
Un grand feu de joie flamboyait sous le ciel étoilé. Richard était adossé au tronc de l’immense arbre solitaire qui se dressait dans les environs, les yeux rivés sur Mountainsea, qui faisait rôtir un œuf gigantesque au-dessus du feu. Ses petites oreilles frémissaient, à l’affût du moindre bruit venant du côté de Richard, mais son regard, lui, restait entièrement fixé sur l’œuf.
La souveraine des barbares de Klandor semblait à présent un peu nerveuse.
Au loin, un grondement furieux s’éleva d’un autre vieil arbre. Balibali sortit de l’inconscience et découvrit qu’on l’avait attaché à l’arbre avec des tendons de bête, la tête en bas. Cette position humiliante lui fit affluer encore plus de sang au visage.
Si les autres barbares le voyaient dans cet état, Balibali savait qu’il deviendrait la risée de tout le continent. Il se débattit donc de toutes ses forces pour se libérer, mais les tendons ne cédèrent pas d’un pouce. Il eut beau rugir, il ne parvint pas à changer sa situation.
Les tendons dont Mountainsea l’avait ligoté sans y penser provenaient de bêtes réputées pour leur résistance. Même après dix années d’entraînement supplémentaires, il aurait dû rester suspendu là jusqu’à ce que quelqu’un vienne le délivrer. D’autres grondements indignés résonnèrent dans l’obscurité grandissante.
L’œuf était déjà cuit, mais Richard continuait de regarder Mountainsea s’affairer. Une potion avait arrêté le saignement de son visage, mais ses blessures étaient toujours là. Sa peau et sa chair ratatinées étaient horribles à voir, laissant apparaître au fond la vision sinistre de ses os. Ces blessures étaient graves et lui laisseraient des séquelles à moins qu’un clerc ou un chaman ne le soigne.
Il ne s’attendait toutefois pas à recevoir de tels soins sur ce continent, surtout après avoir appris ce que Mountainsea représentait pour ses habitants. Il voulait emmener la souveraine de tous les barbares de Klandor ! Il avait déjà de la chance que personne d’autre n’ait tenté de l’empoisonner.
Mountainsea retira l’œuf du feu, souffla dessus avec force, puis tapota sa coquille à quelques reprises. Satisfaite du son, elle le posa sur un rocher et leva son petit poing avant de frapper l’œuf de toutes ses forces. Le rocher se réduisit aussitôt en poussière, mais la coquille ne se fendit que légèrement.
Elle jeta un nouveau regard autour d’elle et, ne trouvant pas d’autre rocher, saisit la barre de pierre pour en frapper l’œuf. La surface se couvrit aussitôt de fissures, tout comme le sol. Elle poussa un cri de joie et apporta l’œuf à Richard. « C’est l’heure de manger ! »
Une étrange senteur s’en échappa dès que la coquille se brisa. Elle n’était pas aussi riche que celle de la plupart des viandes, ni aussi fraîche que celle des légumes ou des fruits. Pourtant, une seule bouffée lui rendit des forces. Richard inspira profondément et sentit une vague de chaleur se répandre dans son corps. La douleur s’atténua aussitôt.
En s’approchant de Richard, Mountainsea prit elle aussi une profonde inspiration. Son petit visage prit une expression ravie, mais cela n’avait rien à voir avec l’œuf. Elle commençait à saliver devant le « goût » de Richard.
Richard saisit un morceau de coquille fendue et tira dessus, mais celui-ci ne bougea presque pas. Les gestes de Mountainsea lui avaient bien montré que la coquille était dure, mais il n’en fut pas moins surpris. La force qu’il avait déployée équivalait à celle d’un guerrier de niveau douze !
Il lui fallut observer l’angle des fissures un moment, puis tirer au meilleur endroit pour arracher un petit morceau et révéler le blanc de l’œuf. Il s’en servit pour en prélever un peu et le porter à sa bouche, puis en savoura lentement le goût. Cet œuf gigantesque était vraiment étrange. Sa coquille était effroyablement dure, mais son blanc se fondit en une vague de chaleur qui lui remplit le ventre.
À la fois surpris et ravi, il voulut en prendre encore un peu. Mais, blessé comme il l’était, il manqua de précision et le morceau qu’il tenait heurta une partie intacte de la coquille. En temps normal, le choc n’aurait eu aucune conséquence, mais dans son état, il réveilla toutes ses blessures. Son visage devint aussitôt livide.
Mountainsea le remarqua et lui prit aussitôt le morceau des mains, avant de retirer rapidement les parties fendues de la coquille. Richard lui sourit, mais une douleur aiguë lui traversa de nouveau le côté du visage et déforma ses traits, le rendant plus laid que s’il avait pleuré. Il parvenait à peine à lever la main droite.
« Mange tout, c’est bon pour toi ! » Elle préleva un peu de blanc avec un morceau de coquille et le lui donna lentement. Son ton catégorique ne laissait aucune place au refus, et Richard ne put s’empêcher de sourire avec amertume en contemplant cet œuf stupéfiant. Des souvenirs lui revinrent : le régime torturant que Sharon lui avait personnellement concocté à Deepblue, puis les tonnes de steak de dragon que l’empereur Philip lui avait offertes à Faust. Et maintenant, Mountainsea lui donnait cet œuf sans prévenir, le forçant à le finir d’une seule traite.
Ces puissants prodiges tenaient à la nourriture plus qu’à tout le reste !
Heureusement, l’œuf continuait de se fondre en vagues de chaleur qui se répandaient dans tout son corps, sans peser sur son estomac.
« Pourquoi es-tu venu si soudainement ? » demanda Mountainsea avec désinvolture en le nourrissant. « Il reste encore longtemps avant le jour où nous avons promis de nous retrouver ! »
« Comme ça. »
« Qu’est-ce que tu es venu faire ? »
« Juste te voir un peu. »
« Idiot ! » marmonna la jeune fille en baissant légèrement la tête.
« Pourquoi ? » demanda Richard avec un sourire. « Je voulais juste te dire que je peux déjà venir te voir bien avant la date de notre promesse. Et, le moment venu, je te battrai sans faute ! »
La jeune fille renifla. « Me battre ? Le moment venu, je te jetterai à la mer. Même cette fois, si je n’étais pas arrivée à temps, tu serais devenu le repas des loups. »
« Tu ne m’as pas dit que tu étais une princesse, non ? Comment aurais-je pu savoir que je tomberais sur autant de types puissants ? La prochaine fois, ce sera différent. »
Mountainsea garda le silence un instant. « Pff. Oublie ça et viens plutôt être mon homme ! »
« Pas question ! » refusa fermement Richard. « La seule possibilité, c’est que tu viennes être ma femme ! »
L’atmosphère sembla redevenir celle de l’époque où elle venait de quitter Deepblue, et la conversation glissa vers un sujet dont aucun des deux ne voulait parler. Mountainsea contempla les flammes vacillantes et poussa soudain un soupir. « Je suis l’héritière du totem sacré. Si je m’y mets sérieusement, tu ne pourras jamais me vaincre. Continue d’insister et je te jetterai vraiment à la mer. »
« Non. Je crois que c’est tout à fait possible », affirma Richard avec assurance. « Tu ne pensais pas non plus que je pourrais venir vaincre Balibali cette fois-ci, n’est-ce pas ? »
La jeune fille hocha la tête, le visage un peu plus radieux, comme si elle venait enfin d’apercevoir une lueur d’espoir.