Chapitre 579
Le ciel de Klandor
« Quelles sont ces flammes ? » demanda Heisa en s’avançant de nouveau lentement vers Richard.
« Des flammes infernales venues des abysses. Qu’en penses-tu ? » demanda faiblement Richard.
« Terribles ! » Son serpent avait été détruit et lui-même était grièvement blessé ; la brute avait perdu son sang-froid. Il n’aurait jamais cru qu’il serait si difficile de s’occuper de quelqu’un qui tenait à peine debout. Tous ses plans tombaient à l’eau. Tant pis pour le piège destiné à Mountainsea : il allait devoir filer sur-le-champ, même si quelqu’un du niveau de Balibali apparaissait.
Le grand pied du barbare s’abattit sur la tête de Richard et lui enfonça la moitié du visage dans la terre. « Vite, implore mon pardon ! Si tu t’y prends bien, je te laisserai mourir un peu plus facilement. Sinon, je te broierai la cervelle morceau par morceau ! »
« Ton pied… pue l’enfer ! » lança une voix faible d’en dessous.
Heisa inspira brusquement et faillit écraser Richard de toutes ses forces. Mais il parvint à réprimer ses pulsions sanguinaires et, au lieu de laisser éclater sa rage, se livra à une cruauté sans merci en appuyant lentement de tout son poids. Les craquements qui s’échappaient du visage de Richard accéléraient le cours de son sang.
Richard avait saisi le cristal du destin, mais il n’avait plus la force de le briser pour appeler un miracle. Il ne pouvait que s’en vouloir de trouver cette dernière dalle si dure, tandis que son esprit sombrait peu à peu dans les ténèbres.
Mais alors qu’Heisa commençait à savourer son supplice, un sifflement soudain fendit l’air. Un fouet en tendon de bête traversa le ciel à la vitesse d’un dragon noir et s’abattit sur l’arrière du crâne de la brute !
La puissance de ce coup était extraordinaire : il aurait pu pulvériser un rocher. Heisa n’osa pas le recevoir de plein fouet et poussa un hurlement furieux en esquivant sur le côté. Le fouet ne frappa que le vide et fonça droit sur Richard. S’il l’atteignait, Richard exploserait aussitôt comme un sac de chair et de sang. Mais l’arme se tordit soudain, passant d’un fouet féroce, indifférent aux dégâts qu’il pouvait causer, à un bras souple et agile qui retourna doucement Richard. Puis elle se mit à essuyer délicatement le sang et la terre sur son visage, révélant la peau en dessous.
À dix mètres de là, Heisa dégaina lentement la grande hache qu’il portait dans le dos et fixa la grande barbare qui venait d’apparaître devant lui. « Ramazoya ! Tu te ranges donc du côté de ce Norlandais ? »
Ramazoya était grande et athlétique, sans rien de différent de la plupart des barbares. Sa peau était un peu plus sombre et, à vrai dire, elle était plutôt jolie. Mais l’impression la plus forte qu’elle dégageait venait de la pression écrasante de son aura. Elle regarda Heisa froidement. « Ce que je fais ne te regarde pas. Pour qui te prends-tu ? Si je n’étais pas arrivée à temps, tu aurais tué le promis de Son Altesse ! Et tu voulais faire porter le chapeau à Balibali ? Ne prends pas tout le monde pour des imbéciles ! »
Le visage d’Heisa se déforma tour à tour sous l’effet du malaise, de la férocité, de l’hésitation et de la réticence. « Ne raconte pas n’importe quoi ! » répliqua-t-il d’un ton sombre. « Je n’avais pas du tout l’intention de tuer le promis, je voulais seulement lui donner une leçon. En revanche, toi… On dirait que tu as un peu gagné en force. Pas étonnant que tu oses te mêler de mes affaires. »
« Et qu’est-ce que tu vas faire, face de suie ? » cracha Ramazoya avec mépris en faisant claquer son fouet de dix mètres dans les airs. « Tu veux te battre ? »
Les yeux d’Heisa semblaient cracher du feu. Ses quatre énormes canines grincèrent tandis qu’il lâchait entre ses dents : « Maintenant ? Quelle bonne occasion ! Très bien, je relève ton défi. Attends un peu, tu vas bientôt le regretter ! Tu ferais mieux de rester sagement dans ton sanctuaire et de ne jamais en sortir, sinon je te grillerai le gros cul ! »
Le visage de Ramazoya s’assombrit de colère. Son fouet claqua vers la brute, qui leva sa grande hache en poussant un grognement sourd pour parer le coup. Une explosion tonitruante retentit et Heisa fut projeté en arrière, tandis que Ramazoya recula de deux pas. Elle semblait avoir le dessus, mais l’écart était si faible malgré ses graves blessures que la différence de force entre eux ne faisait aucun doute.
Heisa s’accroupit comme une bête sauvage, serrant sa hache géante tandis qu’il fixait Ramazoya d’un regard féroce. Elle aussi avait l’air imposante ; cet homme était bien plus puissant qu’elle ne l’avait imaginé. S’il n’avait pas été blessé, il aurait largement dépassé son niveau. En cas de combat à mort, l’issue serait incertaine.
« Heisa, Ramazoya ! » les appela soudain une voix robuste, teintée de surprise. « Qu’est-ce que vous faites tous les deux ici ? »
La voix semblait résonner juste à leurs oreilles, mais celui qui venait de parler n’était qu’un minuscule point à l’horizon. Les deux barbares distinguèrent à peine un jeune homme qui fonçait vers eux à toute vitesse. Ses mouvements manquaient d’élégance et de rythme, mais débordaient d’une force sans limites.
« Umur ! » L’expression d’Heisa changea aussitôt. Il lança un regard noir à Ramazoya. « Tu as de la chance ! » Sur ces mots, il tourna les talons et détala.
