Chapitre 569
Une guerre vaine
La cloche sonna neuf fois ! C’était le signal d’alerte maximale, qui exigeait le rassemblement immédiat de toutes les troupes. Dans les casernes et le château, chacun se mit aussitôt en mouvement et se précipita vers l’armurerie, quelles que fussent ses occupations, pour s’équiper au plus vite. Les soldats emportèrent des rations et des provisions pour leurs montures de guerre, puis gagnèrent à la hâte le terrain d’entraînement, plongé dans l’ombre du château.
Peu après, les portes du château s’ouvrirent et Alice en sortit, juchée sur son cheval, vêtue d’une armure rouge et or flamboyante. Tous ses généraux de haut rang la suivaient, prêts à passer à l’action. Moins de vingt minutes s’étaient écoulées depuis le signal d’alarme, mais le terrain était déjà rempli de guerriers en armure. À l’exception de la cavalerie lourde, qui avait besoin de plus de temps pour s’équiper et préparer ses chevaux, les autres soldats étaient rangés en formation. Dans cinq minutes à peine, les chevaliers runiques et la cavalerie lourde seraient eux aussi prêts.
La comtesse brandit son épée longue et s’écria : « Guerriers, l’heure est de nouveau venue de faire la guerre, et nos ennemis connaîtront encore la défaite ! Les premier, deuxième et quatrième bataillons me suivront, moi et mes chevaliers runiques. Le troisième défendra le château, et le cinquième patrouillera dans la ville. En avant ! »
Elle pointa son épée longue vers l’extérieur, et les rangs de guerriers se mirent en marche sur la route qui quittait la ville. La discipline exemplaire de ces soldats témoignait de leur longue expérience du combat.
Pourtant, leur équipement était médiocre pour une noble, en particulier celui des fantassins, dont les armes provenaient manifestement du butin pris à l’ennemi. Cette armée bigarrée était devenue une sorte de symbole des Archeron : plus leur expansion s’accélérait, plus leurs soldats se faisaient bariolés.
La mobilisation avait été soudaine et totalement imprévue ; certains soldats avaient dû quitter leur repas en catastrophe. Malgré cela, leur moral était au beau fixe, et leurs visages ne trahissaient aucune hésitation. La déesse de la guerre des Archeron les avait menés à d’innombrables victoires par le passé, et ils avaient confiance en elle pour continuer sur cette voie. Il était étrange de mobiliser les troupes à l’approche du dîner, mais les stratégies d’Alice étaient souvent imprévisibles et exigeaient de pouvoir combattre à tout moment. Les marches nocturnes ne leur étaient pas étrangères.
Les soldats avaient beau être confiants, les généraux, eux, étaient perplexes. Ils se creusèrent la tête, mais ne trouvèrent aucune raison récente qui eût exigé une intervention militaire. Alice avait remporté plusieurs grandes batailles ces derniers temps et obtenu tout ce qu’elle pouvait souhaiter pour l’heure. Tout était calme alentour : contre qui allaient-ils se battre ?
Une fois sortis de la ville, un guerrier à la barbe épaisse s’approcha d’Alice. C’était l’un de ses généraux les plus fidèles. « Ma dame, contre qui allons-nous nous battre cette fois-ci ? »
« Je n’en sais rien ! Nous y réfléchirons quand nous entrerons sur le territoire de l’Empire de l’Arbre Sacré ! » Le général resta stupéfait. Ils avaient mobilisé la majeure partie de l’armée sans même avoir de cible ? Alice comprit qu’elle avait commis une erreur dès que les mots eurent franchi ses lèvres, mais, incapable de changer le passé, elle poursuivit en silence sa marche à toute vitesse.
Les généraux échangèrent des regards, le visage grave. Deux explications seulement pouvaient justifier que leur dame leur dissimulât la cible : il y avait des traîtres dans leurs rangs, ou bien l’ennemi était si puissant qu’il leur faudrait recourir à des stratégies peu orthodoxes pour l’emporter. Quoi qu’il en soit, cette bataille leur demanderait de donner le meilleur d’eux-mêmes. Ils commencèrent à se préparer sérieusement, sans que personne ne remarque qu’Alice semblait davantage fuir un ennemi que le poursuivre.
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Alors que l’ombre de la nuit recouvrait le Volcan Éternel, quelques cris perçants retentirent dans le ciel. Un sifflement de navigation monta d’en bas, et quatre griffons se posèrent sur la plateforme d’atterrissage du château. Richard descendit de sa monture et étira son corps raidi. Il confia les griffons et ses bagages à un serviteur accouru à sa rencontre, puis balaya les environs du regard.
« L’agencement est élégant, dit-il en hochant la tête. Et le coût de construction a été réduit au minimum. »
Le général chargé de garder le château ne put que se réjouir de cette évaluation. Recevoir de tels éloges du chef par intérim de la famille, maître runique royal de surcroît, aurait rempli de fierté quiconque servait la comtesse.
Fuschia, en revanche, était complètement déconcertée. Les Archeron étaient une jeune famille dont l’expansion était si rapide qu’elle n’avait pas le temps d’accumuler des richesses en chemin. L’économie s’imposait donc dans bien des domaines et était devenue une seconde nature chez tous les Archeron influents. C’était particulièrement vrai des branches qui n’existaient que depuis une génération, comme celles d’Alice et de Gaton. Mais rien de tout cela ne s’appliquait à Richard. Son armée était déjà solidement établie, et de puissants partisans commandaient des masses de soldats d’élite. Grâce à son talent pour la gravure runique, l’or affluait dans ses poches jour après jour. Il suffisait de ne pas fermer les yeux pour voir toutes sortes d’équipements et d’autres fournitures entrer et sortir des entrepôts de l’île des Archeron, faisant circuler des sommes colossales. Richard gagnait de l’argent à toute allure et le dépensait encore plus vite.
