Chapitre 573
En se remémorant les années de l’Appel de la Nature
Le mage barbare poussa soudain un cri de surprise lorsqu’une silhouette démoniaque fila devant lui et s’arrêta sur la tête de la bête gigantesque. Deux épées s’enfoncèrent alors dans son crâne. Celui-ci était encore plus épais que les lames de la nouvelle venue, mais dès qu’elles percèrent sa peau, la bête poussa un rugissement pitoyable. Ses huit pattes se dérobèrent d’un coup et son immense corps s’écrasa au sol, y creusant un vaste cratère.
« BEYE ! » Un rugissement retentit dans la contrée sombre. Le barbare, encore étourdi, entra dans une colère noire à la vue de celle qui lui avait volé sa proie. « Que fais-tu ici au lieu de rester bien sagement au Pays du Crépuscule ? »
« J’ai besoin de matériaux en ce moment, alors j’ai décidé d’aller voir ailleurs. » Beye avait toujours son air grave.
Le jeune mage lui lança un regard glacial et plissa les yeux. « Tu dois vraiment avoir la poisse pour être tombée sur moi ! »
« Qui sait ? Ce n’est pas comme si nous ne nous étions jamais battus, Yori. »
« Si je ne te donne pas une bonne leçon, tu vas continuer à croire que tu peux aller où bon te semble. » Le barbare nommé Yori lança une nouvelle boule de foudre sur Beye, mais celle-ci était différente de la précédente. La lumière s’était presque repliée sur elle-même, ne laissant paraître qu’une lueur bleu-vert.
Sans un mot de plus, Beye brandit sa lame et disparut de l’endroit où elle se tenait pour réapparaître aussitôt à portée de bras de Yori. Mais un réseau d’éclairs l’accueillit, projetant des étincelles dans toutes les directions !
Tous les vêtements de Beye se déchirèrent et ses cheveux courts partirent aussitôt en cendres. Yori n’était pourtant pas en meilleur état. Le barbare fronça les sourcils en baissant les yeux vers son abdomen : la peau noire y était lacérée en sept endroits.
Aucun des deux ne prononça un mot avant de reprendre le combat. L’un faisait appel à la magie, tandis que l’autre fusait en usant de son énergie intérieure. Leurs silhouettes sillonnèrent les alentours jusqu’à devenir impossibles à distinguer ; le champ de bataille n’était plus qu’un mélange de lueurs bleu-vert et d’éclats métalliques.
La boule de lumière ne tarda pas à s’éteindre, révélant les deux combattants, séparés d’une centaine de mètres. Ils se dévisagèrent férocement, mais aucun n’avait encore la force d’attaquer. C’était une égalité.
« Bah ! » Le jeune barbare cracha une salive sanglante, refusant de se résigner au résultat. « Tu as juste eu de la chance. » Dans l’ensemble, il était un peu plus fort que Beye, mais n’avait jamais réussi à l’emporter. Cela dit, il n’avait jamais perdu non plus.
Beye ricana avec mépris. « Son Excellence Sharon ne se soucierait pas de la chance de son adversaire. »
Yori rougit et resta sans voix.
À cet instant, l’énorme bête noire, qui semblait morte, se redressa d’un bond et s’enfuit à toute vitesse. En un clin d’œil, elle avait disparu à l’horizon.
« Bon sang ! » Yori se frappa le front. « J’avais oublié que ce type était passé maître dans l’art de faire le mort ! »
Beye était tout aussi stupéfaite.
……
Dans une plaine de Norland, un barbare à la peau cuivrée et à la barbe fournie somnolait, adossé au corps d’un tyrannosaure. Il n’était ni très grand ni très musclé comparé aux autres membres de sa race, mais sa silhouette semblait tout de même exhaler la force. Il dormait comme si le matelas le plus confortable du monde se trouvait sous lui, mais les vêtements en peau de bête qu’il portait étaient très abîmés et usés au point d’en luire par endroits. Pourtant, pour une raison ou une autre, ils semblaient parfaitement accordés à son aura.
L’oreille de l’homme tressaillit soudain. Il entrouvrit les yeux et remua paresseusement pour tenter de se lever. Mais le sommeil eut raison de lui : il se retourna simplement en marmonnant : « Ce n’est que le type annoncé, pas vrai ? Pas besoin que j’y aille, il y a bien assez d’idiots qui n’ont rien de mieux à faire. Je n’ai pas envie de me battre contre cette poupée maintenant. Je garderai mes forces pour dans quatre ans… Bâillement, qu’est-ce que j’ai sommeil… »
Ses ronflements retentirent de nouveau dans la plaine. La créature tyrannique contre laquelle il s’était appuyé s’était recroquevillée docilement et ne bougeait pas. Son esprit simple était depuis longtemps submergé par la terreur, et il ne lui restait pas la moindre force pour remuer son corps paralysé.
……
De nombreux barbares puissants accouraient de tous les coins de Klandor en direction de Richard. Le son émis par la dent du Dieu des Bêtes leur faisait l’effet d’un fer rouge appliqué sur le derrière. Ces jeunes orgueilleux avaient les yeux injectés de sang et soufflaient bruyamment par les narines, jurant de l’enterrer dans un marécage et de le piétiner à mort.
