Chapitre 567
Téléportation
« En théorie, le collier de l’âme bestiale peut servir sans limite, répondit le chauve à Richard. Cependant, il absorbe une quantité phénoménale de vitalité. Même un guerrier puissant ne peut le supporter longtemps. Il vaut mieux le garder en dernier recours, comme ultime carte à jouer pour espérer survivre. » Il lui avait présenté l’objet sans fard ni arrière-pensée, une franchise rare chez les marchands. Richard lui en sut aussitôt gré.
« Très bien, je le prends. Combien ? »
Le regard du vieil homme s’illumina d’avidité tandis que ses yeux s’attardaient sur l’emblème d’obsidienne qui ornait la poitrine de Richard. Mais il réprima son désir et afficha un sourire sincère. « Deux cent mille pièces d’or, jeune mage. »
Richard hésita un instant, puis finit par hocher la tête. Il sortit deux cristaux magiques de grande pureté de sa bourse, les posa sur le comptoir et rangea le collier. Pourtant, il n’avait pas l’intention de partir tout de suite. Son regard parcourut les autres marchandises disposées sur les étagères, puis il lança d’un ton détaché : « On dirait que vous avez beaucoup d’objets qui ne viennent pas de Norland. »
« Vous avez l’œil. La plupart des ornements de cette étagère viennent de Klandor : ce sont des accessoires d’âme bestiale transmis par les tribus barbares. Il faut généralement du sang frais et de la force vitale pour les activer. Pour leurs vaillants guerriers, ce n’est pas un problème, mais pour les habitants de Norland, c’est un lourd fardeau. Ils complètent néanmoins à merveille les méthodes de combat norlandaises. Dans les moments critiques, ils peuvent sauver une vie. »
Richard se contenta d’un sourire sans grande conviction. Les paroles du marchand n’étaient pas dénuées de vérité, mais elles manquaient quelque peu de nuance. Les armes d’âme bestiale de Klandor étaient extrêmement puissantes, mais conçues pour les méthodes de cultivation des barbares et leurs corps tyranniques. Les guerriers totémiques pouvaient supporter cette dépense considérable, mais ils finissaient eux aussi par en payer le prix. C’était l’une des raisons pour lesquelles les puissants barbares vivaient souvent bien moins longtemps que ceux de Norland. Quant aux humains, ces armes les épuiseraient tout autant : elles avaient un coût élevé.
Richard n’exprima pas son opinion à voix haute, mais son expression en disait long au marchand corpulent. Celui-ci sourit avec plus de modestie encore, le laissant poursuivre sa visite.
« Je vois que beaucoup de vos marchandises viennent de Klandor. Vous connaissez bien cet endroit ? »
« Le connaître ? Jeune mage, nous autres Salson possédons même un petit fief à Klandor ! Nous ne sommes pas de simples marchands ! »
« Un fief ? Les barbares vous ont laissé occuper leurs terres comme ça ? Et comment entretenez-vous votre réseau alors que vous gouvernez sur deux continents différents ? » Richard ne prit pas de détours. Le sourire du vieil homme n’en devint que plus affable. Il prit son temps pour lui raconter en détail l’histoire de sa famille et expliquer sa situation actuelle.
La Famille Salson était un clan de navigateurs, dont les ancêtres comptaient parmi les premiers marins à avoir découvert Klandor. Ils avaient établi une route maritime secrète reliant les deux continents et développé leur commerce pendant d’innombrables années. Leur immense fortune leur avait permis d’acquérir leur propre fief et de devenir de véritables nobles de Norland. Grâce à l’efficacité de leurs affaires, ils avaient rapidement gravi les échelons, jusqu’à ce que le chef de famille devienne marquis.
Un ancêtre des Salson avait croisé en mer un barbare à l’agonie et lui avait sauvé la vie avant de le reconduire à Klandor. Ce n’est que plus tard qu’ils avaient découvert qu’il s’agissait du chef d’une grande tribu. Pour le remercier, celui-ci leur avait offert une petite île voisine du continent. À une dizaine de kilomètres à peine des côtes de Klandor, elle possédait des ports naturels. Les Salson y avaient bâti une vaste flotte, qui faisait la traversée de ces dix kilomètres, puis avaient installé une formation de téléportation sur l’île.
