Chapitre 564
Courant souterrain (2)
Rosie était penchée sur une table, absorbée par le tracé d’une partie de rune. À côté de sa main gauche s’empilaient des fragments de rune achevés ; à droite, des encres et des feuilles de base runique. Ses doigts souples et assurés traçaient des lignes de son stylet magique, tantôt épaisses, tantôt délicates. Cet équipement divin permettait à son utilisateur d’en régler l’épaisseur d’un simple effort de volonté, et tenait parfaitement en main. À sa concentration, qui lui permettait de s’atteler jour après jour à la même tâche, s’ajoutait le bureau devant elle : c’était là tout son univers.
La jeune fille n’avait pas encore assez d’entraînement ni un niveau suffisant pour devenir une runemancienne à part entière, mais elle était déjà capable d’aider Richard à réaliser les parties les plus simples de ses ensembles de runes. Son taux de réussite n’avait beau pas égaler celui de Richard, le stylet divin lui permettait de rivaliser avec une véritable runemancienne. L’importance de son aide était impossible à exagérer : elle épargnait à Richard une journée entière de travail par ensemble, un gain pour lequel il était tout à fait prêt à sacrifier un peu d’efficacité dans l’utilisation des matériaux.
Rosie était d’ordinaire un spectacle ravissant lorsqu’elle travaillait à ses runes, mais aujourd’hui, les choses étaient différentes. Une autre personne se trouvait dans le laboratoire : Flowsand.
La prêtresse, adossée à la fenêtre, feuilletait le Livre du Temps qu’elle ne parviendrait jamais à terminer. Sa posture mettait en valeur les courbes discrètes mais saisissantes de sa poitrine, ainsi que ses longues jambes droites. La jeune femme sans inhibitions avait déjà envoyé valser chaussures et chaussettes ; la lumière du soleil sur ses pieds nus et délicats éveillait des désirs primaires.
La présence de Flowsand rendait aussi la posture de Rosie quelque peu préoccupante. Le buste penché au-dessus de la table, elle gardait les jambes parfaitement droites, révélant leur longueur stupéfiante et faisant ressortir ses fesses rebondies. Lorsque Richard poussa la porte et entra, les deux jeunes femmes rectifièrent légèrement leur posture, chacune cherchant à montrer son meilleur profil et à prendre l’ascendant sur l’autre. De toute évidence, elles n’étaient pas aussi absorbées qu’elles en avaient l’air.
La pression invisible qui régnait dans l’air rendit soudain la respiration difficile. Richard se rappela qu’il avait quantité d’affaires importantes à régler dehors et fit demi-tour pour ressortir.
« Richard ! » Mais une voix douce, chargée d’intentions meurtrières, le retint.
Il prit son courage à deux mains et entra. « Flowsand ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu es complètement rétablie ?
— Je suis venue te regarder travailler à tes runes. Maintenant que j’ai vu ça, je comprends que c’est vraiment un travail compliqué et épuisant. » La jeune femme le dévisagea sans ciller. Il n’avait que trois réponses possibles : sourire, sourire ou sourire. Heureusement, elle se montra étonnamment loquace ce jour-là. Devant son silence, elle se contenta de renifler avec dédain, puis fit la moue. « Si j’avais su, je n’aurais pas utilisé la Lentille du Temps, à l’époque ! »
Richard se rappela aussitôt qu’elle avait failli sacrifier ses yeux pour lui sauver la vie. Le cœur attendri, il tendit les bras et l’attira contre lui, puis se mit à lui caresser les cheveux avec une vigueur certaine. Flowsand ronronna de satisfaction et demanda : « Tu es allé voir Lina ?
— Oui. » Son visage s’assombrit d’inquiétude. « Je ne sais pas comment elle réagira à son réveil. Le pire, ce serait qu’elle fasse comme si de rien n’était, calme et maîtresse d’elle-même.
