Chapitre 571
Une terre de héros
Richard adressa un sourire en coin au vieil homme et sortit une petite bourse remplie de cinq cristaux magiques de haute pureté. « Voici de quoi payer l’aller-retour. »
Le vieil homme prit la bourse et la lança aux serviteurs près de lui, avant de déclarer d’un ton sérieux : « Ce voyage pourrait se révéler plus compliqué que tu ne l’imagines. »
« Je le sais ! »
« Ha ha ! Alors, file ! » Il lui tapa dans le dos comme l’aurait fait un oncle ou un grand-père affectueux. « J’espère avoir la chance de gagner deux cent cinquante mille pièces d’or sans rien faire ! »
« Tu n’auras pas cette chance, vieux ! » Richard lui répondit en lui adressant un doigt d’honneur, puis franchit le portail. Une lumière magique jaillit et, en un instant, il se retrouva sur une petite île située à des dizaines de milliers de kilomètres de là.
L’île était minuscule, mais les opérations qui s’y déroulaient avaient une tout autre ampleur. Plus d’un millier de personnes s’y étaient rassemblées, pour la plupart des Norlandais, mêlés à quelques barbares. Dès que Richard sortit du cercle, quelqu’un vint le chercher et le guida jusqu’à l’embarcadère, où un petit voilier avait été préparé avec des provisions et quelques objets qui pourraient lui servir sur Klandor.
Le capitaine leva aussitôt l’ancre dès que Richard fut à bord. Il lui expliqua la route qu’ils suivraient, puis lui laissa le temps de manger, de boire et de se reposer.
Richard profita de ce bref répit pour passer en revue toutes les cartes qu’il avait en main. Deux grandes bénédictions, deux lignées puissantes, ses deux épées, le Jumeau du Destin. Ses nombreuses runes, dont la plus puissante était l’Armement de mana, un puissant objet magique sous la forme du Livre de la Tenue, ainsi qu’un vrai nom partiellement éveillé. Même s’il n’était que de niveau quatorze, il n’avait aucune raison de craindre Klandor. Dans son état actuel, il lui serait impossible de vaincre Mountainsea, mais il saurait se débrouiller.
Le bateau mit environ une heure à approcher du continent. Les vents désolés soulevèrent de grandes vagues qui le firent tanguer de haut en bas. La mer se déchaîna à mesure qu’ils approchaient du rivage, et il leur fallut déployer beaucoup d’efforts pour atteindre le port de l’autre côté.
Ce port était contrôlé par une tribu barbare, dont les totems élancés se dressaient partout. Des bannières multicolores flottaient à leur sommet, dansant au gré du vent. L’embarcadère était loin d’être aussi raffiné que ceux de Norland : il ne s’agissait que d’un assemblage de rondins grossièrement taillés et cloués ensemble. L’équipage jeta deux cordes sur le ponton, et deux barbares baraqués s’en servirent pour tirer le bateau jusqu’à la berge.
Lorsque Richard sauta à terre, son cœur se mit à battre d’excitation. Il distinguait vaguement une chaîne de montagnes au loin, tandis que le ciel, qui lui semblait plus vaste, était sillonné par d’immenses aigles. La vue de cette tribu désolée lui donnait déjà l’impression que ses horizons s’élargissaient.
« Je ne peux pas aller plus loin, monsieur Richard. Pour la suite, vous devrez vous débrouiller seul. »
Richard acquiesça et fourra une petite bourse d’or dans les mains du capitaine, avant de prendre la direction de la tribu barbare. « Merci, monsieur ! » lança une voix derrière lui.
Il remarqua que la Tribu Windstep avait été nettement influencée par le style de Norland. Certains bâtiments étaient en briques et en pierre, et quelques-uns comptaient même plusieurs étages. L’édifice central en avait trois. À sa connaissance, les tribus barbares étaient censées vivre dans des tentes de bois recouvertes de peaux de bêtes.
Ces constructions conservaient néanmoins l’esprit traditionnel de la tribu. Leurs murs, tous peints en blanc, étaient ornés de motifs rouge sombre, et d’immenses totems en forme d’ailes d’aigle se dressaient sur les toits. Des étoffes multicolores recouvraient encore les briques de toutes parts.
De nombreuses femmes barbares étaient occupées à pêcher et à découper les poissons sur place, avant d’en déposer la chair dans des paniers en osier. Un groupe d’enfants jouaient pieds nus, courant devant lui en riant aux éclats. La route de pierre était rugueuse et inégale, hérissée d’angles acérés et d’épines en maints endroits ; pourtant, les enfants qui la parcouraient pieds nus ne semblaient pas se blesser le moins du monde.
Il aperçut quelques hommes baraqués qui portaient vers l’embarcadère des rondins plus épais que leur taille, qu’ils plantaient dans la mer pour consolider la structure. Des cris majestueux retentirent aux abords de la tribu : l’équipe de chasse rentrait. Une douzaine d’hommes à demi nus transportaient une bête étrange, presque aussi grosse qu’une petite colline. Leurs muscles saillaient de partout sous leur peau luisante, couverte d’innombrables cicatrices. Leur prise était manifestement exceptionnelle ; les membres de la tribu poussèrent des acclamations. Hommes, femmes, anciens et jeunes se précipitèrent dehors pour accueillir les guerriers de retour.