Une formation permettant de se rendre à Norland et d’en revenir ! Le cœur de Richard s’accéléra aussitôt. Cette formation résolvait son plus gros problème : le temps interminable qu’il aurait fallu pour rejoindre Klandor par bateau. La traversée durait près de deux mois, à condition qu’aucun incident ne survienne. Il n’aurait eu qu’à attendre à bord tandis que Faelor et le Plan forestier continuaient de défiler à un rythme accéléré.
De plus, il s’était promis de ramener Mountainsea, pas de se faire jeter à la mer par les barbares. Il avait donc toujours consacré ses efforts aux expéditions planaires afin de progresser le plus vite possible, en attendant le jour où il pourrait enfin poser le pied, en toute légitimité, dans la patrie de Mountainsea. Or, il venait de découvrir un portail menant à proximité.
Il ne put plus se retenir. Il avait déjà connu le Champ du Désespoir et disposait désormais d’un équipement puissant ainsi que de capacités sanguines tyranniques. Assez sûr de ses moyens, il était très tenté par l’idée de se rendre là-bas pour acquérir de l’expérience.
Peut-être la croiserait-il même au cours du voyage, se dit-il.
Richard ne révéla pourtant pas tout de suite son désir. « J’ai entendu dire que les tribus barbares de Klandor entretenaient des relations plutôt tendues avec l’Empire millénaire. Vous avez dit que c’était là-bas que vous aviez acquis votre fief. On ne vous a pas chassés par la suite ? »
Cette question directe lui arracha un rire amer. « Chassés ? Ha ! Si seulement ça s’était arrêté là. Nous autres Salson faisions autrefois partie de l’Empire millénaire. Mais, après la défaite des faucons de guerre à Klandor, l’impératrice nous a demandé d’utiliser notre formation de téléportation comme tête de pont pour attaquer le continent. Le chef de famille de l’époque a fini par refuser. »
« Cela a dû être une décision difficile », dit Richard avec compassion.
« Pas du tout ! » Le visage du vieil homme s’illumina d’une détermination peu commune chez les marchands. « Nous autres Salson avons vécu pendant d’innombrables générations grâce aux liens entre les deux continents. L’île près de Klandor et la formation de téléportation que nous y avions installée étaient la bouée de sauvetage de la famille. La demande de l’impératrice aurait rompu tous nos liens avec les barbares et nous aurait complètement ruinés. Pourquoi aurions-nous dû nous sacrifier pour satisfaire les ambitions personnelles de l’impératrice ? Aucun Salson n’a accepté ce plan. Même si nous portons aujourd’hui des habits de nobles, nous n’avons pas oublié le sang de pirate qui coule dans nos veines ! »
« Vous avez fait preuve de courage, rectifia Richard. Vous vous êtes donc réfugiés auprès de l’Alliance sacrée ensuite ? »
Le visage du vieil homme rougit et il soupira. « Ça… nous n’avions pas le choix. Les soldats impériaux étaient bien trop nombreux ; aussi braves fussent nos hommes, nous n’aurions pas pu tenir. Cela dit, on ne peut pas vraiment parler de refuge. Nous sommes désormais un territoire totalement indépendant, et non un vassal de l’Alliance sacrée. »
« Vraiment ? C’est… inattendu. Pourquoi ? »
« Pour notre liberté ! » déclara le vieil homme avec fougue.
Richard réfléchit un instant, puis un sourire se dessina sur ses lèvres. « C’était plutôt pour survivre, non ? » Le visage du marchand vira à la tomate.
Une alliance était fondamentalement différente d’une soumission. Dans ces circonstances, il n’aurait pas été étonnant que l’Empire millénaire entre en fureur si les Salson avaient fait défection au profit de l’Alliance sacrée et mobilise toutes ses forces pour anéantir la famille. Quant à l’Alliance sacrée, elle n’aurait sûrement pas osé risquer une guerre totale contre l’Empire millénaire pour un simple marquis. En proclamant leur indépendance et en poursuivant leurs échanges commerciaux avec les deux camps, les Salson avaient contraint les deux empires à les laisser en paix.