On pouvait même dire que le maître runique royal n’avait aucune notion d’économie. Il dépensait sans cesse de l’or pour améliorer l’armement de ses soldats et accroître leur puissance au combat. À eux seuls, les équipements de son armée rivalisaient déjà avec ceux de la plupart des grandes familles de l’Alliance Sacrée. Pourtant, il ne montrait aucun signe de vouloir ralentir ses dépenses : il comptait écraser ses adversaires à force d’armes et d’armures supérieures. Comment un tel homme pouvait-il comprendre ce que signifiait être dépensier ?
Aussi, en entendant Richard louer les économies réalisées, Fuschia en eut-elle les cheveux qui se dressaient sur la tête.
Pendant ce temps, Richard échangea un salut militaire avec le général, puis poursuivit : « Je suis Richard, et j’ai rendez-vous avec la comtesse Alice ce soir. Veuillez me conduire auprès d’elle. »
Mais le général eut un éclair de gêne inattendu sur le visage. « À ce sujet… Je vous prie de m’excuser, seigneur Richard. Il y a eu une urgence militaire, et ma dame vient de partir avec ses troupes. »
« Une urgence militaire ? » Le visage de Richard s’anima un instant, mais il retrouva rapidement son calme. « Où cette urgence l’a-t-elle appelée, en pleine nuit ? »
« Elle ne l’a pas précisé. Il s’agit apparemment d’une mission secrète », répondit l’homme, l’air désolé. S’il avait su que les autres généraux partis avec Alice ignoraient eux aussi leur destination, il aurait peut-être été inquiet.
Richard sourit à sa réponse. « A-t-elle emmené beaucoup d’hommes ? »
« Pas mal ! Tous ses fantassins d’élite, sa cavalerie lourde et ses chevaliers runiques ont été mobilisés. Il ne reste que deux bataillons pour défendre la ville et le château. La bataille s’annonce très violente. »
« Cela semble effectivement sérieux, dit Richard d’un ton détaché, avec une pointe d’incrédulité dans la voix. Au fait, combien Alice a-t-elle de chevaliers runiques ? »
Le général se mit aussitôt à marmonner, visiblement gêné, si bien que Fuschia dut intervenir : « N’ayez aucune inquiétude, seigneur Richard n’est pas un étranger. »
L’homme se détendit aussitôt. « Ma dame a actuellement trente chevaliers runiques en tout. »
« Hum, ce n’est pas rien. » Richard désigna ensuite les quatre griffons épuisés. « Faites bien prendre soin d’eux, et si vous avez de bons griffons disponibles, donnez-m’en quatre. Je dois repartir tôt demain matin. »
« Vous repartez déjà ? Vous êtes venu de si loin, ne devriez-vous pas rester un peu pour visiter les environs ? Les paysages autour du Volcan Éternel sont célèbres ! » Le général, surpris, tenta de retenir Richard, tandis que Fuschia, dans un coin, poussait un soupir de soulagement.
Le sourire de Richard s’illumina de charme. « C’est une excellente idée, mais je ne peux rester que cette nuit. Voici ce que je vous propose : si cela ne vous dérange pas, faites-moi d’abord visiter la ville. Nous pourrons ensuite passer par les casernes, puis jeter un œil à l’intérieur du château. Qu’en dites-vous ? »
Le général et Fuschia se sentirent quelque peu mal à l’aise, mais refuser une demande aussi insignifiante aurait été extrêmement irrespectueux. L’homme prit son courage à deux mains. « Ne souhaitez-vous pas dîner d’abord, seigneur Richard ? »
Richard balaya la question d’un geste négligent. « J’ai mangé en chemin. Allons-y, nous avons peu de temps et c’est la première fois que je visite le château de ma dame. J’aimerais voir comment la déesse de la guerre administre son fief. »
N’ayant pas le choix, le général ordonna à un serviteur d’aller chercher quelques chevaux. Il en donna un à Richard, puis le conduisit hors des portes du château, en direction de la place de la ville. Richard avait courtoisement proposé à Fuschia d’aller se reposer, mais elle avait insisté pour l’accompagner. Sa présence près du Volcan Éternel lui inspirait une sorte de mauvais pressentiment, et son indifférence face à l’absence d’Alice ne la rassurait pas.
Les longues heures de vol ininterrompu l’avaient épuisée, tandis que Richard n’était qu’un mage. Aussi robuste fût-il, comment aurait-il pu endurer davantage de voyage qu’elle ? Il avait réussi à manger et à boire même sur le dos du griffon, comme s’il avait grandi là-haut. Il fallait savoir que, plusieurs kilomètres au-dessus du sol, le vent glacial rendait parfois la simple respiration difficile. Pourtant, en repensant à la façon dont il avait pris place sur le griffon au début du voyage, elle ne parvenait pas à se résoudre à l’interroger.
Ils parcoururent la ville au trot, observant la fumée s’élever des cheminées de cette cité en pleine croissance. Elle était relativement petite, avec seulement 30 000 habitants, mais on distinguait à sa périphérie des terrains nivelés et les tracés de nouvelles routes, dont les travaux n’avaient pas encore commencé. La plupart des bâtiments anciens étaient modestes et fragiles ; même les plus récents n’avaient rien de remarquable. Pourtant, les signes de croissance étaient partout.
L’espoir se lisait sur le visage de chaque habitant.