Cette scène d’harmonie et de bonheur révélait toute la détermination des barbares, qui luttaient pour survivre malgré les dangers de leur environnement. Ceux qui parvenaient à grandir dans ce monde devenaient tous des guerriers naturellement courageux.
La tribu abritait aussi un marché de belle taille, où l’on trouvait toutes sortes de boutiques. De temps à autre, des Norlandais vêtus à la manière des barbares passaient dans les rues ; les membres de la Famille Salson se mêlaient aux habitants pour commercer. Il n’était pas difficile de remarquer qu’on comptait presque autant d’entrepôts que d’habitants dans les environs : cette petite tribu sans prétention était à l’origine d’un grand nombre de marchandises.
Richard quitta la tribu, s’orienta et prit la direction du nord-est. D’après la carte des Salsons, c’était le chemin qui menait au centre du continent. La tribu derrière lui disparut rapidement de sa vue, et le littoral céda la place à une plaine sans limites.
Klandor traversait alors une période de sécheresse. Des herbes flétries recouvraient à peine le sol, et quelques arbres clairsemés ponctuaient la savane. Le temps était clair et ensoleillé, offrant une vue dégagée sur l’immensité. Un aigle solitaire tournoyait dans le ciel, guettant un troupeau de gnous qui traversait paresseusement la plaine. Une meute de coyotes les suivait de près, à l’affût de l’occasion de se nourrir. Ce chapitre a été copié sur NovelPing sans autorisation.
À quelques centaines de mètres de là, un groupe de tyrannosaures se reposait à l’ombre d’un grand arbre, sans prêter la moindre attention aux proies qui se trouvaient à proximité. Ces créatures, qui pouvaient atteindre trois mètres de haut, régnaient au sommet de la chaîne alimentaire dans cette partie des plaines ; mais une fois rassasiées, elles étaient trop paresseuses pour bouger pendant des jours. Tuer l’une d’elles faisait partie du rite de passage à l’âge adulte des jeunes barbares.
Voilà Klandor, une terre de héros.
Tandis qu’il se tenait là, silencieux, absorbant le spectacle, un souvenir lui revint à l’esprit : « Si tu décides de devenir mon homme, souffle dans le sifflet en posant le pied sur le continent de Klandor. Je te rejoindrai pour le duel ultime… »
Il ne savait pas encore s’il voulait devenir son homme, mais il désirait la revoir. Il retira le bracelet de son poignet et observa la grande dent en son centre. Il en plaça la pointe dans sa bouche, rassembla son courage et souffla de toutes ses forces.
Le sifflet trembla légèrement sans émettre le moindre son audible, mais Richard sentit des vibrations invisibles se propager au loin. Un instant plus tard, le bracelet frémit à son tour, comme s’il avait reçu une réponse venue de très loin. Mountainsea se trouvait probablement dans cette direction.
Il remit le bracelet à son poignet et s’élança à grandes enjambées. Quelques chemins rudimentaires de terre rouge sillonnaient cette vaste plaine, mais quiconque en avait la force et le courage pouvait se diriger droit vers sa destination.
……
Richard ignorait que de grands tambours fabriqués à partir de peaux antiques résonnaient soudain dans des dizaines de sanctuaires de Klandor. Leurs grondements sourds et profonds possédaient une force mystérieuse qui frappait l’âme de ceux qui étaient capables de les percevoir, quelle que fût la distance. En un instant, tout le continent fut plongé dans le chaos !
Derrière le Sanctuaire de la Neige d’Azur se dressait un sommet nommé Zykrama dans la langue des barbares, ce qui signifiait littéralement « le sommet du monde ». C’était le point culminant de tout Klandor. Le ciel n’y était plus azuré, mais d’un bleu profond et sans limites ; l’horizon s’étendait si loin que même les plus puissants chamans ne pouvaient en voir le bout. Selon les légendes, à une certaine période de l’année, on pouvait peut-être apercevoir les royaumes des dieux traverser le ciel. Ceux qui assistaient à ce spectacle recevaient la faveur des bêtes sacrées et connaissaient un immense succès par la suite. Bien sûr, c’était parce que cette partie du continent était la seule où la vue était assez dégagée pour contempler les royaumes divins.
Zykrama était donc une terre sacrée pour toutes les tribus barbares de Klandor, et le Sanctuaire de la Neige d’Azur n’avait pas son pareil. Seuls ceux que les dieux-bêtes avaient reconnus pouvaient s’y entraîner : même les saints, privés de leur protection, seraient réduits en poussière glacée par les vents froids qui soufflaient au sommet.
Lorsque Richard souffla dans sa dent de bête, les tambours suspendus dans le Sanctuaire de la Neige d’Azur grondèrent à leur tour, d’un son plus grave que celui des autres et capable d’ébranler l’âme. Des cris de stupeur retentirent dans le temple, bientôt suivis d’un silence de mort. Les chamans et les guerriers totémiques qui s’y déplaçaient à grands pas s’immobilisèrent soudain et échangèrent des regards intrigués.