En voyant l’expression du vieux marchand corpulent, Richard soupira doucement. Quel chef de famille avait-il fallu être, à l’époque, pour les tirer d’une situation aussi périlleuse ? Le simple soutien de l’Alliance sacrée n’aurait pas suffi : il avait dû infliger de graves blessures à l’armée impériale pour qu’elle renonce à une marche aussi extraordinaire.
Le marchand soupira à son tour, sans doute en se remémorant ces jours de sang et de feu. Puis il fixa Richard d’un regard entendu. « Vous ne vous intéresseriez pas autant à l’histoire de ma famille si vous ne cherchiez que des armes d’âme bestiale. »
« Ha ha, en effet. J’aimerais louer la formation de téléportation de votre famille pour me rendre à Klandor. »
Le chauve jeta un coup d’œil à l’emblème sur les robes de Richard. « Avec un tel statut… vous ne cherchez pas à tirer profit du commerce, n’est-ce pas ? »
« Non, je veux simplement aller retrouver quelqu’un. »
« Oh ! » Les yeux du marchand pétillèrent. « Il y a toute une histoire derrière ça, on dirait ! C’est une jolie fille, n’est-ce pas ? »
Contrairement à ce qu’il s’attendait, Richard ne répondit pas tout de suite. Mountainsea était-elle belle ? Il ne s’était jamais vraiment posé la question. Il savait seulement qu’en sa compagnie, il se sentait bien, à l’aise.
« Je… suppose. Elle m’a dit de venir la chercher quand je serais plus fort. Si j’allais la retrouver maintenant, tous les jeunes guerriers des tribus barbares viendraient me défier. Les cinq ans qu’elle m’a accordés sont loin d’être écoulés, mais j’ai envie d’essayer dès maintenant. » Perdu dans ses souvenirs, Richard en disait plus qu’à l’ordinaire.
Une expression singulière passa sur le visage du vieil homme, mais elle s’effaça aussitôt. « Très bien. Dans ce cas, je ne vais pas tourner autour du pot. Je peux vous autoriser à utiliser le portail, mais le trajet coûte deux cent cinquante mille pièces d’or. »
« Ça me va ! » accepta Richard sans hésiter.
« Quand comptez-vous l’utiliser ? »
« Je vous préviendrai bientôt, dès que je serai prêt. Mais je crois qu’il est temps de nous présenter comme il se doit. » Richard tendit la main au vieil homme. « Richard Archeron, chef par intérim de la Famille Archeron et maître runique royal de l’Alliance Sacrée. »
Le vieil homme fut stupéfait. « Ah ! C’est vous qui avez organisé la convention runique de ce matin ? »
« Oui. »
Le marchand poussa un long soupir, puis s’exclama : « Quel homme extraordinaire ! Très bien, je suis Papin Salson, ancien chef de clan de la Famille Salson. C’est moi qui ai repoussé ces types de l’Empire millénaire, à l’époque ! »
Richard fut lui aussi surpris, mais un sourire lui revint bientôt. Le vieil homme et le jeune homme se serrèrent fermement la main.
« Prévenez-moi quand vous serez prêt. Le portail de notre côté se trouve sur les terres de ma famille, à quelques jours de voyage. N’oubliez pas que la téléportation coûte cinq cent mille pièces d’or, sans remise ! »
Richard se mit à rire. « Vous ne pouvez pas gonfler le prix sous prétexte que je suis maître runique ! »
« Non, c’est simplement le prix total de l’aller-retour ! »
« Très bien, merci ! » Richard laissa ses coordonnées, puis quitta tranquillement la boutique.
Le vieil homme le regarda s’éloigner avec étonnement. Il secoua la tête et claqua la langue. « Que dire de vous ? Êtes-vous courageux ou simplement inconscient ? Cinq ans… Vous osez convoiter Son Altesse. Quel culot ! C’est la souveraine de tout Klandor ! Mais quand même… vous semblez déjà marqué par le Champ du Désespoir, malgré votre jeune âge. Et l’héritage du sanctuaire n’est pas encore à votre portée. Vous devriez pouvoir revenir vivant cette fois-ci…
« … N’est-ce pas ? »