— C’est vrai. Lina est au mieux quand elle joue les délicates. Enfin, on verra bien quand elle se réveillera. » Flowsand trouvait elle aussi la situation préoccupante. Elle était extrêmement intelligente, mais ses excentricités la rendaient parfois assez peu perspicace pour les subtilités. Hormis son apparence, rien chez elle ne pouvait être qualifié de « délicat ».
« Rosie, appela soudain Richard, Nyris m’a demandé de te demander si tu avais une solution.
La jeune femme releva aussitôt la tête, sans interrompre son travail. « Il y a une méthode simple. Il suffit que quelqu’un fasse la cour à Miss Lina et lui fasse croire que son charme n’a pas disparu. Tout devrait alors s’arranger.
— « Lui faire la cour ? » » Flowsand et Richard échangèrent un regard. La première se mit aussitôt à chercher dans son esprit des candidats convenables ; le second trouvait la suggestion assez étrange. Pourtant, la prêtresse dut finalement reconnaître que la méthode pouvait marcher.
Cependant, Lina était une grande mage capable d’invoquer un dragon rouge. En dehors du trio de Richard, le seul à pouvoir prétendre à un rang équivalent était Pamir, et le vieil homme n’était certainement pas un candidat idéal. Quant à Nyris et Agamemnon, ils étaient tous deux beaucoup plus jeunes qu’elle.
Il semblait donc qu’ils devraient chercher quelqu’un à Norland. Mais même là-bas, ils rencontreraient le même problème. Les treize de Gaton n’étaient peut-être pas les plus puissants de l’Alliance, mais ils étaient assez célèbres. Si l’on tenait compte des familles et des autres circonstances, la liste des prétendants possibles se réduisait comme peau de chagrin. Sans cela, Lina ne serait pas restée célibataire si longtemps.
Rosie jeta un coup d’œil à Richard, qui fronçait les sourcils, puis ajouta : « Ce n’est pas forcément la cour, d’ailleurs. La séduction aurait un effet similaire. L’une comme l’autre pourrait lui redonner confiance, en fonction du statut et de la puissance de l’autre personne.
Richard eut soudain une révélation. « D’accord, alors Nyr et Ag peuvent s’en charger. Ils n’auront qu’à se sacrifier pour la bonne cause ! » Parfois, une bonne relation pouvait avoir des effets néfastes. Il n’avait aucun scrupule à refiler le problème à ses amis.
Rosie secoua toutefois la tête. « Ils ne sont peut-être pas les mieux placés. En réalité, la personne la mieux indiquée… » Elle s’interrompit, posa soigneusement son stylet et plaça à côté un autre fragment de rune achevé. Puis elle se redressa et regarda Richard. « C’est toi.
— Moi ? » Richard resta interdit, tandis que l’expression de Flowsand devenait extraordinaire.
« J’ai entendu dire que Miss Lina éprouvait depuis toujours… des sentiments particuliers pour le marquis Gaton, mais qu’il n’y avait jamais eu de réponse de sa part. Tu as beaucoup de points communs avec ton père, notamment… hum, son tempérament volcanique. Tu serais le mieux placé. J’ai déjà remarqué qu’elle te regardait parfois d’une certaine façon.
Les paroles de Rosie eurent l’effet d’un cataclysme. Richard pâlit, incapable de répondre, tandis qu’une puissante aura de mort menaçait d’exploser derrière lui. Rosie ne sembla même pas s’en apercevoir et poursuivit tranquillement : « Puisque tu veux seulement que Miss Lina retrouve confiance en elle, tu n’as pas besoin de réussir. Il suffira de la taquiner de temps en temps.
« À vrai dire, ce n’est pas grand-chose. Vu son caractère, elle ne devrait pas beaucoup changer en apparence. Mais, au fond d’elle, à toi de choisir entre le soleil et la tempête. »
Ces derniers mots le placèrent vraiment entre le marteau et l’enclume. Richard se gratta la tête comme s’il voulait s’arracher la peau, puis déclara : « Je pense toujours qu’on devrait tenter le coup avec Nyris. Il s’ennuie à mourir, de toute façon.
