Chapitre 568
Honorer ses promesses
La vente aux enchères impériale annuelle prit ainsi fin. Celle-ci avait été particulièrement mémorable pour ses participants : le fruit de vie et le cristal de sang s’étaient vendus pour des dizaines de millions de pièces d’or. La lance de l’enfant de la forêt avait été reconnue comme un objet légendaire, mais elle ne s’était vendue que deux millions, en raison des nombreuses limites de sa puissance. Il était impossible d’acheter de tels objets avec la seule richesse ; ils ne faisaient normalement leur apparition que lors de certaines ventes privées. La plupart des nobles les plus orgueilleux ne s’attardaient pas sur les problèmes que l’or pouvait résoudre et ne prenaient même pas la peine de marchander dans ces cas-là.
Les runes de Richard s’étaient vendues pour environ deux millions de pièces d’or au total, un résultat assez inattendu. Le prix final du Guide des secrets, toutefois, ne s’éleva qu’à cinq millions et demi. Ses ennemis en furent secrètement soulagés, estimant qu’il s’en sortirait déjà bien s’il rentrait dans ses frais. La menace que représentait son potentiel grandissait de jour en jour ; celui qu’ils avaient cru pouvoir utiliser comme un pion contre Gaton était devenu, à lui seul, une menace étouffante.
En faisant le compte de ses gains à la vente, Richard fut stupéfait de découvrir qu’il avait près de quinze millions de pièces d’or de plus qu’auparavant. Et cela sans même tenir compte de la vente du dernier lot de bois et d’autres ressources du Plan forestier. Même lui ne pouvait s’empêcher de se demander comment il avait pu s’enrichir de nouveau aussi vite.
Si un maître des runes était une mine d’or, alors quelqu’un comme Richard était une carrière à ciel ouvert, exploitée par une machine alchimique conçue par des gnomes et alimentée au sang de dragon.
Il acheta directement pour trois millions de pièces d’or de matériaux par l’intermédiaire de Nyris, envoya deux millions à Blackgold et acquit pour huit millions d’équipements enchantés. Finalement, il se rendit compte que ses fonds avaient encore fondu : l’or s’écoulait aussi vite qu’il était entré.
Mais Richard n’était pas du genre à chercher à économiser. Il chassa rapidement ses récriminations de son esprit et donna quelques instructions au vieux majordome, avant de faire venir Fuschia dans son bureau. « Fais tes bagages, nous partons chez la comtesse Alice dans une heure. »
Fuschia, prise de court, demanda : « Avec si peu de préavis ? Pourquoi rendre visite à ma dame ? »
« Comment ça ? » répondit Richard, l’air perplexe. « Je veux tenir notre accord, bien sûr. »
« Quoi ?! Je… enfin, vous êtes toujours si occupé. Comment pourrait-on vous demander de faire tout ce chemin pour une chose aussi insignifiante ? »
« Ça concerne la déesse de la guerre des Archeron. Comment cela pourrait-il être insignifiant ? » Richard rit, posa sur le bureau un petit coffret magique scellé et l’ouvrit. L’éclat éblouissant des sept ensembles complets de la Barrière sauvage qu’il contenait faillit aveugler Fuschia.
« Ce sont… » La gorge de la femme sembla aussitôt se dessécher.
« Sept ensembles de Barrière sauvage, plus efficaces encore que ceux que je t’ai montrés tout à l’heure. Je leur ai apporté quelques améliorations spéciales ; ce sont tous des ensembles de runes de grade deux. » Quand il s’agissait de ses propres créations, Richard débordait naturellement d’assurance.
« Très bien, sept ensembles… Maître Richard, nous partons vraiment maintenant ? » demanda Fuschia, posant une autre question étrange.
Richard la regarda comme si elle avait perdu la raison. « Est-ce que je ne parle pas le norlandais ? »
« Eh bien, je réfléchissais en elfique », se défendit-elle.
« Ha, tu comprends l’elfique ? » Follow the newest chapters on novelping(.)com.
« Seulement un peu. J’espérais l’apprendre avec vous. »
« Où veux-tu que je trouve le temps ? Va trouver un autre mage pour te l’enseigner. Allez, dépêche-toi de faire tes bagages. Je ne t’attendrai qu’une heure ! » Richard avait déjà sorti une carte de Norland et commençait à préparer leur itinéraire.
« Pourquoi ne pas faire préparer une voiture ? » insista Fuschia. « Le trajet serait très confortable. Et si nous partions demain matin ? »
Richard fronça les sourcils, son sourire s’effaça et son expression prit une gravité indescriptiblement majestueuse. « Fuschia. Suis-je en train de négocier avec toi ? »
La femme frissonna légèrement et se mordit la lèvre inférieure, en proie au désespoir. « Alors… comment allons-nous nous y rendre ? »
« À dos de griffon, évidemment. J’en ai préparé quatre pour que nous puissions nous relayer ; nous atteindrons le château de la comtesse en six heures. »
« Six… six heures ! » Fuschia ouvrit la bouche si grand qu’un œuf de canard aurait pu y entrer.
« Oui. Voilà pourquoi tu n’as qu’une heure pour te préparer ! Dépêche-toi, et n’oublie pas de prévenir Alice. J’aimerais dîner avec elle ce soir. »
« Il me faudra deux heures ! » Fuschia serra les dents.