Mais le garçon lui-même n’en avait pas la moindre idée. Il errait dans les terres arides comme s’il flânait dans un petit jardin du château familial. Vêtu comme un aventurier ordinaire, il ne laissait voir, sous sa capuche, que son menton aigu et ses lèvres aux contours nets. Ses deux épées, enveloppées dans du tissu, étaient attachées dans son dos ; le Jumeau du Destin pendait à sa taille.
Ses bottes de cuir touchaient le sol à intervalles réguliers. Chacun de ses pas, calme et assuré, le portait pourtant loin en avant. La plupart des mages n’auraient pas songé à utiliser un sort de chute ralentie de cette manière.
À mesure qu’il avançait en ligne droite, il accélérait peu à peu, effrayant un troupeau de chèvres gnous qui détalèrent aussitôt. Elles le distancèrent largement durant les premières minutes de leur fuite, mais il les rattrapa lentement et finit par dépasser le groupe lancé à toute allure. Pendant tout ce temps, ses foulées ne semblaient pas changer.
Un vent chaud soufflait depuis les profondeurs du continent et devenait de plus en plus sec à mesure qu’il s’enfonçait dans les terres. Le paysage, à la lisière de son champ de vision, se brouillait peu à peu et se transformait en lignes sombres et claires. La vitesse avait quelque chose d’exaltant. Le corps de Richard s’habitua progressivement à cette allure rapide et trouva son rythme idéal. Ses sens s’étendirent dans toutes les directions, tandis qu’il semblait se fondre dans le vent.
L’arbre-monde en lui se faisait de plus en plus silencieux ; ses feuilles ne tremblaient même pas, et tous ses troncs semblaient se fondre dans la terre. À l’inverse, la lave endormie dans son sang s’éveilla, et des caractères dorés se dispersèrent comme des rayons de soleil à la surface de son bassin de mana. Le flux cramoisi accéléra peu à peu pour s’accorder à son rythme. Vous lisez sur novelping(.)com, la source officielle.
Éveillée par son vrai nom, la lave parvint d’une manière ou d’une autre jusqu’au pied de l’arbre-monde, aussi paisible que l’eau des sources divines. Pour l’instant, elle ne montrait pas ses crocs destructeurs ; elle débordait au contraire de vitalité.
La silhouette solitaire fila ainsi à travers les vastes plaines. Une multitude d’animaux et d’oiseaux, surpris sur son passage, s’enfuirent dans toutes les directions. Quelques tyrannosaures assoiffés de sang ouvrirent de grands yeux en le voyant s’éloigner, mais la seule idée de poursuivre cette proie inconnue les mettait mal à l’aise. Leur instinct de survie les poussa à renoncer à tout défi.
……
Des dizaines de barbares à cheval poursuivaient à toute vitesse les traces de Richard. La plupart chevauchaient des chèvres gnous, réputées pour leur endurance et leur rapidité, mais le jeune guerrier qui menait la troupe chevauchait un tyrannosaure ! Ils ne se souciaient pas du terrain et avançaient en ligne droite, sans s’arrêter, sur des dizaines de kilomètres. Même lorsqu’ils faisaient halte, c’était seulement pour qu’un vieux chasseur examine les traces au sol et les odeurs dans l’air, puis rectifie leur itinéraire.
Ces barbares vivaient non loin du petit village portuaire d’où Richard était parti. Un chasseur chevronné, qui l’avait déjà aperçu, leur servait même de guide. Pourtant, bien qu’ils n’aient eu qu’une heure de retard sur Richard au départ, ils ne parvinrent pas à le rattraper avant la tombée de la nuit.
À bout de forces, le groupe n’eut d’autre choix que d’établir un camp et de se reposer. À une centaine de kilomètres de là, Richard était étendu sous un grand arbre et admirait le ciel à travers les trouées de sa cime. Le ciel diurne de Klandor semblait infiniment lointain, mais la nuit, tout changeait. Les étoiles y étaient encore plus resplendissantes que sur Norland, au point qu’on aurait cru pouvoir les atteindre et les toucher en montant assez haut dans le ciel.
Quelques tyrannosaures dormaient profondément à l’abri du même arbre. Ils n’étaient qu’à une dizaine de mètres de lui, mais il ne risquait rien. Il s’allongea nonchalamment, les mains derrière la tête, et laissa la lumière éblouissante des étoiles troubler ses sens tandis que son esprit revenait aux événements passés.
Il ne parvenait pas vraiment à expliquer ce qu’il ressentait, ni ce qu’il éprouvait pour Mountainsea. Il en allait de même pour Sharon et Flowsand. Ses relations avec les trois femmes étaient complètement différentes, mais elles se recoupaient à certains égards, sans qu’il en ait pleinement conscience.
Était-ce de l’amour ? Il n’en savait rien ; il n’avait jamais appris à reconnaître ce sentiment. La seule chose qu’il savait, c’était qu’elles comptaient autant pour lui qu’Elena ou Gaton. Elles étaient sa famille.
Il ne comprenait pas pourquoi il avait tant voulu venir à Klandor dès qu’il en avait eu la possibilité. Ses bénédictions ne lui permettaient pas de se mentir : elles l’avaient averti à maintes reprises que les risques qu’il prenait ne valaient pas une simple visite à Mountainsea. Pourtant, parfois, la vie échappait à toute explication rationnelle.
Il médita en silence sous le ciel étoilé. Il savait que ses réflexions ne le mèneraient à aucune conclusion, mais il savait aussi qu’il ne manquerait pas de courage face à ce qui l’attendait.
Cela suffirait.