Rosie se contenta d’esquisser un sourire, sans commenter l’idée de jeter un ami dans la gueule du loup.
« Et si la séduction réussit ? » fredonna soudain Flowsand.
« Rien. Miss Lina est exceptionnelle en elle-même, et il y aura toujours un moyen pour qu’elle retrouve son apparence. Au pire, elle pourra se fabriquer un masque », répondit Rosie d’un ton désinvolte.
« Mais… » Flowsand avait l’impression de devenir folle. Cela n’allait-il pas ajouter quelqu’un au lit de Richard ? Quelle taille faudrait-il pour accueillir tout ce monde ? C’était difficile à aborder, mais le regard brillant de Rosie lui fit soudain comprendre. Elle se rembrunit et lança avec mépris : « J’imagine que tu ne serais pas contre une personne de plus, hein ?
— Pas du tout.
— Et comment on s’y prendrait ? railla Flowsand. On ferait ça ensemble ?
— C’est une possibilité. Je ne suis pas en position de poser des conditions ni de m’y opposer, alors j’accepterai tout. Cependant… » Rosie lui jeta soudain un regard et lui adressa un sourire radieux. « Si c’est avec vous, Miss Flowsand, j’en serais ravie !
À ces mots, Flowsand battit en retraite.
Voyant la situation dégénérer, Richard s’empressa de les séparer. Il ordonna à Rosie de poursuivre son travail sur les runes, puis entraîna Flowsand hors du laboratoire et la raccompagna sans perdre un instant. Laisser ces deux-là ensemble ne serait-ce qu’un peu trop longtemps risquait de tourner au désastre.
Flowsand n’en démordit pourtant pas. « Richard, est-ce que ça te plairait qu’on s’y mette toutes ensemble ? » demanda-t-elle en chemin.
Des objections ? Comment aurait-il pu en avoir ? Comme Rosie l’avait dit, il en serait ravi ! Bien sûr, Richard n’aurait jamais admis cela de son plein gré. Au fond de lui, pourtant, un petit démon s’était discrètement faufilé hors de sa cachette pour lui souffler une idée : s’il laissait Rosie faire à sa guise, elle pourrait bien lui réserver une belle surprise.
Quelques jours plus tard, Lina reprit enfin connaissance. Un cri étouffé de stupeur retentit dans sa chambre, puis le silence retomba. La Dragonmage fit chercher un casque intégral par les servantes, avant de s’enfermer à l’intérieur et d’interdire l’entrée à quiconque. Tous ceux qui s’étaient précipités pour lui rendre visite en apprenant la nouvelle durent attendre dehors. Ce ne fut qu’au soir qu’elle sortit de son propre chef, le visage désormais figé dans une expression glaciale.
……
Après la grande bataille, le calme était revenu dans le Plan forestier. Les elfes avaient complètement disparu des abords de la Cité d’Émeraude et, presque certain que les deux arbres de vie s’étaient éloignés, Richard ne voulait pas envoyer ses troupes dans la zone couverte par la volonté de la forêt. Même l’agitation de Nyris avait fini par s’évanouir.
Désormais, les soldats ne faisaient qu’abattre des arbres chaque jour afin d’étendre peu à peu les limites de la ville. Pour la première fois depuis qu’ils possédaient ce plan, ils défrichaient la jungle plus vite qu’elle ne repoussait. Le bois coupé s’entassait en montagnes.
Nyris avait déjà commencé à bâtir des usines de transformation du bois à l’extérieur de la ville, avec l’intention d’en construire cinq d’un seul coup. Elles faciliteraient grandement le transport vers Norland et augmenteraient aussi la valeur de leurs marchandises.
Un groupe de mages s’employait à déterminer s’il était possible de faire pousser quelque chose d’utile sur les terres défrichées. Le climat et l’énergie naturelle des lieux en faisaient un environnement idéal pour certaines plantes rares, même à Norland, mais ces botanistes devaient encore vérifier si la croissance accélérée entraînerait des mutations.
Pendant ce temps, Richard se consacra uniquement à la reconstitution de sa réserve de mana.