« Et pourquoi donc ? »
« Prévenir ma dame prendra du temps. En plus, je ne me suis pas baignée, je dois me changer et faire mes bagages… Je suis une femme ! »
« Une heure et demie, ou je pars sans toi ! » déclara Richard. Il n’irait pas au-delà.
« … D’accord », répondit-elle, vaincue.
Une heure et demie plus tard, Fuschia se précipita vers les écuries des griffons. Elle avait tout de même cinq minutes de retard, prétendant qu’un problème sur la voie de communication entre elle et la comtesse avait retardé son message. Richard fronça les sourcils et désigna un griffon à ses côtés. « Monte. Nous partons tout de suite. »
Fuschia resserra les sangles de son sac et grimpa sur le dos du griffon, puis se tourna vers Richard. Celui-ci portait un sac à dos contenant le coffret de runes et avait attaché ses deux épées à un autre paquet avant d’enfourcher sa monture. Son corps se plaqua étrangement contre la créature ; ses gestes manquaient d’élégance, mais il s’installa avec un minimum de mouvements. C’était là la manière de faire de quelqu’un rompu à l’efficacité au combat. La scène la stupéfia ; l’image de Beye se superposa dans son esprit.
Alors même qu’elle était distraite, les quatre griffons poussèrent des cris stridents et s’envolèrent ensemble de l’île flottante. Ils décrivirent un grand demi-cercle avant de mettre le cap sur le comté d’Alice. Richard prit la tête du groupe, étudia le paysage en chemin et le compara à la carte qu’il avait mémorisée, corrigeant leur trajectoire au besoin. Sûr de ses capacités, il n’avait pas besoin des indications de Fuschia.
Ainsi, la femme qui le suivait se retrouva totalement désemparée, sans la moindre occasion de l’égarer. En voyant les villes défiler sous leurs pieds, elle eut envie de lui dire qu’ils allaient dans la mauvaise direction et de le faire dévier pendant une partie du trajet ; mais, à le voir poursuivre sa route sans la moindre hésitation, elle ne parvint pas à prononcer un mot.
Les quatre griffons volèrent sans repos, presque à portée de main des nuages qui les surplombaient. Le vent, glacial et violent, rendait le voyage pénible même pour Fuschia, une guerrière de niveau dix-neuf. Richard, lui, ne semblait nullement incommodé et ne bougeait pas, sauf pour ajuster occasionnellement sa posture.
Trois heures plus tard, Richard fit atterrir les griffons sur une parcelle d’herbe et leur donna des potions de vitalité, ainsi que de la viande fraîche qu’il avait préparée à l’avance. Après leur avoir accordé vingt minutes de repos, ils changèrent de monture et reprirent la route pour le reste du trajet.
……
Le château de la comtesse Alice se nommait le Volcan impérissable. La pierre utilisée pour le bâtir était d’un rouge profond, mais le temps en avait noirci certaines parties. Sous le soleil couchant, alors que la ville s’étendait paresseusement à ses pieds, baignée d’une lumière cramoisie, le château semblait fait de lave en train de se solidifier.
Au dernier étage du château, la déesse de la guerre, vénérée par tous ses sujets, arpentait la pièce avec frustration. Soudain, elle saisit une feuille posée sur son bureau et la relut, avant de la froisser en boule et de la jeter rageusement dans la corbeille. Mais cela ne l’apaisa pas : elle rappela la feuille écrasée d’un geste de la main, puis la frotta entre ses paumes. Une fumée verte s’en échappa et le papier se réduisit en cendres.
Le contenu de la lettre était déjà gravé dans son esprit. Il s’agissait d’un simple code composé de symboles magiques, qui signifiait : « Richard devrait arriver dans sept heures et demie. Il a avec lui sept ensembles de runes de grade deux. »
« Sept ensembles ! » Alice était à deux doigts de s’arracher les cheveux roux ; elle grinça des dents de rage. Comment pouvait-il envoyer aussi facilement sept ensembles complets ? Depuis quand les chevaliers runiques étaient-ils si peu précieux qu’il pouvait en fabriquer autant en moins d’un an ?
Elle voulait désespérément croire que tout ce qu’elle avait lu n’était qu’une illusion. En tant que générale invaincue ayant combattu de nombreuses années, elle ne possédait pas plus de trente chevaliers runiques. Et une bonne partie d’entre eux n’étaient équipés que d’un mélange de runes de grade un, sans rien de remarquable.
« Comment peut-il y en avoir sept ensembles ? Fuschia a dû se tromper, elle est toujours si négligente ! » La comtesse serra les mâchoires, le visage aussi rouge que le soleil couchant.
Elle finit par penser à vérifier l’heure et jeta un coup d’œil à son horloge, avant de sursauter. Même lors de sa première bataille, à treize ans, quand la tête d’un ennemi qu’elle avait décapité avait frôlé son visage, elle ne s’était pas sentie aussi désemparée. Même lorsque ces yeux vides s’étaient posés sur elle, elle n’avait pas paniqué. Elle prit enfin sa décision et saisit une corde rouge accrochée au mur de son bureau.
Ding Dong ! Ding Dong ! La cloche de bronze du beffroi retentit. Tous les habitants du château, des casernes et même de la ville s’immobilisèrent aussitôt, tournèrent les yeux vers le château et comptèrent les coups en silence. Alice tira sur la corde d’un geste lent, et le sang-froid d’acier de la déesse de la guerre revint sur son visage.