Ramazoya ne le poursuivit pas. Elle recula plutôt d’un pas et se mit en garde contre le jeune homme qui approchait. Mais le bout de son fouet tremblait légèrement, trahissant sa nervosité.
Umur arriva enfin, un peu plus tard. Il s’approcha d’un pas nonchalant et essuya la sueur de son visage avec sa manche. Il ne semblait pas se déplacer vite, certainement beaucoup moins qu’Heisa, et même que Ramazoya ou Balibali. Pourtant, en voyant la silhouette qui s’enfuyait, il secoua la tête d’un air désolé. « Je ne pensais pas tomber sur lui ici. Quel dommage ! À un autre moment, je ne l’aurais certainement pas laissé s’échapper ! »
La sueur perla sur le visage de Ramazoya ; elle ne parvint pas à contenir sa peur. Elle savait parfaitement qu’Umur n’était pas rapide, mais son endurance était pratiquement sans limites. S’il décidait vraiment de traquer quelqu’un, il pouvait courir plusieurs jours et plusieurs nuits sans se fatiguer. Il ne serait pas étonnant qu’il parcoure plus de dix mille kilomètres d’une traite. Si sa cible ne se retournait pas pour combattre jusqu’à la mort, elle finirait de toute façon par mourir d’épuisement.
En voyant Richard étendu par terre, Umur sembla s’attrister. « C’est lui, le promis ? Il est déjà dans un état pareil… Tss, on dirait que je ne peux plus le défier, maintenant. »
Ramazoya poussa un soupir de soulagement. À vrai dire, la plupart des jeunes qui étaient apparus ici avaient eu la réaction qu’elle attendait. Mais il était difficile de rester détendue devant un ennemi capable de vous tuer sans effort.
« Tu es venu, toi aussi, pour le défier ? » ne put-elle s’empêcher de demander, juste pour en avoir le cœur net.
« Bien sûr. Je voulais moi aussi voir à quel point le promis de Son Altesse était exceptionnel », répondit Umur avec désinvolture. Mais il la regarda soudain d’un air soupçonneux. « Attends, pourquoi es-tu là ? Je croyais que tu étais une fille. »
« Quoi ? Mais bien sûr que j’en suis une ! » s’emporta-t-elle. Son fouet rebondit sur le sol sans pour autant s’abattre sur lui. Elle réprima son agacement et s’exclama : « Vous vous précipitez tous pour le défier, histoire de lui faire comprendre sa place et de le pousser à renoncer. Mais dans quelques années, il pourrait bien revenir. À quoi bon, alors ? Je pense que la personne choisie par Son Altesse ne peut pas être si mauvaise. Et j’ai déjà l’âge d’avoir des enfants : je n’ai qu’à le prendre pour moi et voir quel genre d’enfant je mettrai au monde. »
« Ça… » Umur fronça les sourcils, se tordit les mains et arpenta les environs en réfléchissant. Peu après, il se frappa soudain le front de la paume. « C’EST ÇA ! Si tu le prends de vitesse et couches avec lui, Son Altesse ne voudra plus jamais de lui. Et si tu as même un enfant, ce sera comme anéantir tous ses projets ! C’est sacrément astucieux, et tu t’investis à fond… Ce n’est pas ton idée, hein ? »
L’expression de Ramazoya changea aussitôt, mais elle s’efforça de garder le sourire. « Umur, tu as beau être exceptionnel, tu ne peux pas provoquer n’importe qui. Tu ferais mieux de prendre garde à toi. J’ai aussi mes propres problèmes. »
« Son Altesse ne te le pardonnera pas », dit Umur avec sérieux.
« Elle ne détruira pas notre sanctuaire. Tant que je parviens à donner naissance à l’enfant, tout ira bien. »
Umur observa les vestiges du champ de bataille, puis se retourna vers Richard, inconscient, et soupira. « J’ai l’impression que tu n’y perds pas au change. »
Ramazoya se figea un instant, puis la colère monta de nouveau en elle. « UMUR ! OSE ENCORE M’INSULTER ET JE TE COMBATS JUSQU’À LA MORT ! »
Le jeune homme ne se soucia guère de sa menace. « Je suis sérieux, Ramazoya. Tu te fais trop d’idées sur toi-même. Ce Norlandais n’a même pas vingt ans… On dirait que les rumeurs étaient vraies : Son Altesse a vraiment jeté son dévolu sur un mage très jeune. Quelqu’un qui a réussi à blesser Heisa après avoir vaincu Balibali est largement à ta hauteur. Réfléchis… Il a sept ou huit ans de moins que toi et possède déjà une telle puissance. Imagine ce qui se passerait si vous aviez le même âge. Il pourrait t’envoyer au tapis sans le moindre problème. »
Ramazoya se calma de nouveau, le regard qu’elle posait sur Richard devenu complexe. Elle s’approcha de lui et se pencha, voulant examiner de plus près ce jeune homme si frêle.
Umur sentit soudain tout son corps frémir. Il tourna aussitôt les yeux vers le nord-est, le regard empli de stupeur. Ramazoya réagit bien plus lentement. Il lui fallut un instant pour sentir le changement ; ses cheveux se hérissèrent et son visage se déforma sous l’effet d’une terreur absolue.
Le vent changea silencieusement de direction. Il ne venait plus du nord-ouest, mais du nord-est. Peu à peu, il se renforça et plaqua les hautes herbes jaunes contre le sol. Vue du ciel, une vague d’herbe couchée déferlait dans leur direction.
La vague de force passa près d’eux, faisant danser follement le fouet de Ramazoya et les vêtements d’Umur. Tous deux fixaient le nord-est, vers la montagne et le ciel.